Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

11e dimanche ordinaire B (17 juin 2018)




Ézékiel 17, 22-24 (L’arbre planté par Dieu)


Ézékiel, prêtre et prophète, a fait partie des déportés de 597. Parmi eux, Nabuchodonosor a emmené à Babylone le jeune roi Yoyaqîn, qui n’aura régné qu’un trimestre à Jérusalem (2 Rois 24, 8). En fait, le souverain captif finit par être fort bien traité à la cour du conquérant (2 Rois 25, 27-30). Ce dernier avait installé Sédécias, oncle de Yoyakîn, comme roi de Judée à sa botte (2 Rois 24, 17). Mais ce remplaçant se laisse entraîner, en 594, dans une coalition anti-babylonienne catastrophique. (2 Rois 25, 1-7).

Ézékiel (17, 1) réagit contre la politique de Sédécias et s’exprime « en parabole ». Le grand cèdre est la dynastie royale de Jérusalem. L’arbre élevé que Dieu renversera est Sédécias. Le jeune rameau est le nouveau roi que Dieu choisira, peut-être Yoyakîn rétabli dans sa fonction (ce qui n’arrivera pas). En tout cas, la royauté restaurée sera féconde. Elle aura un rayonnement universel : les passereaux et les oiseaux, littéralement « de toute aile », désignent les nations païennes, comme en Daniel 4, 7-14 qui s’inspire d’Ézékiel. « Les arbres des champs » (sauvages) sont les rois païens.

Dieu conduit l’histoire à sa façon, comme le redira le Cantique de Marie (Luc 1, 52) célébrant celui qui renverse et qui relève. Le vrai roi dont rêvait Ézékiel sera le Christ, et les « oiseaux du ciel » seront les païens qui se réfugieront à l’ombre du règne de Dieu (évangile), devenu comme un grand arbre.



2 Corinthiens 5, 6-10 (Nous sommes faits pour habiter auprès du Seigneur)


Paul continue de proclamer son espérance, en l’assortissant d’un appel à la responsabilité. Son raisonnement s’organise ainsi : Comme le disent certains Corinthiens, la condition terrestre du croyant semble un « *exil loin du Seigneur ». Mais ce constat ne saurait engendrer un pessimisme stérile. Il doit au contraire nous mettre en chemin « dans la foi » pour rejoindre notre vraie patrie. Et cette route a un objectif clair : « plaire au Seigneur », en faisant le bien. Car si « nous cheminons sans voir », le Christ, lui, nous voit. Et notre arrivée « chez le Seigneur » sera d’abord une mise « à découvert », un bilan de notre parcours, une sorte de tribunal présidé par la Christ. Mais ailleurs, saint Paul ajoutait que les croyants eux-mêmes participeront à cette échéance finale : « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? » (1 Corinthiens 6, 3).

Certes, Paul interpelle ici les chrétiens grecs de Corinthe qui méprisaient la vie corporelle et ne concevaient l’union à Dieu que par l’extase de l’esprit hors de ce corps. Mais il songe encore à ses concurrents missionnaires qui mettent en doute son titre d’apôtre. Il leur fixe rendez-vous « devant le tribunal du Christ ». C’est le Christ qui choisit et envoie les apôtres. C’est donc lui qui jugera ce que chacun aura fait de la mission reçue. En 1 Corinthiens 3, 5-15, Paul développait davantage cette idée. Or lui-même et ses coéquipiers pourront comparaître sans crainte : N’ont-ils pas fait des chrétiens de Corinthe, par le travail apostolique, une page vivante de l’Évangile (lire 2 Corinthiens 3, 1-3) ?


* L’exil. Notre traduction liturgique oppose trois fois les expressions « être en exil » et « habiter ». Elles correspondent respectivement aux verbes grecs « ek-dèméô » et « en-déméô ». Le premier signifie « vivre à l’étranger », le second « se fixer dans un pays ». Au vrai, la foi est-elle un exil ? Met-elle le chrétien en marge ? Paul le contesterait, puisque, selon lui, le chrétien est redevable au Christ de sa conduite dans le monde, tel qu’il est. Il ne nie pas, pourtant, que le chrétien « vit à l’étranger ». Existe-t-il un seul chrétien qui n’aurait pas découvert que sa foi le marginalise parfois de l’opinion publique; et parfois de ses plus proches relations ? Le chrétien est en fait un immigré. Il porte en lui un monde, celui de Dieu, qu’il voudrait partager à ceux qu’il aime et à ceux qui l’aiment, parce que c’est l’univers du Christ.





Marc 4, 26-34 (Germination et croissance du règne de Dieu)


Selon Marc, Jésus a défini sa famille comme ceux qui font « la volonté de Dieu » (Marc 3, 31-35). Il adresse maintenant à ces derniers un discours inaugural en* paraboles. Ces paraboles révèlent à la foule et aux disciples ce qu’est le Règne de Dieu, objet de leur espérance et centre de la prédication de Jésus (Marc 1, 14-15). Notre extrait liturgique retient les deux dernières paraboles du discours.


La terre qui produit d’elle-même


On ne définit pas le Règne de Dieu. On ne peut l’évoquer que comme une réalité « qui ressemble à autre chose ». Ce mystère est celui d’un Dieu qui vient régner sur ceux qui l’accueillent. Il englobe aussi la personne de Jésus dont les paroles et les actes introduisent dans l’histoire les bienfaits de Dieu. C’est enfin le Royaume, la partie de l’humanité qui vit à l’écoute du message de Dieu.

Jésus s’adresse à des disciples découragés par l’échec apparent de sa mission. La parabole, non retenue par les autres évangiles, est un commentaire symbolique de celle du Semeur (Marc 4, 3-9). Jésus a semé la Parole ; c’est à la terre qui la reçoit de faire son travail : la terre produit « d’elle-même » (en grec, l’adjectif automatè). Jésus joue sur l’expérience du cultivateur qui, une fois qu’il a semé, doit faire confiance au processus de vie qui s’accomplit « il ne sait comment », mais réellement. Germination, croissance et mûrissement, tout lui échappe, dans le cycle de la vie quotidienne (« nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève »). Mais il y a bien « le temps de la moisson » ou, selon un jeu de mots possible dans l’araméen parlé par Jésus,, « le temps de la Fin ». Nous nous fions à la puissance cachée du Père qui mènera à terme ce qu’il a commencé dans la mission de son Fils.

On ne saurait mieux traduire la manière dont Jésus se fait vulnérable et se livre à l’accueil ou au refus des libertés humaines : « Ma fille, ta foi t’a sauvée » (Marc 5, 34 – sous-entendu : moi, je n’ai rien fait !) ; « Il ne pouvait faire là [à Nazareth] aucun miracle (…) et il s’étonna de leur manque de foi » (Marc 6, 5-6).



La graine de moutarde



La deuxième parabole de ce dimanche recourt aussi à une expérience simple : les réalités les plus grandes ont souvent pour origine une cause infime. Il en va ainsi de l’humble début de la mission de Jésus, sans proportion avec le succès à venir du Règne de Dieu. Nous trouvons le même message dans la parabole du levain (Matthieu 13, 33).

Marc semble un piètre agriculteur, car, au vrai, le grain de sénevé ne devient au mieux qu’un buisson. Mais la comparaison voulait s’enrichir d’un trait allégorique, l’image de la gigantesque ramure et des oiseaux du ciel qui viennent nicher sous son ombre. Ces allusions à Ézékiel et Daniel (cf. 1ère lecture) précisent ceci : cette merveilleuse croissance s’opérera avec l’entrée des nations païennes dans l’Église, grâce à la mission chrétienne universelle.


Il ne parlait pas sans paraboles


Les paraboles veulent faire comprendre le Règne de Dieu et la mission de son Envoyé. Mais la conclusion de Marc présente un double constat. D’une part, deux camps se dessinent : les foules juives en genéral, et les disciples. Les premières ont une compréhension limitée du message de Jésus. Les seconds bénéficient d’une lumière particulière. D’autre part, les paraboles apportent une découverte à demi-mot : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entendent » (Marc 4, 9). En fait, le Règne de Dieu ne se révèle pleinement qu’à travers la passion et la résurrection de Jésus. Et cette révélation appartient à ceux qui acceptent de suivre ce chemin d’épreuves.


* Le mot parabole a donné le mot français « parole », l’italien « parola », l’espagnol « palabra », le portugais « palavra ». La « parabole a un double sens dans les langues anciennes. Il s’agit soit d’un récit imagé qui éclaire une réalité difficile, soit d’une parole énigmatique qu’il faut décoder (voir, par exemple, Juges 14, 14). La distinction reste fragile. En effet, une image parlante entre initiés peut rester une énigme pour le non-initié. L’évangile joue sur ce double sens (comparer Marc 4, 10-12 et 4, 33-34). Une frontière se dessine donc : la foule des simples auditeurs en reste à une compréhension extérieure des paroles de Jésus ; les vrais disciples se laissent instruire en profondeur et se sentent personnellement concernés.



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