Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

1er dimanche de Carême A (5 mars 2017)



Genèse 2, 7-9 ; 3, 1-7a (la création de l’homme, le péché)


De dimanche en dimanche, chaque année liturgique retrace, au long du Carême, les étapes de l’histoire du Peuple de Dieu dans l’Ancien Testament. Cette première lecture a pour parallèle, selon les cas, soit la seconde lecture, soit l’évangile, soit les deux à la fois.

Le Carême de cette année liturgique A s’ouvre par le récit de la création et de la chute origninelle. Démarquant les mythes du Proche Orient, ce texte révèle d’abord la vocation de l’homme. « L’humain » (en hébreu : adam) vient du sol, « l’humus » (en hébreu : adâmah). Il appartient à l’univers matériel. Mais le souffle divin l’anime et fait de lui une personne vivante, partenaire du Créateur et institué comme gérant de la création.

Alors, pourquoi le tragique de notre condition ? Les religions mésopotamiennes l’expliquaient par les humeurs de dieux imprévisibles. La Bible, elle, évoque une épreuve : pour se situer en vérité, l’homme doit laisser à Dieu la détermination du bien et du mal.

Dans l’Orient ancien, le Serpent symbolise souvent les forces souterraines hostiles aux humains, et la tradition juive verra en lui le Mauvais (Sagesse 2, 24 ; Apocalypse 12, 9). À son instigation, l’homme prétend décider du bien et du mal, à la place du Créateur. Alors, livré à lui-même, il se découvre « nu ». C’est moins l’apparition de la honte sexuelle que la découverte d’une déchéance, dans un monde où c’étaient l’esclave et le captif qui étaient* nus. Le récit de la Chute originelle n’est pas un triste accident passé, mais le miroir de la condition humaine que le Christ restaure par sa Pâque (2e lecture).

Ce que nous appelons « la chute originelle » était, de quelque manière, une étape nécessaire. C’est dans la transgression que l’être humain apprend l’exercice de sa liberté et les conséquences de sa responsabilité. D’où cette exclamation de l’Exultet, l’Annonce de la Veillée pascale proclamée par le diacre : « Il fallait le péché d’Adam que la mort du Christ abolit. Heureuse était la faute (felix culpa) qui nous valut pareil Rédempteur. »


* « Ils connurent qu’ils étaient nus ». Premier geste de rédemption, de retour à la dignité, Dieu revêt Adam et Ève de tuniques de peau (Genèse 3, 21). La tradition juive ancienne surenchérit : « Il leur fit des vêtements de gloire. »




Romains 5, 12-19 (Là où le péché s’était multiplié, la grâce a surabondé)


Paul relit notre première lecture, mais sous une lumière nouvelle, en trois étapes :

1ère étape. La mort, âpre fruit du péché d’Adam, est passée dans les descendants, moins par fatalité génétique que « du fait que tous ont péché » par la suite et ne peuvent rejeter sur l’ancêtre leurs propres transgressions.

2e étape. La mort est une sanction. Or, pour qu’il y ait sanction, il faut une loi. Pour Adam, soit ! Il avait transgressé un commandement précis. Mais ensuite, « avant la Loi de Moïse », il n’y avait pas de commandements. Pourtant, depuis Adam, « la mort a régné ». Le péché est donc un triste héritage inscrit dans les tréfonds d’une histoire à laquelle la Loi mosaïque n’enlève et n’apporte rien de décisif.

3e étape. « Adam préfigurait celui qui devait venir. » Mais Paul n’arrive pas à bâtir des comparaisons équilibrées entre Adam et le Christ, tant ce qu’apporte le second, en bien, surpasse ce qu’a déclenché le premier, en mal. Comme si, ironiquement, l’Apôtre écrivait : de même que c’est ainsi pour *Adam…, de même, ce n’est pas la même chose pour le Christ. D’un côté, la rupture avec Dieu, et la mort ; de l’autre, la grâce, le règne de la vie, le statut de justes aux yeux de Dieu pour ceux qui se reconnaissent dans l’obéissance du Christ.

Car nous héritons malgré nous de la condition humaine issue d’Adam. Mais il nous revient d’entrer librement, par la foi, dans une humanité nouvelle dont le Christ est le prototype.


* Adam. Quand nous parlons de « l’Oncle Sam », nous évoquons une collectivité, les États Unis. C’est moins clair pour le mot hébreu « adam ». Il désigne l’humanité, mais aussi le père de l’humanité. En effet, dans la mentalité biblique, tout le peuple existe déjà dans les reins de son ancêtre. Quand Paul fait du Christ un nouvel Adam, il pense à un nouveau type d’humanité et à son commencement, le Christ, chef de cette humanité nouvelle.



Matthieu 4, 1-11 (La tentation de Jésus)


Au seuil de l’histoire, Adam avait cédé au tentateur. Au désert, Israël s’était révolté contre Dieu. À présent, l’Esprit conduit Jésus au désert, vers l’épreuve. Celle-ci entre donc dans les vues de Dieu et, par sa victoire au terme des quarante jours, Jésus rachète, comme homme, le péché d’Adam, et comme membre du Peuple élu, les quarante ans de rébellion de l’Exode des Hébreux.

La mise en scène de cet épisode, avec les voyages des personnages dans les airs, était familière aux lecteurs d’apocalypses juives. Mais c’est surtout le débat autour des citations de l’Écriture, de l’Ancien Testament, qui livre le sens de l’épisode. À son baptême, Jésus vient d'être déclaré « Fils de Dieu » (Matthieu 3, 17). Le voici maintenant tenté, par le démon, d’exploiter ce titre à son profit, d’un point de vue économique, religieux et politique.

Rappelons que le plus beau commentaire moderne des tentations du Christ, dans la bouche d’Yvan, l’athée, se trouve chez F. M. Dostoïevski, Les Frères Karamazov (chap. 5 : « Le grand inquisiteur », pages de roman aussi importantes, du point de vue spirituel, que certaines encycliques).


Jésus victorieux des tentations de ses disciples à venir


Dans les trois tentations qu’affronte Jésus se profile le peuple élu, « fils de Dieu », selon l’expression d’Exode 4, 22-23. Aussi Jésus répond-il au démon par des textes qui font écho à l’Israël du désert : l’expérience d’une manne de misère aiguisant la faim de la Parole (Deutéronome 8, 3), l’expérience du doute à l’égard de la puissance divine (Deutéronome 6, 16), la chute chronique dans l’idolâtrie (Deutéronome 6, 14-15). Victorieux des tentations au nom de son peuple, Jésus ouvre aussi la voie à ses disciples à venir. Ceux-ci s’en remettront à l’amour du Père pour leur subsistance (cf. Matthieu 6, 25-26) et à sa providence quotidienne (Matthieu 5, 45). Selon le Psaume 90 [91] cité par le démon en cette scène, ils se garderont de mettre Dieu à l’épreuve pour vérifier sa protection.

Selon une antique légende juive émouvante, c’est Moïse qui avait composé pour lui-même ce Psaume 90 [91] au moment où il allait gravir la montagne du Sinaï pour aller y chercher la Loi de Dieu. Car il savait qu’il allait devoir franchir des « zones de turbulences » démoniaques, à savoir « la flèche qui vole au grand jour, la peste qui rôde dans le noir, le démon qui frappe à midi » (Psaume 90 [91] – Eh ! oui, de ce psaume, dans sa version grecque, vient l’expression « le démon de midi » !)


Jésus victorieux de l’ambition du pouvoir


La triple victoire de Jésus sur le tentateur exprime encore le refus d’une puissance qui annihile la liberté des hommes. Jésus n’asservira pas la foule par la satisfaction immédiate des biens matériels (les pierres changées en pains). Il guérira les malheureux, mais ne s’exhibera pas par des prodiges. Le Psaume 2, 7 qui disait au Messie à venir : « Tu es mon Fils » (comparer Matthieu 3, 17), poursuit en ces termes : « Demande [dit Dieu], et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre entière. » Mais c’est, dans cette page de l’évangile, le diable qui fait cette offre à Jésus. Car la tradition biblique sait le mal et la violence trop souvent présents derrière la domination politique. C’est devant ces forces ambiguës que le Messie devrait se courber pour s’emparer d’un pouvoir dont il dispose pourtant, de par sa mission divine. Mais il ne l’acceptera que de son Père lorsque, vainqueur de la mort, il dira : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Matthieu 28, 18) ; et ce pouvoir universel du Christ ne se vérifiera que dans la mission des disciples chrétiens du Ressuscité.

Pour le moment, Jésus a repoussé « l’approche » du diable et refusé de changer les pierres en pains. Alors, les anges « s’approchent » pour « le servir », au sens alimentaire du verbe. Or, la tradition juive appelle « pain des anges » la manne qui avait nourri Israël en son Exode au désert (cf. Sagesse 16, 20).


Dans la mise à l’épreuve du Fils de Dieu se dessine le chemin de l’Église : issue, avec le Fils de Dieu, d’un baptême qui ouvre un nouvel Exode, elle se rappellera quelles *tentations Jésus a déjà vaincues pour elle et elle refusera, dans ses épreuves, de se prévaloir d’un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu.


* Tentations. « Si c’est en lui que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu’il a vaincu ? Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui ; et alors reconnais que c’est toi qui es vainqueur en lui. Il pouvait écarter de lui le diable ; mais, s’il n’avait pas été tenté, il ne t’aurait pas enseigné, à toi qui dois être soumis à la tentation, comment on remporte la victoire » (Saint Augustin, Homélie sur le Psaume 60).



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