Frédéric Le Vavasseur, ami et confident du P. Libermann, est
né à La Réunion le 25
février
1811. Son père dirige une plantation où vivent des Noirs
esclaves. Frédéric aimera toute sa vie sa nourrice Noire esclave.
En 1829 il vient à Paris pour des études. Son père lui
dit
: «
Sois tout ce que tu voudras,
mais jamais prêtre
; car alors je te renierai pour mon fils.
» Malade, il échoue
à Polytechnique. La bienheureuse Rosalie Rendu, Fille de la
Charité, lui trouve un médecin et un confesseur et
l’associe à son Œuvre près des pauvres de Paris
V
e. Frédéric la considérera comme la
mère de sa vocation. À La Réunion, un cyclone ruine la
plantation familiale et Frédéric y repart gérer les
affaires. Revenu à Paris en 1836, il entre au séminaire
Saint-Sulpice et participe aux «
bandes de piété
» créées par Libermann.
Député de la Guadeloupe et de la Martinique, Victor
Schœlcher demande une abolition immédiate de l’esclavage,
mais le Gouvernement veut d’abord préparer l’abolition par
une «
campagne
de moralisation
» pour éviter les troubles d’Haïti
après l’abolition. Frédéric voit la misère
morale des Noirs. Trop de prêtres ne s’intéressent
qu’aux Blancs. Il forme le projet d’une association de
prêtres pour les Noirs, sachant que les maîtres, les
prêtres et même des Noirs s’opposeront à ce
projet
! Fin
février
1839, il
écrit à Libermann pour lui demander conseil
:
«
Vous
m’avez souvent entendu parler de l’état déplorable
de la religion à Bourbon. […] Les Noirs, qui forment plus de la
moitié de la population, sont surtout dans un état
d’ignorance, de misère et de corruption dont on ne peut
guère se faire d’idée ici ; il n’y a rien
de plus bas, vil et méprisable dans la pensée du monde, et tant
qu’il n’y aura pas des prêtres assez participants de
l’Esprit de Notre-Seigneur pour descendre jusqu’à eux, se
confondre et se faire une même chose avec eux, jamais personne ne
songera à sauver leurs âmes ; et comme leur
liberté qu’on attend ne changera pas leur misère morale,
mais au contraire l’augmentera, il s’ensuivra qu’ils ne
sortiront peut-être jamais de l’état où ils sont.
Entreprendre l’instruction et le soin de cette partie du corps de
Notre-Seigneur (car le plus grand nombre d’entre eux est
baptisé), c’est comme se jeter dans une mer sans fond de
mépris, d’ignominies, de contradictions et de difficultés
que l’enfer suscitera… »
Le 8
mars
1839, le P. Libermann lui
répond
:
«
Je vous
conseille d’entreprendre cette grande œuvre. […] Votre
grande occupation doit être maintenant de vous humilier beaucoup devant
Lui de ce que vous êtes un grand obstacle aux desseins de
miséricorde sur ces pauvres âmes qui lui sont si chères.
[…] Ne vous découragez pas des difficultés qui vous
seront mises sur le chemin, des reproches, des faux jugements qu’on
fera sur vous et votre conduite en tout ce que vous ferez
; on vous traitera de
pauvre tête, d’imprudent, d’orgueilleux ; […]
même des hommes respectables vous désapprouveront, vous
blâmeront, et traiteront ce dessein d’idée de jeune homme,
de folie, et le regarderont comme impossible, car voilà où en
sont les hommes les plus sages et les mieux intentionnés ; quand ils voient
des difficultés insurmontables selon l’homme, ils regardent la
chose comme impossible
; mais, très cher, ne vous laissez pas
décourager ni arrêter même un instant. […]
Voilà pourquoi vous avez besoin de vous tenir toujours en
Notre-Seigneur dans un grand esprit d’humiliation et d’amour, le
laissant faire plutôt que de faire
vous-même…
»
Le Vavasseur pense à ceux qui feront obstacle. Libermann lui demande
s’il n’est pas le principal obstacle
! Ne sommes-nous pas parfois
obstacle à la mission que le Seigneur nous confie en famille, en
paroisse ou dans la société
? Jésus a reproché à Pierre de lui
faire obstacle
! Pour
Benoît XVI, l’Église souffre du péché de
certains de ses représentants !
Arsène Aubert