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Les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35)
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«
Et voici que ce même jour, deux d’entre
eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs, à
soixante stades de Jérusalem, et ils s’entretenaient de tout ce
qui s’était passé.
»
Que l’Évangile nous présente un paralysé, un aveugle, un lépreux, ou alors ces deux hommes qui, le soir de Pâques, rentrent chez eux tout penauds, nous ne pourrons jamais rien y comprendre tant que nous ne nous sentons pas nous-mêmes paralysés et aveugles de naissance, ou marchant sur une route semée de doutes, d’incompréhensions, de désespérances.
Pèlerins d’Emmaüs, nous le sommes bel et bien. Et s’il y a quelqu’un qui nous prend au sérieux, c’est Luc. Son évangile ose coller au plus près de notre expérience. Il est d’un réalisme saisissant très moderne.
Ces deux hommes ont vu la mort. Ils sont déçus ! Il y a bien quelques lueurs ; des femmes ont raconté des choses surprenantes, mais ils n’ont pas la clé pour les comprendre. Pour les aider, il ne se produit aucun miracle, pas d’apparition, rien de spectaculaire pour les convaincre.
N’en va-t-il pas exactement ainsi dans nos propres vies ? Jésus a pourtant promis à ses disciples que dès qu’il aurait accompli son passage vers le Père, il serait auprès d’eux. Luc insiste sur cette mystérieuse présence de Jésus. Il fait route avec eux ; il se met à table avec eux. Il les écoute longuement. Eux, ils le prennent pour un étranger, quelqu’un qui ne sait même pas ce qui s’est passé ces jours-ci à Jérusalem ; vous vous rendez compte ! Cette présence de Jésus est en fait aussi discrète que nous la souhaitons. Il est là. Il chemine avec nous et nous ne le voyons pas.
Comment le reconnaître ? Il y a d’abord la parole. L’étranger se met à parler. Et que dit-il ? « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ? » Aïe ! N’est-ce pas précisément ce que nous refusons d’entendre ? Comment admettre que cette mort soit le chemin inévitable, véritable vers la gloire, vers la vie, pour Jésus et donc aussi pour nous ?
Pour entendre l’explication de Jésus, il nous faut d’abord balayer en nous l’image du Dieu méchant qui aurait voulu la mort de son Fils… Alors, Jésus peut nous faire comprendre qu’un Messie violent, un Messie qui aurait pris les armes impériales ne pouvait sauver l’humanité. Seul un Messie qui cherche la brebis perdue, qui lave les pieds de ses disciples, qui donne sa vie…, seul ce Messie-là peut témoigner de Dieu tel qu’il est : le Père plein de tendresse.
Notre cœur ne devient-il pas tout brûlant en nous quand il nous explique cela en chemin ? Brûlant au point qu’ils l’invitent à rester avec eux pour le geste du partage. Et c’est alors que leurs yeux s’ouvrent, qu’ils le reconnaissent. Mais il disparaît tout de suite. Peut-être que ce scénario nous déçoit un peu : quand ils le voient sur la route, ils ne le reconnaissent pas ; quand ils le reconnaissent, ils ne le voient plus. Ils n’ont pas de véritable apparition, de vision. Ils ne voient pas Jésus là, devant eux. C’est autre chose…, quelque chose de tellement plus vrai !
C’est du fond de leur cœur brûlant que surgit la reconnaissance. Dans ce qu’ils vivent, dans le geste du partage, le monde devient diaphane, la présence se manifeste. Ils le reconnaissent là, vivant, agissant, mais invisible, dans le geste de l’étranger, sous les apparences de la vie concrète. Cette présence n’est pas extérieure. C’est une présence intérieure, profonde, mystique. En fait, Jésus est passé dans leur vie.
Je suis sidéré par la justesse, par la vérité de l’expérience pascale que Luc partage avec nous. Elle est bien la nôtre, celle que le Ressuscité nous donne de vivre dans chaque rencontre, dans le geste du partage du pain de l’Eucharistie.
Jean-Pierre Buecher
jpbu@noos.fr
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