Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

25e dimanche ordinaire A (24 septembre 2017)




Isaïe 55, 6-9 (« Mes pensées ne sont pas vos pensées »)


Le passage appartient à la conclusion du livre de la Consolation (Isaïe 40 – 55). Le prophète annonçait aux Juifs exilés qu’ils sortiraient bientôt de Babylone. Dieu allait leur offrir un nouvel Exode, comme autrefois, lors de la sortie d’Égypte. Il suffit d’y croire, de s’y préparer, de revenir au Seigneur que l’on a peut-être oublié, par découragement, durant l’exil en terre étrangère. Dans notre vie spirituelle, Dieu lance périodiquement un appel à faire Exode, à sortir d’une situation qui nous enferme. D’où cet oracle.

C’est d’abord une invitation à *chercher le Seigneur, à l’invoquer au bon moment. Pour cela, il faut quitter le mauvais chemin, les pensées erronées, et croire en la bonté de Dieu. Suit alors la motivation de l’appel : « Mes pensées ne sont pas vos pensées ».

Le Seigneur est proche, mais ses pensées ne sont pas les nôtres. Il faudra attendre le message des apôtres pour découvrir que, non seulement Dieu est proche, mais qu’il est en nous par son Esprit (Romains 5, 5).

Ces pensées sont des « chemins », un projet et la manière de le réaliser. Bref, nous sommes incapables d’analyser l’agir de Dieu. Nous le découvrons en nous mettant en route, en osant croire. Dans le contexte des premiers lecteurs, les exilés, il s’agir de vaincre le pessimisme et d’admettre que, dans ses projets, Dieu dépasse notre prétendu réalisme.

Dieu est le Tout-Autre, assez proche cependant pour s’offenser de notre péché. Devant lui, nous ne sommes que des enfants, mais sommés de réagir en croyants adultes. C’est le paradoxe de Dieu. Même la justice de Dieu n’est pas notre justice, selon la leçon des ouvriers envoyés à la vigne (évangile).


* Chercher le Seigneur. « … selon quels signes et de quel côté te chercher ? Jamais je ne t’ai vu, Seigneur mon Dieu, je ne connais pas ton visage. Que peut faire, très haut Seigneur, que peut faire cet exilé loin de toi ? Que peut faire ton serviteur anxieux de ton amour et rejeté loin de ta face ? Il aspire à te voir, et ta face se dérobe entièrement à lui. Il désire te rejoindre, et ta demeure est inaccessible. Il voudrait te trouver, et il ne sait où tu es. Il entreprend de te chercher, et il ignore ton visage. (…) Apprends-moi à te chercher et montre-toi quand je te cherche ; car je ne puis te chercher si tu ne me guides, ni te trouver si tu ne te montres. Je te chercherai par mon désir et te désiderai en ma recherche. Je te trouverai en t’aimant et t’aimerai quand je te trouverai » (saint Anselme [1033-1109]).




Philippiens 1, 20c-24.27a (« Pour moi, vivre, c’est le Christ »)


Voici Paul en prison, à Éphèse ou à Rome. Son procès a commencé, et l’issue en reste incertaine. Qu’on le relaxe ou qu’on l’exécute (« que je vive ou que je meure »), Paul témoignera du Christ qui est à la fois le Crucifié et le Ressuscité. Ce témoignage des baptisés (Romains 14, 8) prend une couleur particulière dans la destinée d’un apôtre. Et, puisque les Philippiens lui sont chers, Paul se confie à eux : « Pour moi vivre, c’est le Christ ». L’expression a une double signification :

1) Pour moi vivre, c’est avoir avec le Christ une intime union. De ce point de vue, « partir » (mourir), « être avec le Christ », voilà l’ardent désir de Paul. C’est un trait nouveau de sa pensée : dès la mort, avant même la Parousie finale, cette union se réalise.

2) Mais pour un messager de l’Évangile, vivre, c’est annoncer le Christ. Si Paul devait rester en vie, ce serait pour continuer cette mission auprès de ses chers Philippiens, travailler à « leur progrès et à leur joie dans la foi » (verset 25, omis par le découpage liturgique).

Au terme, Paul préfére renoncer à sa pleine communion avec le Christ, par son « départ », au profit de la tâche qui est l’objet de sa vocation d’apôtre. Il ajoute avec délicatesse : dans ce cas, soyez fidèles à l’Évangile… pour que ne soit pas vain ce choix qui me coûte.



Matthieu 20, 1-16a (La générosité de Dieu dépasse notre justice)


La parabole des ouvriers de la dernière heure s’inscrit dans l’enseignement de Matthieu sur l’Église. Elle conclut une partie montrant la conversion profonde exigée des disciples et des auditeurs juifs de l’évangile.


L’intention de la parabole


La parabole nous transporte dans la Palestine du 1er siècle à la saison des vendanges. Voici les désœuvrés, affalés sur la place, écrasés par la chaleur de l’été finissant. Ils espèrent tout de même une embauche – il faut nourrir la famille. Ils seront payés à la journée, au forfait d’un denier, à la merci des fantaisies de l’employeur. Exagérant ce dernier trait, la parabole rapporte un cas choquant du point de vue de la justice sociale. Mais elle insinue ceci : à côté de l’équité sociale, il y a la justice du cœur. Si les deux se concilient mal dans les rapports humains quotidiens, il n’en va pas ainsi pour Dieu. Et certains croyants feraient bien de se rappeler que leur relation à Dieu n’est pas celle d’un employé jaloux de ses droits par rapport à un employeur.


La préparation du conflit


La vigne a dû produire au-delà des prévisions, puisque le maître sort toutes les trois heures à la recherche de nouveaux bras. Au premier renfort, après l’embauche initiale, il promet « ce qui est juste », et l’on comprend par là un salaire journalier amputé de quelques heures. Un dernier groupe se met à l’ouvrage une heure avant la fin du travail. Leur argument – « personne ne nous a embauchés » – vaut ce qu’il vaut. En tout cas, ils ne rempliront pas la marmite avec le prix d’une heure de travail.


L’heure des comptes


Les derniers venus empochent autant que les premiers, lesquels protestent par la bouche du plus hardi d’entre eux. C’est souvent par la bouche d’un opposant que se livre la clé d’une parabole (comparer Matthieu 13, 27-30). Le maître rétorque qu’en leur donnant le salaire convenu, il ne les lèse en rien, mais que, seul propriétaire de son argent, il a la volonté de donner aux derniers autant qu’aux autres.

Ce dialogue, clé de la fable, s’achève par une question : au fond, le problème n’est-il pas celui de ta jalousie, le fait que tu t’estimes valoir plus qu’eux, et que tu n’acceptes pas ma bonté gratuite à leur égard ? Décidément, selon la déclaration du Seigneur dans la première lecture, « mes pensées ne sont pas vos pensées ». La justice du Royaume annoncé par Jésus est paradoxale, à la différence d’une *parabole rabbinique parallèle qui, elle, se coule dans les codes normaux des contrats sociaux.


Application de la parabole


La parabole vise des gens qui ont une réaction comparable à celle du fils aîné dans l’histoire de l’enfant prodigue (cf. Luc 15, 25-32). Dieu a décidé de manifester sa tendresse envers les pécheurs. Voilà pourquoi Jésus, son envoyé, s’intéresse de près à ces gens. Cela choque certains justes qui s’estiment avoir plus de droits aux attentions divines que des moins que rien peu empressés à servir le Ciel – comme si, en sauvant les pécheurs, Dieu enlevait quelque chose à ses fidèles !

Contrairement à l’ultime leçon ajoutée par l’évangéliste, la parabole ne rabaisse pas les premiers au rang de derniers. Elle souligne une égalité qui fait ressortir la grâce extraordinaire faite aux pécheurs. Il reste que, dans l’Église, il faut s’éduquer à un renversement des valeurs. Ce que, spontanément, nous considérons comme premier ne l’est peut-être pas aux yeux de Dieu. Il est fort probable aussi qu’entre ces premiers et ces derniers, l’évangéliste vise une certaine jalousie des chrétiens d’oririgine juive vis-à-vis des chrétiens d’origine païenne qui semblent arriver dans l’histoire du salut comme les ouvriers de la dernière heure.


* Une parabole rabbinique. « À quoi cela peut-il être comparé ? À un roi qui avait embauché beaucoup d’ouvriers. Il y en avait un qui se donnait trop de mal pour son travail. Que fit le roi ? Il l’emmena faire les cent pas avec lui. Quand le soir arriva, les ouvriers vinrent recevoir leur salaire et le roi paya aussi un salaire complet à cet ouvrier-là. Les autres se plaignirent en disant : Nous sous sommes fatigués tout le jour, tandis que celui-ci ne s’est fatigué que deux heures, et tu lui donnes un salaire complet comme à nous. Le roi leur dit : Celui-ci s’est fatigué en deux heures plus que vous durant toute la journée » (Talmud de Jérusalem).


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