Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

1er dimanche de l’Avent B (3 décembre 2017)



Les lectures bibliques de l’Avent


La liturgie de l’Avent nous fait vivre une triple attente de la venue du Seigneur Jésus : c’est d’abord celle, à venir, de sa « parousie », sa manifestation finale au terme de l’histoire de notre monde douloureux ; c’est celle en laquelle la naissance du Sauveur, à Noël, trouva le premier accomplissement des espérances humaines ; c’est celle, entre ces deux pôles, de la foi quotidienne qui espère voir le Christ venir régner en nos vies. Au regard de la personne même du Seigneur Jésus, cette triple attente se réduit en une double formulation, comme le souligne saint Cyrille de Jérusalem dans sa catéchèse baptismale : « Le premier avènement fut marqué du signe de la patience, tandis que l’autre portera le diadème de la divine royauté […] Notre Seigneur Jésus Christ viendra des cieux et il viendra à la fin de ce monde, au dernier jour ; car ce monde aura une fin, et ce monde créé sera renouvelé. Le règne n’aura pas de fin. »

Sauf en l’année liturgique C, qui propose un éventail de textes prophétiques épars, les années A et B, au long de l’Avent, puisent la 1ère lecture chez Isaïe que saint Jérôme considérait comme un « cinquième évangile », tant les évangélistes se sont inspirés de ce livre prophétique pour éclairer l’avènement du Christ. La 2e lecture, dans les dimanches de l’Avent, tirée surtout de Paul, veut éclairer tantôt la 1ère lecture, tantôt la page d’évangile. Quant à ces évangiles, ils suivent la logique spirituelle de l’Avent : on part de l’évocation du Seigneur venant à la fin des temps (1er dimanche). On rappelle ensuite la figure de Jean Baptiste et son message (2e et 3e dimanches), avant d’en arriver aux événements qui précèdent immédiatement Noël, la naissance de Jésus (4e dimanche).



Isaïe 63, 16b-17.19b; 64, 2b-7 (Appel au Seigneur pour qu’il vienne)



Le « Troisième Isaïe » (Is 56 – 66) conclut tout le livre d’Isaïe. Ces chapitres rassemblent différents poèmes prophétiques, peut-être d’auteurs différents, rédigés entre 540 et 530 avant notre ère, mais qui tous se placent sous la spiritualité et la figure du grand Isaïe, le grand prophète du 7 e siècle – et qui donc nous sont parvenus sous son nom.

Il y eut la joie du retour des Juifs déportés à Babylone (vers 535). Mais voici la désillusion : les rapatriés de l’exil sont peu nombreux, désorientés. Dieu paraît absent, son ciel fermé. Ces onze chapitres, en fait, se concentrent sur un triple souci : 1) l’avenir du culte de Jérusalem (apparemment le Temple n’est pas encore rebâti) ; 2) la restauration de relations sociales justes et 3) un gouvernement politique et religieux qui puisse assurer ce renouveau.

Au centre de ces espérances se trouve un psaume pénitentiel (Isaïe 63 – 64) reflétant peut-être des liturgies de deuil célébrées sur la colline du Sanctuaire en ruines (comparer Jérémie 41, 4-5). De ce psaume, le lectionnaire nous livre quelques passages tronqués. Selon ces extraits, une première partie (Is 63, 16-19) demande au Seigneur de revenir vers son peuple qui, par sa vie de péché, s’est éloigné de lui. La seconde partie (ici Isaïe 64, 2b-7) « imagine » que Dieu a répondu à la supplication, ce qui permet au Peuple de prendre une conscience plus vive encore de la triste situation morale dont il aura été libéré.



1. L’appel à Dieu . Dans une supplication, il importe avant tout de nommer celui à qui l’on s’adresse (« tel est ton nom »). Le Seigneur est « notre Père » et « notre Rédempteur ». Dans l’Ancien Testament, l’expression « notre Père » relève d’ordinaire de prières et envisage la fonction du Créateur, comme le souligne la fin du passage (« nous sommes l’argile, et tu es le potier »). Il y a ainsi, grâce au mot « notre Père », une inclusion (répétition d’un mot ou d’une expression introduisant et concluant un passage pour en souligner l’unité). En outre, cette paternité signifie l’appartenance étroite du Peuple saint à son Dieu, selon l’injonction que Moïse devait transmettre à Pharaon : « Mon fils premier-né, c’est Israël. Je t’ai dit : laisse aller mon fils, qu’il me serve  » (Exode 4, 22-23) C’est bien ce souvenir de l’Exode d’Égypte qui, dans notre poème, se reflète à travers l’expression « tes serviteurs  ».

Dans la même ambiance se lit le titre de « Rédempteur ». Ce terme (en hébreu : goél ) relève du droit familial et patriarcal. C’est le membre du clan qui a la charge de venger un membre de la famille assassiné, épouser la veuve de son frère mort sans enfant ou assembler l’argent pour racheter un parent de l’esclavage. Dieu assume ce rôle à l’égard de son peuple lors de la sortie d’Égypte (cf. Exode 4, 22-23). Mais c’est le livre d’Isaïe (2 e et 3 e partie) qui fait passer ce terme profane goél à la valeur d’un titre de Dieu.

Ce sont les grâces de l’ancien Exode que le poète voudraient voir se renouveler en faveur de Jérusalem : que Dieu déchire les cieux, comme autrefois au Sinaï (Exode 19, 16-20), qu’il descende. L’esclavage déploré n’est plus l’oppression de l’Égypte, mais l’errement moral, hors du chemin tracé par le Seigneur. >

Du point de vue chrétien, le vœu du prophète sera exaucé. Lors de son baptême par Jean, Jésus verra « les cieux se déchirer » (Marc 1, 10) ; la voix du Père retentira ; plus jamais, à travers le message de l’Évangile, le Ciel ne nous sera fermé.



2. La réponse de Dieu . Cette réponse est en quelque sorte « imaginaire ». Pour le moins, dans la cadre d’une liturgie sur les ruines du Temple, elle dit ce que le Seigneur exaucera ceux qui reviennent sur le chemin de la justice, une justice sociale qui conditionne les bonnes relations avec Dieu. Dans les chapelles bretonnes, les ex-voto, peintures naïves de marins sauvés du naufrage, représentent un bateau pris dans la tempête. De même ici, les fidèles absous reviennent sur la situation catastrophique de leur antérieure situation pécheresse. Leur vie était sale comme du linge après des rapports intimes (cf. Lévitique 15, 17-18) ; elle était sèche comme feuilles livrées au vent du désert (cf. Psaume 1, 4), parce que le Seigneur, tel un père mécontent, ne voulait plus regarder ses entants (« tu nous avais caché ton visage »).

À la fin, Dieu est Père comme le potier modelant l’homme (cf. Genèse 2, 7). Son pardon est une recréation. L’idéal, pour l’argile, est de se laisser modeler (comparer les reproches d’Isaïe 45, 9-11 ; Jérémie 18, 6). Expérience salutaire, le pécheur découvre que rien ne va plus quand il tente d’échapper aux doigts qui le façonnent. Rappelons ici la belle réflexion de saint Irénée : « Présente [à Dieu] un cœur souple et docile et garde la forme que t’a donnée cet artiste, ayant en toi l’eau qui vient de lui et faute de laquelle, en t’endurcissant, tu rejetterais l’empreinte de ses doigts. En gardant cette conformation, tu monteras à la perfection, car par l’art de Dieu va être cachée l’argile (vile) qui est en toi. »



Reviens…, si tu descendais… tu es descendu…, tu viens à la rencontre … Ces verbes ponctuent ce poème prophétique et nous rappellent que l’Avent n’est pas seulement la préparation de la fête de Noël, mais l’attente du Dieu de pardon dans notre vie quotidienne et au terme de notre histoire.



1 Corinthiens 1, 3-9 (L’Église est fidèle dans l’attente du Seigneur)


Durant les dimanches de l’Avent, la deuxième lecture, tirée des lettres apostoliques a une place centrale. Elle éclaire, en un sens chrétien, tantôt la première lecture (Ancien Testament), tantôt la page d’évangile.


Selon les règles de politesse d’alors, Paul ouvre ses lettres par une salutation et une action de grâce suivie d’une prière de demande plus ou moins explicite (ici les deux derniers versets, 8-9). Mais on peut personnaliser les conventions, les saupoudrer même d’humour.

1) Paul souhaite toujours « la grâce », en grec charis (mot proche du verbe « réjouissez-vous », chairété, salutation épistolaire des Grecs) et « la paix », salutation juive. La grâce et la paix sont les dons que nous fait notre Père à travers l’œuvre du Christ.

2) L’action de grâce développe le mot « grâce », le don gratuit de Dieu. D’ordinaire cette grâce se concrétise dans la foi, l’amour et l’espérance qui animent les chrétiens (ainsi 1 Thessaloniciens 1, 3). Mais Paul accentue ici un autre aspect de cette grâce : les richesses de la Parole et de la connaissance divines. En fait, l’Apôtre, sans doute tout sourire, traduit une certaine ironie. En effet, les Corinthiens se vantent d’avoir des orateurs hors pair, et ces richesses de la parole divisent la communauté (1 Corinthiens 1, 10-16). Ils se vantent d’avoir la connaissance de Dieu, mais cette connaissance méprise les faibles (8, 1). Et ceux qui parlent « en langues » tiennent le haut du pavé (12, 28 ; 13, 8 ; 14, 1-5) Malgré ces limites, la communauté rend quand même témoignage au Christ.

3) La communauté est comme saturée de « dons spirituels » ou charismes (cf. 1 Corinthiens 12). Mais Paul ne veut pas qu’on s’enferme avec complaisance dans ce bon fonctionnement. La vie chrétienne est une attente, celle de la révélation à venir du Seigneur. Dieu « est fidèle », il achèvera ce qu’il a commencé : nous conduire « au jour du Seigneur Jésus », dans une parfaite communion (ou « participation » – le mot grec est d’origine commerciale). Dans cette épître, le terme a une connotation eucharistique nette : c’est une communion au sang du Christ et à son corps (1 Corinthiens 10, 16).

Israël espérait « le jour du Seigneur », comme la Marseillaise chante « le jour de gloire ». Jour de gloire pour Dieu, qui jugerait les puissances du mal, et pour ses amis. Jour de deuil pour les pécheurs (cf. Amos 5, 18 : Sophonie 1, 14). Dans le Nouveau Testament, le jour du Seigneur devient « le jour de notre Seigneur Jésus Christ », le jour de sa venue qui clora l’histoire. Pour Paul, ce sera bien un jour de jugement (cf. 1 Corinthiens 3, 13 ; 4, 3-4). Car le Christ nous aimerait-il, s’il ne nous traitait pas en adultes responsables de leur vie ?

L’Avent rappelle que la vie chrétienne n’est pas la gestion d’un quotidien sans histoire. Dieu nous donnera bien plus que ce que nous pouvons imaginer. Jésus Christ le Seigneur viendra, nous ne savons ni comment ni quand (cf. évangile).



Marc 13, 33-37 (« Veillez ! »)


Les évangiles de l’Avent remontent en quelque sorte l’histoire. Le 1er dimanche nous place sous notre véritable horizon actuel : l’attente du Seigneur à la fin des temps, à la fin de l’histoire humaine. Puis les 2e et 3e dimanches se consacrent à la figure de Jean Baptiste, le Précurseur de la venue du Seigneur. Enfin, le 4e dimanche en vient aux annonces directes de la naissance de Jésus. Notons qu’en cette année B, l’évangile de Marc étant trop bref, le 3e dimanche puise dans l’évangile de Jean, et le 4e dans celui de Luc.

Dans l’ensemble du discours sur la fin des temps, selon saint Marc, nous distinguons quatre parties.


La question de la Fin


Dieu a ressuscité Jésus, le délivrant de ceux qui l’avaient condamné, et il l’a établi comme Juge des vivants et des morts. Il y aura donc un terme. « Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées » (Marc 13, 26) pour juger l’histoire.

Mais quand ? Les chrétiens des années 60 s’interrogeaient, à l’époque où Marc rédigeait son évangile et où les témoins oculaires de Jésus disparaissaient (Marc n’avait pas connu le Jésus terrestre). Jésus n’avait pas abordé clairement le problème du terme de l’histoire. Les chrétiens voyaient s’approcher la fin d’un monde ; car, les événements le montraient, le Temple de Jérusalem tomberait bientôt. Était-ce le signe de la fin du monde et de la venue du Christ, sur les nuées du ciel ?

Pour répondre à ces questions, Marc assemble en un discours diverses sentences de Jésus. Et puisqu’elles restent énigmatiques, il les présente comme une confidence accordée aux quatre disciples, les plus proches de Jésus, demandant : « Dis-nous quand cela arrivera » (Marc 13, 3-4). Mais, en conclusion – évangile d’aujourd’hui –, la question « quand » cède la place à cette autre : comment préparer la venue du Seigneur ?


Prenez garde, veillez


Il faut se garder de s’endormir, car l’événement peut arriver n’importe quand. Marc insiste, en un contraste saisissant : la venue du Fils de l’homme est aussi sûre que l’été suit l’éclosion des feuilles du figuier (versets 28-29). Mais, tout aussi sûre, la date de cette venue reste un mystère.

L’idée s’appuie sur la parabole de l’homme parti en voyage. La fable est plus logique et plus primitive dans la version de Luc 12, 36 : le maître est sorti pour faire la noce ; il exige que sa domesticité lui ouvre à n’importe quelle heure de la nuit. Il n’en va pas de même chez Marc : le maître est parti à l’étranger. Compte tenu des transports de cette époque, qui pourrait savoir la date de son retour ? Quel portier, chargé de l’accueil, pourrait se priver de plusieurs nuits de sommeil dans une telle incertitude ? En fait, en mentionnant les « serviteurs » et le « portier », c’est d’abord aux responsables des communautés chrétiennes que s’adresse la parabole. À eux d’abord a été donné « le pouvoir », l’autorité (et non « tout pouvoir », selon la traduction liturgique fautive). Fautive aussi la traduction « quand le maitre de la maison reviendra ». Le sens littéral est celui-ci : « quand le seigneur de la maison vient », cette « maison » étant l’Église, et derrière ce maître se profile la figure du Fils de l’homme qui vient sur les nuées célestes. Le temps de l’Avent n’est pas l’attente du « retour » de Jésus de Nazareth, mais celle de la venue du souverain Juge, le Fils de l’homme resuscité.


Comment veiller ?


Marc sous-entend donc que l’attente du Seigneur risque de se prolonger, bien qu’« il puisse arriver à l’improviste. » Il y a donc deux formes de vigilance. Dans l’urgence du drame, il faut accepter le stress, refuser de dormir. En ce sens, au seuil de l’épreuve de sa passion, Jésus reprochera à Pierre de n’avoir pu veiller une heure (Marc 14, 37). Mais quand l’attente se prolonge, le stress insomniaque, entretenu par certaines sectes, devient un mal. Car, en cette situation, « veiller », c’est simplement être prêt en tout temps : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation », dira Jésus (Marc 14, 38). Être prêt par la prière qui attise le désir de la venue de celui qu’on attend (Colossiens 4, 2) et s’accompagne d’une sobriété de vie (cf. 1 Thessaloniciens 5, 6-7).


Je le dis à tous : Veillez !


Le discours de Marc 13 s’ouvrait par une confidence intime sur le scénario de la venue du Fils de l’homme. La vigilance, elle, concerne tous les chrétiens et leurs ministres. Nous aurions honte de dire à l’ami le plus proche : Si tu m’avais averti, j’aurais préparé ta chambre ! Le Seigneur devrait-il nous prévenir de la date de sa venue dans nos vies et dans l’histoire ? Qu’il ait toujours en nos cœurs bien préparés… sa chambre d’ami.


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