Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

3e dimanche de carême A (19 mars 2017)



Exode 17, 3-7 (Par Moïse, Dieu donne l’eau à son peuple)


Dans le parcours de l’Ancien Testament proposé par le Carême, nous passons de la création (1er dimanche) et de la figure d’Abraham (2e dimanche), à l’Exode (symbole de la conversion, s’il en est un !) d’Israël au désert.

L’épisode que nous entendons aujourd’hui vient peut-être d’une tradition étiologique, c’est-à-dire une légende expliquant pourquoi tel lieu porte tel nom ; ici, c’est le fait qu’au sud du massif du Sinaï, à Réphidim (= en hébreu « lieu de repos, de réconfort » ?), devait exister une source appelée Massa (= « révolte » ?) ou Mériba = (« querelle » ?). L’auteur sacré s’empare de la légende et y lit une leçon concrète sur la foi. Dieu nous a appelés de l’esclavage (l’Égypte) à la liberté. Mais la libération est un chemin qui exige renoncement et courage. C’est vrai déjà, sur le plan politique, pour les peuples victimes de la tyrannie. Certains en viennent parfois à regretter la sécurité de leur ancienne servitude. En réponse, voici le don de l’eau, signe de l’amour de Dieu et opéré, comme en un reproche divin tacite (comparer la version du même épisode en Nombres 20, 12-13), par le bâton de Moïse. N’est-ce point par ce bâton (« tu frapperas le rocher ») que Dieu avait déjà tant fait pour le salut des siens ? Comment les croyants peuvent-ils demander : « Le Seigneur est-il vraiment (= agissant) au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? »

Dans cette *eau vive, la tradition juive verra la Loi mosaïque à laquelle le Peuple élu se ressource sans cesse. Mais, de toute façon, Dieu ne saurait que se donner lui-même, pourvu que nous reconnaissions les signes de sa présence ». « Si tu savais le don de Dieu », dit Jésus à la Samaritaine cherchant l’eau vive (évangile). Paul évoquera le don de « l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs » (2e lecture).


* L’eau vive. Une légende juive avait fusionné le rocher frappé, ici, par Moïse et le puits mystérieux évoqué par Nombres 21, 16-19. Selon la légende, ce puits/rocher accompagna, dès lors, Israël au long de sa route à travers le désert. Un texte de la bibliothèque de Qoumrân dit : « Le puits, c’est la Loi. » Saint Paul retraduira la légende dans un sens chrétien, en ces termes : « Tous, ils ont bu à la même source, qui était spirituelle ; car ils buvaient à un rocher qui les accompagnait, et ce rocher, c’était le Christ » (1 Corinthiens 10, 4).




Romains 5, 1-2.5-8 (L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs)


Pour entrer dans cette page de Paul, risquons une parabole. Je me suis mal conduit. Désormais, tous me tournent le dos. Sauf un ami qui continue de me montrer de l’estime. Et son estime me force à me reprendre ; elle me rend l’estime de moi-même, avec la certitude que je ne retomberai plus, aussi longtemps qu’un tel ami sera là. Telle est l’expérience humaine évoquée par Paul, « alors que nous n’étions encore capables de rien ». Elle éclaire la première partie du texte.

Pécheurs voués à la mort, nous croyons que Dieu a ressuscité le Christ, et notre foi en lui fonde notre confiance en notre propre avenir. Dieu n’attend de nous que cette foi pour nous considérer comme des justes parce que nous estimons à son prix le don de soi du Christ. Nous voici en régime de « paix », de pleine harmonie avec Dieu. Mais, en fait, si nous sommes passés « au monde de la grâce », c’est que Dieu nous a donné son amour, par l’Esprit Saint qui nous guide vers lui et qui est cette eau vive dont parlera l’évangile de la Samaritaine. Il y a donc une seconde étape, celle de *l’espérance : assurés, par l’événement de la Croix, de l’amitié du Christ, de son estime pour nous, de son amour que nous ne méritions pas, nous savons qu’il nous partagera pleinement sa gloire, c’est-à-dire le rayonnement de sa présence qui efface toutes les ombres du mal et de la mort. Car le don de Dieu, c’est Dieu lui-même.


* L’espérance. « Que cette espérance attache à nos âmes celui qui est fidèle dans ses promesses et juste dans ses jugements. Celui qui a interdit le mensonge, à bien plus forte raison ne ment pas lui-même. Ravivons donc notre foi en lui et considérons que tout est dans la main de Dieu. D’un mot de sa puissance, il a formé l’univers, d’un mot il peut l’anéantir. Quand il veut et comme il veut, il fait toutes choses ; et pas un seul de ses commandements ne passera. Tout est présent à ses yeux et rien n’échappe à son vouloir… » (saint Clément de Rome, Aux Corinthiens, vers l’an 95).



Jean 4, 5-42 (La Samaritaine et le don de l’eau vive)


En l’année liturgique A, les 3e, 4e et 5e dimanches de Carême quittent Matthieu et, dans une perspective de préparation au baptême, proposent des textes majeurs de l’évangile de Jean : la Samaritaine, l’Aveugle-né et la résurrection de Lazare.


Un horizon missionnaire


À l’arrière-plan de cette scène à deux personnages, Jésus et *la Samaritaine, à l’heure de midi (l’heure de la pleine lumière), il y a le chœur final des Samaritains. Car la Samaritaine personnifie le peuple samaritain de la fin du 1er siècle, à l’époque où écrit l’évangéliste. Celui-ci sait que les disciples officiels, les Douze, ne sont pas les fondateurs des Églises de Samarie (cf. Actes 8, 4-6). Après l’évangélisation de cette région par les Hellénistes, compagnons d’Étienne, les Douze sont venus « moissonner où ils n'avaient pas semé » (cf. Actes 8, 14). C’est pourquoi les disciples ont ici un rôle effacé. Jean n’a qu’une estime modérée pour les Douze dans l’œuvre d’évangélisation. Il mise davantage sur le témoignage personnel de quiconque a fait pour lui-même l'expérience du passage à la foi.


Le puits


Le décor a son importance. Le puits évoquait le don de l’eau vive au désert (1ère lecture), c’est-à-dire la Loi, don de Dieu inépuisable. Mais des légendes s’étaient aussi forgées autour d’un fameux *puits de Jacob, l’ancêtre des Samaritains. Après le patriarche, Jésus vient faire jaillir de nouveau « le don de Dieu ».


Un dialogue qui construit la foi


« Donne-moi à boire... » D’emblée, Jésus abat la barrière en se soumettant à l’accueil de l’autre, à cette autre qui fait partie d’un peuple ennemi des Juifs. Cette attitude humble prépare le retournement qu’il opérera bientôt. « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi », s’exclamera-t-il en parlant de l’Esprit Saint (Jean 7, 37-39). Et, sur la croix : « J’ai soif » (19, 28), soif de donner au monde cet Esprit. En fait, le don de Dieu, c’est celui-là même, en personne, qui dit : « donne-moi à boire » l’eau de ta foi. La femme en vient à soupçonner en lui quelqu’un de « plus grand que Jacob » (1er acte de foi).

« Seigneur, donne-la moi, cette eau. » La méfiance est tombée. Mais Jésus parlait de l’eau qui doit jaillir en chaque croyant ; la Samaritaine en reste à la soif physique, matérielle. Jésus doit dissiper le malentendu. Pour cela, l’évangéliste se rappelle que le puits est, dans la Bible, le lieu typique des rencontres amoureuses (par exemple Genèse 29, 1-14, à propos de Jacob). D’où l’ordre de Jésus : « Appelle ton mari ». Au-delà de la corvée d’eau quotidienne, il passe à un manque plus profond, l’échec conjugal de la femme qui se sait à présent comprise et percée à jour : « Seigneur, tu es un prophète » (2e acte de foi).

« Alors, explique-moi... » La Samaritaine en arrive au problème religieux. Quel est le vrai culte : celui des Samaritains ou celui des Juifs ? Certes, le salut vient des Juifs, admet la parenthèse de l’évangéliste, mais maintenant survient le culte intérieur qui dépasse ces divisions. La femme exprime alors son espérance en la venue du Messie, et Jésus se révèle à elle (« Moi qui te parle, je le suis ») comme tel (3e acte de foi).


De la conversion à la mission


Au lieu de dire « Je crois », la Samaritaine abandonne sa cruche – à quoi bon l’eau du puits, désormais ? – et elle s’en va appeler les siens à partager sa découverte. Ainsi gagnés par celle qui a effectué son chemin catéchuménal, tous proclameront : « C’est vraiment lui le Sauveur du monde » (4e acte de foi, communautaire à présent).


* La Samaritaine. « Les Samaritains n’appartenaient pas au peuple des Juifs, car à l’origine ils étaient des étrangers. (…) C’est un symbole qu’arrive de chez les étrangers cette femme qui était l’image de l’Église, car l’Église devait venir aussi des nations païennes, être étrangère à la descendance des Juifs » (saint Augustin).


* Le puits de Jacob. Le judaïsme ancien, dans le Targoum, avait établi une liste légendaire de cinq merveilles accomplies par ce patriarche (cf. Genèse 29) : « Cinquième prodige : quand notre père Jacob eut soulevé la pierre de dessus la bouche du puits, le puits se mit à déborder et monta en sa présence pendant vingt ans, tout le temps qu’il demeura à Harran. »



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