Echo de la Mission Témoin   
Médecin au Pakistan

Le Frère Marc Tyrant, spiritain et médecin,
a travaillé 14 ans au Pakistan,
dans la région de Rahim Yar Khan (sud Punjab).
Il évoque pour l’Écho
quelques aspects de sa vie et de sa mission.



On a beaucoup parlé du Pakistan ces derniers temps. Ce nom suggère d’emblée des images de violence et de chaos. Avec raison : l’assassinat, en décembre, de Mme Benazir Bhutto a bien déclenché un véritable cataclysme politique au terme d’une année enfiévrée (campagne terroriste, crise de la Mosquée Rouge, manœuvres aventureuses d’un président aux abois). Cette vision « rouge sang » fut à peine adoucie en février par des élections étonnamment libres et calmes, au résultat porteur d’espoir.
S’il est inévitablement marqué par ces réalités, le quotidien de ce pays ne se résume pourtant pas aux larmes et au sang. J’en ai fait l’expérience au cours de ces 14 années, constamment étonné et plus encore séduit par la résistance, la débrouillardise et les ressources du peuple qui m’accueillait. Dans la difficulté, le Pakistanais ne reste pas seul ; il décrète la mobilisation générale de sa famille et de ses proches alliés, quitte, il est vrai, à s’opposer fermement à ceux qu’il identifie comme agresseurs. Un peu paradoxalement, les Pakistanais se méfient d’emblée de celui qui n’est pas comme eux mais placent l’hospitalité au sommet des valeurs sociales : on ouvre grand les portes de la maison mais on reste soi-même.
À cette école exigeante, les spiritains du Pakistan ont appris les valeurs suprêmes de la vie missionnaire : humilité, disponibilité et service. À Rahim Yar Khan, personne n’ignore que nous travaillons principalement au milieu de deux groupes minoritaires et marginaux, les chrétiens Punjabis et les hindous Marwari- Bhîls ; mais la plupart des musulmans (97% de la population pakistanaise) nous respectent et montrent, à l’occasion, qu’ils apprécient notre présence. Ainsi, au plus fort de la tourmente de l’hiver 2001, lorsque les armées de l’OTAN ont envahi l’Afghanistan voisin, alors que l’Occident était perçu comme l’ennemi et que des terroristes frappaient les chrétiens pakistanais ou expatriés parce qu’ils les suspectaient de complicité, de nombreux musulmans locaux sont-ils venus nous présenter leurs vœux de Noël, nous assurant de leur sympathie et de leur solidarité. Ce flot de visiteurs était d’un ampleur inconnue jusqu’alors. Par la suite, ils nous ont dit combien ils estimaient notre choix de rester au Pakistan, quelles que soient les circonstances, comment aussi cette option les interrogeait. Un discret dialogue s’est amorcé sur le sens que chacun veut donner à notre présence et à notre mission. Cette expérience m’émeut et me nourrit encore.
Plongés au sein de nos deux minorités, dans un environnement meurtri par des injustices cruelles, mes confrères et moi, avec des Sœurs et des laïcs pakistanais, nous employons à imaginer des réponses réalistes à tout ce qui rend la vie difficile et empêche le développement humain. Nos amis Marwari-Bhîls et Punjabis sont appelés à être les acteurs principaux de ces solutions, de la conception à la mise en œuvre : faire fonctionner des coopératives de microcrédit, former des animatrices communautaires et des enseignants, entretenir un réseau d’écoles villageoises et de centres d’alphabétisation pour adultes, vivre les traditions religieuses comme des voies de progrès. Dans mon métier, j’ai dirigé 2 centres de lutte contre la tuberculose : l’un à la mission catholique, l’autre dans un hôpital musulman. Au cours des années, j’ai eu la satisfaction de voir que ces lieux attiraient des patients d’origines ethnique et religieuse toujours plus variées. Le combat contre la maladie nous a rapprochés.
« Christ ne m’a pas envoyé baptiser mais annoncer l’Évangile », disait Paul aux chrétiens de Corinthe minés par la division (1Co 1,17). Au Pakistan nous l’avons constaté : les valeurs de l’Évangile vécues et partagées, par des actes plus que par des paroles, ont cet extraordinaire pouvoir d’unir ceux que tout conspire à opposer.
Marc Tyrant