Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

24e dimanche ordinaire B (16 septembre 2018)




Isaïe 50, 5-9a (Prophétie du Serviteur souffrant)


Voici *le troisième Chant du Serviteur, dont le lectionnaire ampute le début. Le Serviteur de Dieu s’y exprime à la première personne. « Le Seigneur Dieu », mentionné trois fois, agit dans sa vie. Il a fait de lui un vrai disciple : « il a ouvert l’oreille » de son envoyé pour qu’il annonce sans faiblir un message de réconfort aux Juifs opprimés à Babylone. Mais le message suscite la rage des oppresseurs, Babyloniens et Juifs rebelles à l’idée d’un retour au pays. Fidèle à sa mission, le Serviteur ne se dérobe pas. Le Seigneur Dieu lui donne la force de résister dans l’épreuve. Mieux encore, dans le procès qui l’oppose à ses persécuteurs, il sait qu’il a pour avocat le Seigneur qui, en son messager, fera triompher sa propre cause.

L’identité historique du Serviteur, sous la plume du prophète, reste une énigme. Peut-être est-il l’auteur même d’Isaïe 40 – 55, qui s’inscrit dans la lignée des prophètes persécutés, tels Jérémie (11, 18) et Ézékiel (3, 8-9). Pour les chrétiens, le poème révèle tout son sens dans la passion de Jésus, annoncée par lui-même (évangile), dans les outrages qu’il subit par fidélité à sa mission et à Dieu (cf. Marc 14, 65 ; 15, 19). La prophétie atteint sa plénitude dans les croyants qui, avec le Christ, supportent l’épreuve, dans la confiance en Dieu (cf. Romains 8, 33-34). C’est la seconde partie de notre page d’évangile, la première annonce de la Passion que cette page prophétique veut éclairer.


* Les quatre Chants du Serviteur, tirés du livre d’Isaïe, ponctuent la mission de Jésus au long des années liturgiques : Isaïe 42, 1-9 (Baptême du Seigneur A) ; 49, 1-7 (2e dimanche ordinaire A) ; 50, 4-9 (Rameaux) ; 52, 12 – 53, 12 (vendredi saint). Il n’est pas sûr que ces quatre chants, ainsi identifiés par le christianisme, soient ainsi répertoriés par nos frères juifs. Notons d’ailleurs que l’on identifie assez facilement le début de chacun de ces cantiques, mais que leur fin se perd plutôt… dans les sables.




Jacques 2, 14-18 (Pas de vraie foi sans les actes)


Pas de *foi authentique sans une conduite conséquente, dans l’ordre de la charité, qui prouve cette foi. Saint Paul, peut-être quarante ans avant Jacques, avait écrit ceci : « L’homme devient juste par la foi, indépendamment des actes prescrits par la Loi (de Moïse) » (Romains 3, 28). Certains milieux chrétiens en avaient conclu qu’on pouvait faire n’importe quoi, du moment qu’on avait la foi. L’Apôtre avait lui-même senti le danger (cf. Romains 6, 15) et il avait lui-même tempéré et explicité son propos, en ces termes : « Pour celui qui est en Jésus Christ, ni la circoncision [des Juifs], ni l’incirconcision [des païens] ne sont efficaces, mais la foi agissant par l’amour » (Galates 5, 6). L’évangile de Matthieu, dans la sentence qu’il dit venir de Jésus, avait déjà dû corriger cette déviation des « ultra-paulinistes » : « Il ne suffit pas de me dire : “Seigneur, Seigneur !” pour entrer dans le Royaume des cieux : il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 7, 21).

Jacques, en un exemple très concret, reprend ce débat récurrent qu’il conclura par une maxime mémorable : « De même que, sans souffle, le corps est mort, de même aussi, sans actes, la foi est morte » (Jacques 2, 26). Selon sa perspective et celle de Matthieu, la foi chrétienne n’est pas un « penser jute », une sublime idéologie, mais un « agir juste », selon la belle règle d’or que l’on trouve déjà dans le livre de Tobie : « Ce que tu n’aimes pas, ne le fais à personne » (Tobie 4, 15 ; comparer Matthieu 7, 12).


* Foi et charité. « Le commencement [de la vie], c’est la foi, et la fin, la charité. Les deux réunies, c’est Dieu ; et tout le reste qui conduit à la perfection de l’homme ne fait que suivre. Nul, s’il professe la foi, ne pèche ; nul, s’il possède la charité, ne hait. On connaît l’arbre à ses fruits (Matthieu 7, 20). Ainsi ceux qui font profession d’être du Christ se feront reconnaître à leurs œuvres. Car maintenant l’œuvre qui nous est demandée, n’est pas simple profession de foi, mais d’être trouvés jusqu’à la fin dans la pratique de la foi » (Ignace d’Antioche, début du 2e siècle).



Marc 8, 27-35 (Confession de foi de saint Pierre et première annonce de la Passion)


Cet épisode se déploie en deux parties : la confession de foi de Pierre, puis la première annonce de la Passion par Jésus. Ces versets concluent une séquence qu’on appelle « la section des pains » (Marc 6, 14 – 8, 30) et ils forment en même temps une charnière avec « la section du chemin » (Marc 8, 27 – 10, 52). L’évangéliste est un bon cinéaste.


Le cadre


La section des pains qui, de fait, réunit plusieurs récits concernant le pain s’ouvrait par les questions d’Hérode sur l’identité de Jésus (6, 14-16) : Est-il Jean-Baptiste ressuscité ? Élie ? Un prophète ? Dans l’épisode d’aujourd’hui, l’évangéliste reprend dans le même ordre cette triple identité possible « pour les gens ». Dans cette section des pains, Jésus, à travers ses actes et ses paroles, voulait faire découvrir son identité à la garde rapprochée de ses disciples qu’il associait plus étroitement à son activité.


La confession de foi


Au terme de cette section pédagogique, voici (enfin ?) la déclaration de Pierre : « Tu es le Messie » (ou « le Christ »). À l’évidence, Pierre apparaît ici comme le porte-parole de la foi des Douze. La scène se situe dans la région de Césarée-de-Philippe, c’est-à-dire au Nord des terres juives, près des sources du Jourdain, et ce Philippe, bien que prince hérodien, ne manifestait plus aucun intérêt pour les questions religieuses juives. On comprend alors que la scène se situe loin des endroits où les résonances politiques de ce mot « Messie » auraient fait problème.

C’est d’ailleurs un motif que reprend ce texte (« il leur défendit de parler de lui… »), selon, chez Marc, un thème fréquent que l’on appelle « le secret messianique ». Comparer Marc 1, 43 ; 5, 43 ; 7, 23.36 ; 8, 26. En effet, pour notre évangéliste, la dignité messianique de Jésus ne se découvre pas dans des miracles merveilleux, mais dans le mystère de la croix, en ce jour où tous les disciples auront fui et où, selon l’ironie de Marc, c’est l’officier païen qui déclarera : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Marc 15, 39). C’est précisément cette « théologie » que Pierre refuse dans le dialogue qui suit.


Le scandale de la croix


Pour la première fois, Jésus annonce sa Passion. Il le fait « ouvertement », contrairement à son ordre précédent de ne parler à personne de sa dignité messianique. Cette première des trois annonces de la Passion mérite trois remarques.

1) « Il faut que le Fils de l’homme souffre… » Dans les évangiles ce verbe « falloir » n’exprime pas une fatalité, mais le dessein de Dieu auquel Jésus concourt, de son libre choix.

2) Littéralement : « Et il commença de leur enseigner que…). Jusqu’ici, à part le discours en paraboles (Marc 4, 2), on ne savait guère ce qu’il enseignait. On va le savoir désormais : c’est le mystère de la croix.

3) En ces trois annonces successives, les disciples n’entendent que l’annonce de la mort de leur maître, jamais la promesse de la résurrection, comme le montre déjà la controverse avec Pierre qui va suivre.

En fait, cette suite se divise en deux séquences, la première concerne Pierre et le groupe des Douze ; le seconde élargit l’auditoire à « la foule avec ses disciples ». La réplique de Jésus à Pierre est celle-ci : « Va derrière moi, Satan ! » D’une part, l’expression va derrière moi signifie ceci : reprends ta place de disciple ; ce n’est pas toi qui connais les projets (« les pensées ») de Dieu. D’autre part, le mot « Satan » traduit au mieux la tentation que Jésus a rencontrée, surtout de la part de ses amis, au long de sa vie, celle d’être un Messie puissant – ce que résume bien, de manière symbolique, Matthieu 4, 1-11.

L’élargissement du discours à la « foule » annonce le motif de la « section du chemin », à savoir que la vie chrétienne est un chemin de croix, c’est-à-dire une éducation au renoncement dans les diverses relations humaines. C’est cela « perdre sa vie » à cause du Messie « et pour l’Évangile », c’est-à-dire à cause du message de ce Messie.

Pas de croix sans la résurrection ! Pas de résurrection sans la croix ! L’histoire chrétienne a parfois oublié cet inévitable croisement vital.



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