Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

4e dimanche de Carême A (26 avril 2017)



1 Samuel 16, 1.6-7.10-13 (Dieu choisit David comme roi de son peuple)


Répétons-le : la 1ère lecture des dimanches de Carême présente un parcours de l’Ancien Testament : de la création, puis de la vocation d’Abraham et d’un épisode de l’Exode du désert, nous passons aujourd’hui à l’élection de David, à son onction comme roi et ancêtre du Messie, lui-même *messie, c’est-à-dire « oint ». Cette 1ère lecture se lit pour elle-même, puisque c’est entre la 2e lecture et l’évangile que ce dimanche établit un lien.

Le Seigneur avait donné un roi à son peuple. C’était Saül. Celui-ci resta légitime tant qu’il se réglait sur les ordres divins à lui transmis par le prophète Samuel. Mais (cf. 1 Samuel 15) il avait gravement désobéi, et le prophète lui avait signifié sa disgrâce, malgré une réticence que lui reproche le Seigneur : « Combien de temps encore vas-tu pleurer Saül ? Je l’ai rejeté » (verset 1a). Dieu élira un autre roi, dans la famille de Jessé, de la bourgade de Bethléem. Dans son inspection, Samuel pense toujours, avec nostalgie, à Saül « qui dépassait tout le peuple de la tête et des épaules » (1 Samuel 9, 2). Aussi est-il séduit par la haute taille de l’aîné de Jessé, Éliab. Mais le Seigneur, lui, « regarde le cœur », sonde l’intérieur de l’être humain qui échappe à la vue des hommes. Dieu a jeté son dévolu sur David, le cadet. Ce petit dernier qui garde les moutons – il sera berger du peuple de Dieu (Psaume 77 [78], 70-72) ! – n’est même pas prévu pour le banquet qui accueille Samuel. Mais c’est ce gamin encore tout « rose » (plutôt que « roux ») qui décapitera le géant (cf. 1 Samuel 17). Samuel lui confère l’onction d’huile qui consacre les rois et leur donne l’Esprit de bravoure et de sagesse pour gouverner le peuple selon les vœux de Dieu (cf. Isaïe 11, 1-2).

Ainsi commence l’histoire de la lignée du Messie. Dieu ne choisit pas le plus fort et le plus en vue. Sa puissance se révélera dans la douceur de celui qui guérit les aveugles et dans la faiblesse du Crucifié qui nous relève d’entre les morts.


* Les messies et le Messie. Le verbe hébreu mashah signifie « donner une onction » et celui qui la reçoit est appelé mashîah, « un oint », un mot que, deux fois, l’évangile décalquera, en grec, sous la forme messias (Jean 1, 41 ; 4, 25). Mais d’ordinaire la Bible grecque utilise le mot Christos, qui veut dire aussi « oint ». L’onction rendait « christ » le roi (1 Samuel 16, 13), le prêtre (Exode 29, 7) et le prophète (1 Rois 19, 18). Mais on attendait pour la fin des temps le vrai Messie dont les messies de l’histoire n’étaient que l’esquisse, parfois peu relisante. Ce Messie final pouvait prendre, dans ces espérances, une figure royale ou sacerdotale ou prophétique. Nous-mêmes, par le baptême, nous sommes un « peuple messianique » ; nous possédons cette triple dignité pour notre union intime au Christ.




Éphésiens 5, 8-14 (Vivre dans la lumière)


La Lettre aux Éphésiens chante le grand projet de Dieu qui est maintenant, depuis Jésus, en voie de réalisation et qui réunit en un seul corps des gens que tout semblait opposer (à l’époque, les Juifs et les païens). Entrons dans ce projet qui nous est révélé, passons du vieil homme, pécheur, à l’homme nouveau (Éphésiens 4, 17 – 5, 2), des ténèbres à la lumière. Tel est le projet du baptême.

Obéissons aux trois vers du cantique baptismal de l’Église ancienne, hymne que l’auteur de l’épître reprend ici (et qui a inspiré des cantiques d’aujourd’hui : I 25 ; I 67).

1. Réveille-toi (ce verbe est l’un des deux appliqués par le Nouveau Testament à la résurrection du Christ), ô toi qui dors. Le Christ ressuscité nous tire de notre léthargie ; sans lui, nous ne savions comment nous remuer. Comparons la catéchèse de Paul : « Ne restons endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres » (1 Thessaloniciens 5, 6).

2 Relève-toi (c’est l’autre verbe appliqué par le Nouveau Testament à la résurrection du Christ) d’entre les mots. « Ô toi qui dors » / « d’entre les morts »… Les deux expressions sont mises en parallèles : notre mort est celle de notre inertie morale. Notre conversion morale est le fruit de la résurrection de Jésus.

3. Et le Christ t’illuminera. Littéralement, le verbe signifie « commencera à luire ». C’est un symbole ancien qui compare la venue du Messie à celle de l’étoile annonçant l’aurore. Il illuminera les ténèbres de notre ignorance. Que notre existence soit limpide, éclairée par ce que le Seigneur attend de nous : « bonté, justice, vérité ». Pour l’Église ancienne, le baptême est une illumination.

En nous tournant vers le soleil du Ressuscité, nous découvrons que nous vivions dans le noir, et nous n’avons plus envie de retourner vers les noirceurs passées. Tout baptisé proclame avec l’Aveugle-né de l’évangile : « J'étais aveugle, et maintenant je vois. »



Jean 9, 1-41 (L’aveugle-né)



Jésus, selon les évangiles, a opéré plusieurs guérisons d’aveugles. Jean les résume ici en un seul tableau : l’illumination d’un aveugle de naissance. L’épisode a pour cadre la fête juive des Tentes (Sukkôt), qui célébrait l’eau vive, la lumière et l’espérance de la venue du Messie. Or Jésus, accomplissant les symboles de ces festivités, se présente lui-même comme la source d’eau vive (Jean 7, 37-39) et, à la place de la Loi mosaïque,comme la lumière du monde (Jean 8, 12 ; 9, 5). En même temps, par certaines allusions, l’évangéliste vise les croyants de sa propre époque et les difficultés qu’ils rencontrent.


Le miracle


La rencontre de l’aveugle suscite chez les disciples l’éternelle question culpabilisante : s’il y a du mal, de la soufffrance, c’est qu’il y a quelque part une faute, une responsabilité (« qui m’a fait cela ? Qu’ai-je fait pour avoir mérité ce malheur ? »). Jésus refuse de se situer sur ce terrain. Dieu veut guérir le mal, et c’est à quoi doivent œuvrer le Fils et ses disciples, puisque c’est pour cela que Jésus a été « envoyé ».

Comme on s’y attend chez Jean, le miracle tient en peu de mots, cependant lourds de symboles. La boue formée par Jésus et dont celui-ci enduit les yeux de l’aveugle suggère, dans la tradition juive, la glaise originelle dont l’homme est pétri (cf. Job 4, 19). *Une recréation se prépare donc ; mais elle se fera par l’obéissance de l’aveugle au « Va ! » qui lui est adressé. La piscine évoque le baptême, et le nom de Siloé, lié à la lignée de David (cf. Isaïe 8, 6), sonnait comme un des noms juifs du Messie (Shiloh [« envoyé ?], Genèse 49, 10). Enfin, à la fête des Tentes, une procession allait puiser de l’eau à Siloé, pour la déverser à l’autel du Temple. Voici donc l’aveugle, qui n’a pas encore pris la parole, baptisé et illuminé, pour avoir obéi à l’envoi de Jésus. Ses ennuis commencent.


Une foi qui progresse au sein de l’opposition


1. Auprès de ses voisins, le nouveau voyant balbutie sa foi. Il parle simplement de « l’homme qu’on appelle Jésus », son guérisseur, mais ne sait pas encore où le trouver. Quant à ces voisins, ils restent dubitatifs sur la possibilité d’un tel changement, et l’aveugle guéri ne sait toujours pas « où » trouver son bienfaiteur que, selon la mise en scène, il n’a pas encore vu.

2. Puis le voilà confronté aux pharisiens dont le jugement reste divisé : Jésus, en maniant de la boue a fait un travail de potier, interdit le jour du sabbat. Selon d’autres, plus ouverts, un pécheur ne saurait opérer ce signe venant de Dieu. Voilà pourquoi à présent le miraculé, du point de vue spirituel, voit mieux. Il voit en Jésus un prophète (ouvrant les yeux des aveugles, cf. Isaïe 42, 6-7).

3. La dérobade de ses parents va l’isoler. Il assumera seul sa foi. Il représente ainsi les fidèles de l’Église de saint Jean de la fin du 1er siècle, eux qui, dans leur confession de foi en Jésus comme Messie, voient certains de leurs proches juifs et chrétiens faire défection, de peur d’être exclus des synagogues. Pour celles-ci, Jésus n’est acceptable que si on le subordonne à Moïse et à sa Loi, comme la loi du sabbat.

4. De nouveau interrogé par les pharisiens, le miraculé s’enhardit dans son expérience (il n’a jamais autant parlé !). Selon lui, nul autre que Jésus n’a jamais guéri l’aveugle de naissance qu’est tout homme « plongé dans le péché ». À présent, sa foi décidée a opéré la rupture décisive.


La rencontre du croyant


Alors Jésus opère la vraie rencontre, de sa propre initiative. Notre homme le salue comme « Seigneur ». Il croit au « Fils de l’homme », c’est-à-dire, sous la plume de Jean, celui qui vient du ciel pour apporter la vie et juger ceux qui refusent cette vie. Enfin, l’homme se prosterne devant Jésus, en une posture d’adoration due à Dieu seul. Son catéchuménat s’achève ; il appartient désormais à la communauté des croyants.

Jésus tire la conclusion du drame. Il est venu pour mettre le monde en procès, pour que se révèlent ceux qui accueillent en lui la lumière, qui entrent dans l’illumination du baptême, et ceux qui s’aveuglent en n’acceptant rien d’autre, dans la vie, que leurs propres lumières. Car c’est ainsi que l’on peut résumer le dernier échange entre Jésus et les pharisiens.


* Une recréation. C’est ce qu’a compris saint Éphrem (4e siècle) qui écrit : «  “Avec sa salive, il fit de la boue”, et forma des yeux de sa boue, et la lumière jaillit de la terre, comme au commencement, quand la ténèbre était répandue sur tout, et qu’il commanda à la lumière et qu’elle naquit des ténèbres. Ainsi il guérit le défaut qui existait depuis la naissance, pour montrer que lui, dont la main achevait ce qui manquait à la nature, il était bien celui dont la main avait façonné la création au commencement. »


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