Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

5e dimanche de Carême A (2 avril 2017)



Ézékiel 37, 12-14 (Le peuple mort va revivre)


La 1ère lecture des dimanches de Carême présente un parcours de l’Ancien Testament : de la création (1er dimanche), puis de la vocation d’Abraham (2e dimanche) et d’un épisode de l’Exode du désert (3e dimanche), nous avons lu l’élection de David, son onction comme roi et ancêtre du Messie (4e dimanche). Le 5e dimanche, achevant ce parcours de l’Ancien Testament, entre dans les prophètes et leurs grandes promesses sur l’horizon final de l’histoire humaine. Aujourd’hui, nous lisons, chez Ézékiel, l’annonce de la résurrection. Cette lecture éclaire à la fois la résurrection opérée par Jésus (évangile) et le rôle de l’Esprit Saint dans ce mystère (2e lecture).

Ces versets d’Ézékiel concluent sa célèbre vision des ossements desséchés (Ézékiel 37, 1-14). La vallée des morts y représente Babylone et les Israélites déportés qui disent, là-bas : « Notre espérance est détruite, nous sommes perdus » (verset 11). Par son prophète, Dieu leur promet qu’il ouvrira le tombeau qu’est leur exil et qu’il les ramènera sur la Terre promise. Ils reconnaîtront par là la main du Seigneur, son initiative, selon la formule solennelle des prêtres de Jérusalem ; ils sont le milieu auquel appartient le prêtre Ézékiel : « Vous saurez que je suis le Seigneur : je l’ai dit et je le ferai. » Mais pourquoi croiraient-ils en une telle prédiction ? Parce que la conception d’un Dieu créateur, maître de la vie et de la mort, caractérise depuis toujours la foi d’Israël. La première création procédait en deux temps : le modelage d’Adam à partir de la glaise, puis son animation par « une haleine de vie » (cf. Genèse 2, 7). De même, dans la vision du prophète, les cadavres sont d’abord reconstitués, puis réanimés par « l’Esprit de vie », comme l’appelle la Bible grecque en Ézékiel 37, 14. Le récit de la création ne disait pas que Dieu avait mis en homme son esprit, mais l’haleine de vie issue de cet Esprit. Car Dieu reste le Tout-autre qui ne se confond pas avec le souffle de l’homme. Le prophète, lui, est bien plus audadacieux, lorsqu’il fait dit au Seigneur, carrément : « Je mettrai en vous mon Esprit, et vous vivrez. »

Ézékiel fait progresser *l'espérance en la résurrection et la foi en l’Esprit Saint. Car celui-ci, souffle de Dieu, n’est pas seulement le moteur de la vie physique, animale. Versé sur nous, en nos cœurs, il est le guide qui nous rend désormais fidèles au vouloir de Dieu (lire Ézékiel 36, 25-27). Saint Paul (2e lecture) explicitera cette double action de l’Esprit de vie.


* L’espérance en la résurrection. Selon l’ancien Israël, Dieu est le maître de la vie et de la mort. Mais certains pensaient que cette puissance de Dieu s’exerçait dans le cadre de notre vie terrestre. Au temps de Jésus, les Sadducéens pouvaient être de « bon Juifs » sans croire à la résurrection des morts (lire Actes 23, 6). C’est l’expérience des persécutions, notamment au temps des Maccabées, qui stimula la croyance en la résurrection, selon ce dilemme : si les amis de Dieu sont mis à mort, ou bien Dieu n’est pas Dieu en son injustice, ou bien c’est que la mort n’est pas le dernier mot de Dieu ; en sa justice, il est capable de faire revivre les morts. C’est dans cette foi que s’engouffrèrent les pharisiens, puis les chrétiens.




Romains 8, 8-11 (Celui qui a ressuscité Jésus vous donnera la vie)


Nous avons été baptisés pour mener une vie nouvelle dans l’Esprit Saint. Paul résume cette situation en quelques formules très serrées.

1. Au départ, nous avons un choix à faire. Sous un aspect, nous sommes « chair », fragiles, portés à un repli sur nous-mêmes égocentrique et mortel, selon le sens (rarement sexuel !) que l’Apôtre donne au mot chair. Mais nous sommes aussi « esprit », doués de pensée et de volonté. Et cet esprit nous vient du souffle de Dieu. Chez Paul, l’Esprit et l’esprit (= notre esprit habité par l’Esprit) se distinguent mal. Qui se replie sur « la chair » se coupe de l’influence de l’Esprit, il ne plaît pas à Dieu. Au contraire, notre foi est ouverture à l’Esprit. Ainsi sommes-nous habités, pilotés de l’intérieur par l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Christ, le Christ lui-même, en une Trinité inséparable.

2. Autrement dit, notre corps nous tient liés à un monde marqué par la mort. Mais notre foi confie au Christ notre avenir. Dieu, considérant cette attitude comme « juste », nous donne son Esprit qui nous guide selon ce qu’il attend de nous.

3. Mais surtout, Dieu a ressuscité le Christ. Il a donc mis à l’œuvre en lui l’Esprit qui fait vivre les morts, selon la promesse d’Ézékiel (1ère lecture). Bref, par le même Esprit qui transforme aujourd’hui notre vie morale et si nous sommes fidèles à ses impulsions, Dieu nous ressuscitera totalement.



Jean 11, 1-45 (Mort et résurrection de Lazare)


Depuis le 3e dimanche de Carême, nous avons quitté Matthieu, l’évangéliste de l’année A, pour nous tourner vers Jean, considéré ici par la liturgie comme un guide privilégié de la catéchèse baptismale. Avec la rencontre de la Samaritaine (3e dimanche), nous est révélé le don de l’eau vive. Avec la guérison de l’aveugle-né (4e dimanche), où persiste l’image de l’eau, le baptême devient une illumination menant à la foi. Avec, aujourd’hui (5e dimanche), l’épisode de Lazare, ce sacrement apparaît comme une résurrection. Sous un autre angle, non négligeable, le retour de Lazare à la vie clôt conclut comme un sommet les sept signes par lesquels saint Jean réorganise et résume les miracles de Jésus. Par ses détails, ce récit situé à Béthanie préfigure la mort et la résurrection du Fils de Dieu et, dans son sillage, celles des croyants.


Vers la résurrection de Jésus, vers notre résurrection…


À Béthanie, tout près de Jérusalem, Marie oindra bientôt le Seigneur « pour le jour de son ensevelissement » (Jean 12, 7). À la nouvelle de la maladie de Lazare, Jésus ne bouge pas pendant deux jours. Il interviendra le troisième jour, symbole de sa propre résurrection. L’épisode va signifier la gloire de la Pâque du Fils de Dieu imminente et notre propre résurrection promise par la sienne.

Suit un dialogue avec les disciples. Avec eux, comprenons que la mort n’est qu’un sommeil dont la voix de Jésus peut nous tirer. Avec lui, marchons vers la mort, sans trébucher, puisqu’il est la lumière des douze heures du plein jour.


Marthe : une foi en recherche


Lazare est mort « depuis quatre jours ». Plus que les autres évangélistes, Jean use de symboles. Ces quatre jours évoquent les croyants qui attendent leur vie après et d’après celui qui ressuscita « le troisième jour ». Marie et ses amis juifs s’enferment dans le deuil. Marthe, elle, se porte vers Jésus dans un élan de foi : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. »

D’emblée, elle pressent en lui un pouvoir sur la mort. Jésus la pousse d’abord à réaffirmer sa foi juive en la résurrection finale des morts. Puis il l’amène à confesser sa foi au Fils de Dieu qui vient dans le monde pour incarner Dieu qui est Résurrection et Vie. Ainsi, celui qui meurt en se confiant au Christ est comme s’il ne mourait pas. Marthe la croyante se fait alors l'intermédiaire du Christ auprès de sa sœur : « Le maître est là et il t’appelle », il t’appelle à croire.


Jésus devant la mort


Marie et ses proches persistent dans leur chagrin. Jésus ne leur reproche rien. Au contraire, « il frémit », il « se trouble » ; et cette compassion, à la fois humaine et divine, le presse d’aller au tombeau. Les témoins ne voient en lui qu’un guérisseur. Ils rappellent l’épisode de l’aveugle-né, sans saisir le message de vie qu’impliquait, en profondeur, cette guérison. Le trouble qui reprend Jésus deviendra sous peu un aveu devant son propre destin : « Maintenant, mon âme est troublée » (12, 27). Jean anticipe ainsi la lutte de Jésus que les autres évangiles situent à Gethsémani. Car c’est contre la mort de ceux qu’il aime (« voyez comme il l’aimait ») que, pleinement homme, Jésus combat, sans cette insensibilité factice qu’affichent certains sages devant le trépas.


La Vie et la Mort


Voici face à face Jésus et Lazare, un duel entre *la Vie et la Mort. Voici la dernière reculade de Marthe, sur un ton plutôt vulgaire, devant une mort aussi avérée (« Seigneur, il sent déjà »). Jésus lui rappelle la foi qu’elle vient de proclamer. Puis, pour les témoins, la prière de Jésus atteste une communion sans égale entre les intentions de Dieu et le geste de celui qu’il a envoyé. Le Serviteur de Dieu disait aux captifs des ténèbres : « Sortez » (Isaïe 49, 9). Jésus dit à Lazare : « Viens dehors ! » Il le délie des liens de la mort et ajoute : « Laissez-le aller », laissez-le reprendre le cours de la vie. Ce qu’il advient ensuite de Lazare intéresse peu l’évangéliste, sinon comme signe du destin de Jésus (cf. 12, 2.10s). Chacun de nous est Lazare, celui que Jésus aime. Il ne nous laissera pas au pouvoir de la mort. C’est cette foi qu’affirme notre baptême.


* La résurrection et la vie. « Écoutez ce que dit Jésus : Je suis la résurrection et la vie. Toute l’attente des Juifs était de voir revivre Lazare, ce mort de quatre jours. Écoutons, nous aussi, et ressuscitons avec lui. Il est la résurrection, parce qu’il est la vie. Celui qui croit en moi, même s’il est mort, vivra, même s’il est mort comme Lazare, il vivra : parce que Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (saint Augustin).