Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

20e dimanche ordinaire B (19 août 2018)




Proverbes 9, 1-6 (Le banquet de la Sagesse)


Cette parabole couronne l’introduction du livre des Proverbes. Pour l’inauguration de leur nouveau palais, les anciens rois d’Orient invitaient les princes de leur rang à un grand festin. De même, ici, la Sagesse se présente comme une reine qui inaugure sa demeure par un banquet de bon vin et de viandes en abondance.

L’Ancien Testament, en ses dernières étapes littéraires, aime personnifier la sagesse de Dieu. Elle est ce par quoi Dieu a créé le monde et ce par quoi l’homme peut découvrir le Créateur (Proverbes 8, 22-31). Elle est un don de Dieu pour que l’homme gouverne sa vie (Sagesse 9, 10-11). Elle est parfois identifiée à l’Esprit ou à la Parole de Dieu (Sagesse 9, 17). Elle est « médiation », ce par quoi Dieu se communique sans se laisser posséder. C’est dans la personne du Christ que les chrétiens découvriront la réalité de cette figure poétique. Dans notre lecture de Proverbes 9, 1-6, on notera deux traits particuliers :

1) Dame Sagesse n’invite ni princes ni notables, mais l’être sans sagesse ni intelligence, qui aura tout à gagner à son contact.

2) Le pain et le vin qu’elle propose consistent en un enseignement capable de nourrir l’intelligence et d’offrir un chemin de vie. « Avant les siècles, j’ai été fondée, dès le commencement » (Proverbe 8, 23). À cette déclaration de la Sagesse correspond le début de l’évangile de Jean (1, 1) : « Au commencement était le Verbe. »

L’évangile présente Jésus et son enseignement comme la Sagesse de Dieu qui donne la vie. Mais, si la sagesse humaine vise une vie réussie, la sagesse offerte par le Christ va à contre-courant des calculs humains. Elle exige en effet que l’on adhère, que l’on croie à la chair et au sang du Fils de l’homme, à son destin de Crucifié comme source de vie.




Éphésiens 5, 15-20 (Vivre en chrétiens dans l’action de grâce)


Ici se conclut la partie générale de la catéchèse de l’épître, avant le thème particulier des relations familiales, domestiques (Éphésiens 5, 21 – 6, 9). Pour devenir l’homme nouveau requis par le baptême, il faut avoir du discernement, passer des ténèbres à la lumière. Il faut vivre en sages, non en insensés. « Prenez bien garde à votre conduite… ». Ainsi s’ouvre notre lecture. Une traduction littérale serait plus concrète : « Regardez avec exactitude comment vous marchez, pas comme des non-sages, mais comme des sages. » Il faut « tirer profit » (on pourrait traduire le verbe grec par « marchander ») du temps présent, parce que, littéralement, « les jours sont mauvais ». Nulle crise ou persécution particulières dans l’esprit de l’auteur. Simplement, le temps présent, quel qu’il soit, ne favorise jamais la vie de foi. Cet auteur aurait sans doute souscrit à cette réflexion de saint Augustin : « Quand nous souffrons tels malheurs, savons-nous si (nos ancêtres) n’ont pas souffert les mêmes ? On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien. »

Pour échapper à l’irréflexion néfaste, poursuit l’épître, ne comptons pas sur nos ressources naturelles ; cherchons « la volonté du Seigneur ». En d’autres termes, si nous avons soif d’une plénitude de vie, n’allons pas vers ces ivresses corporelles qui semblent nous combler, mais qui nous aliènent. La vraie plénitude est celle de l’Esprit Saint, source de l’authentique sagesse.

Comment nous abreuver à cette source ? Grâce aux célébrations liturgiques, avec leurs psaumes, tirés de la Bible, avec les « hymnes » qui chantent le Christ, avec les « poèmes spirituels », c’est-à-dire de libres compositions de l’assemblée.Nous avons là un écho des premières liturgies chrétiennes, elles-mêmes inspirées par les synagogues juives.

Mais les célébrations ne sont qu’un tremplin de l’existence quotidienne. C’est « à tout moment et en toutes choses » qu’il faut « rendre grâce », au nom de notre Seigneur Jésus Christ, c’est-à-dire reconnaître que Dieu agit dans notre vie, par son Fils. L’auteur de l’épître a bien retenu la leçon de son maître, saint Paul, qu’il médite ici : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Corinthiens 10, 31).




Jean 6, 51-58 (Jésus est la vraie nourriture)


Manger la chair


Ne ravalons pas l’objection des Juifs à un soupçon d’anthropophagie. Rappelons pourtant qu’au 2esiècle, les Romains accusèrent les chrétiens de ce vice, en raison de leur certitude proclamée de « consommer » le corps du Christ. C’est la première trace (exotique ?) de la foi en « la présence réelle » du Seigneur dans le pain eucharistique.

Revenons à notre page d’évangile. Jusqu’ici, les auditeurs du discours ont fait preuve d’une certaine ouverture spirituelle. Songeons alors à la valeur symbolique de la « chair » dans le judaïsme ancien. Le mot évoque la condition humaine dans sa fragilité. Nous reviendrons sur ce point. Alors que Dieu seul sauve, comment un homme de chair peut-il prétendre apporter la vie au monde ? Tel est le pivot de la discussion. Elle porte sur la foi en Jésus, sur l’identité de cet être humain.


La chair et le sang


D’une part, Jésus surenchérit sur l’objection de ses interlocuteurs ; d’autre part il corrige leur interprétation trop immédiate. Nous sommes en présence de ce qu’à travers ce quatrième évangile, les spécialistes appellent le « malentendu johannique ». Les interlocuteurs de Jésus s’en tiennent à des problèmes matériels, alors que celui-ci veut les conduire aux réalités spirituelles (comparer l’épisode de la Samaritaine, Jean 4, 13-15 et la rencontre de Jésus avec Nicodème, Jean 3, 4). Deux points de réflexion s’imposent à présent.

1) C’est « la chair et le sang » de Jésus, son humanité, qu’il faut « digérer », pour obtenir la vie et la résurrection. On ne parle plus de « pain ». L’évangéliste en est arrivé au point crucial : le salut du monde passe par l’adhésion à cet homme qu’est Jésus.

Dans le Nouveau Testament, « la chair et le sang » signifient la faiblesse de l’homme (lire Matthieu 16, 17 et Galates 1, 16), son état de créature, périssable et parfois méprisable. Jean le sait. Mais il insiste sur ceci : Jésus a partagé notre faiblesse, notre fragilité : « Le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14). Nous ne rencontrons Dieu qu’à travers ce Jésus dont les historiens ne cessent d’interroger le destin s’achevant le vendredi saint. Communier au corps et au sang du Christ, dans l’eucharistie, c’est confesser que Dieu se révèle que une faiblesse, celle de la Passion du Christ, qui condamne nos volontés de puissance.

L’évangéliste se surpasse selon une nuance, en grec, que le lectionnaire ne peut pas rendre. « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? », demandent les auditeurs. Réponse de Jésus : « Celui qui dévore ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Ce dernier verbe est volontairement ambigu : pour les animaux, il signifie ronger, brouter. Au sens figuré, il signifie « se régaler ».

2) Cependant, à travers cette exagération stupéfiante, ce n’est pas d’une chair physique qu’il est question, mais d’une personnalité : celui qui « me » mangera vivra, dit l’orateur. Ce « moi » est celui du « Fils de l’homme », l’envoyé céleste qui, précisément, en remontant vers le Père, nous libérera à sa suite de notre condition charnelle.


La double demeure


La nourriture remplit son rôle quand elle disparaît, assimilée par celui qui la consomme. Tel n’est pas le régime de la foi. Jésus, en nous nourrissant, ne se dilue pas en nous. Il nous appelle au contraire à « demeurer » en lui, à vivre de lui, sans que nous perdions notre être propre. Cette double « demeure » ne saurait se photographier. Dans cette relation, l’un devient l’autre, et chacun des deux permet à l’autre de devenir pleinement soi-même. Comparons le langage amoureux, sous sa forme interrogative : Toi, tu es à tout instant en moi, dans mon imagination, dans mes actions. Mais moi, suis-je en toi, de la même manière ? C’est le rêve, souvent irréaliste, de tout amour humain. C’est une réalité, dans notre communion avec Jésus qui nous offre en partage sa propre relation avec son Père.


Tel est le pain qui descend du ciel


En conclusion, Jésus revient au souvenir de la manne. Cette manne, vaille que vaille, représentait la parole de Dieu, sa sagesse qui fait vivre (1ère lecture). Mais ceux qui s’en sont nourris sont morts. Ne retournons pas au passé. Ouvrons-nous à la nouveauté de Jésus qui nous entraîne vers son Père, par-delà la mort. En tout cas, si cette partie du discours vise l’eaucharistie, elle nous apprend que ce sacrement nous fait communier à la faiblesse du Crucifié, comme le confirmera la scène du lavement des pieds (Jean 13). C’est en partageant la faiblesse, « la chair » de Jésus, à travers le service, que nous obtenons la vie.


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