| |
Le génie accepta les excuses du Roi, puis il dit : « Ô Roi ! Je peux en effet guérir ton fils, mais pas avant que trois conditions aient été remplies par 3 personnes : ton vizir, ta femme préférée et toi-même. Chacun d’entre vous doit révéler, séance tenante et sans nulle restriction, une vérité irréfutable qui correspond à un désir intime de son cœur mais que, généralement, on n’exprime pas à haute et intelligible voix. Votre sincérité, comme un rayon de lumière, dissipera l’obscurité qui empêche le jeune prince de guérir. »
Le Roi se tourna vers son vizir : « Ô Vizir ! La parole est à toi, qui me sers avec tant de dévouement. » Le vizir, gêné, baissa la tête sans répondre. « N’aie pas peur, reprit le Roi. Exprime sincèrement ce que tu désires et que tu n’as jamais osé dire à haute voix. » Le vizir releva la tête et dit : « Ô Roi magnanime à qui je dois tout, je suis prêt à donner ma vie pour sauver celle de ton fils, car tu m’as placé au second rang de ton royaume. Tu entérines toutes mes décisions. Eh bien, malgré tout cela, dans le secret de mon cœur, je préférerais être à ta place et te voir à la mienne. Voilà, j’ai dit la vérité ! Le rêve de tout second, c’est de devenir un jour le premier. » Djinna Nabara se pencha vers lui : « Tu as dit vrai ! C’est bien là une vérité qui se pense tout bas mais ne s’exprime pas à haute voix. »
C’était au tour de l’épouse du Roi de parler. Elle dit : « Certes, mon mari est riche et généreux ; il me comble de toutes sortes de biens ; rien ne me manque. Pourtant, je ne suis pas pleinement heureuse. Dans le domaine de l’amour, je reste sur ma faim. Certes, mon époux, âgé de 70 ans, me consacre le peu de force qui lui reste, mais cela ne suffit pas à calmer mes ardeurs. À tout l’or et l’argent du monde, mon cœur de 25 ans préférerait un jeune époux vigoureux, fût-il palefrenier ou modeste cultivateur, plutôt qu’un époux fortuné mais affaibli par l’âge. » Djinna Nabara s’exclama : « Nulle vérité ne saurait être plus éclatante ! Tu es réellement la plus sincère des femmes de ton temps ! »
Se tournant vers le Roi lui-même, il lui dit : « Roi, ton vizir et ton épouse ont été véridiques. Vas-tu à ton tour révéler le désir intime que tu caches dans ton cœur et que tu voudrais que Dieu lui-même ne connaisse pas ? – Certes oui, déclara le Roi. Je possède plus de fortune que je ne puis en dépenser. Je donne et je reçois des cadeaux somptueux. Eh bien, malgré tout cela, la chose qui me plaît le plus au monde, c’est de voir quelqu’un, fût-ce un misérable, avancer la main vers moi et me dire : ‘Tiens ! Voici un cadeau pour toi’. Et ce qui me déplaît et me contrarie le plus, c’est de voir quelqu’un me tendre la main pour me dire : ‘Donne-moi quelque chose.’ – Tu as dit vrai », approuva Djinna Nabara. Et il ajouta : « Vous avez tous les trois exprimé courageusement une vérité cachée difficile à dire. Les conditions sont donc remplies et je vais vous dire comment guérir le prince. Ô Roi, tu vois la poule noire qui est derrière ton lit ? Tue-la et fais-la manger à ton fils. Ensuite, enfouis sous la terre les os et la chair qui n’auront pas été consommés. Dès que les restes seront enterrés, ton fils guérira. »
Le Roi fit exécuter la prescription. Aussitôt son fils retrouva l’usage de ses membres et bondit hors de son lit.
Le Roi voulut combler de cadeaux Djinna Nabara, mais ce dernier refusa. Après avoir pris congé de tous, il s’apprêtait à quitter le palais quand l’un des chasseurs, qui avait assisté depuis le début à toutes les scènes, s’approcha de lui : « Bon génie plein de science et de sagesse, depuis que nous nous sommes rencontrés, tu as ri à trois reprises. Pourquoi ? - J’ai ri de la vanité humaine, et surtout de l’assurance avec laquelle les hommes affirment des choses dont ils n’ont, en réalité, aucune connaissance certaine. On a dit au Roi que je savais tout. Or je ne savais même pas que du miel délayé dans de l’eau pouvait m’enivrer et me réduire à l’impuissance, sinon, j’aurais évité votre piège. C’est pourquoi j’ai ri une première fois. J’ai ri une deuxième fois car l’homme qui se disait devin et qui cherchait un filon d’or était assis sous un arbre dont les racines plongeaient dans la plus vaste des mines d’or qui existent actuellement au sein de la terre. Enfin, en entrant dans la chambre du Roi, j’ai ri une troisième fois parce que le Roi a dépensé des fortunes pour guérir son fils alors que le remède se trouvait à portée de sa main, juste derrière son lit ! »
Alors, avant que qui ce soit ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour lui poser une autre question, Djinna Nabara, le bon génie, se transforma en lumière, s’envola et, telle une étoile filante, disparut dans l’espace.
Telles sont les vertus de l’humilité sincère et le pouvoir libérateur de la vérité : non seulement Djinna Nabara ne se laisse pas griser par la réputation qui lui est faite, préférant dire la vérité sur lui-même, mais il amène les trois personnages du conte à avouer leur secret le plus intime, libérant par là même leur cœur, condition de la guérison du jeune Prince.
Contes des sages d’Afrique. Amadou Hampâté Bâ.
Éditions du Seuil
|
|