Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Assomption de la Vierge Marie – messe du jour (15 août 2018)




Apocalypse 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab (La Femme de l’Apocalypse, image de l’Église comme Marie)


Les apocalypses anciennes nous déroutent. Il faut en décoder le langage. Dans ce texte truffé d’allusions bibliques et culturelles, relevons cinq points.

1. Le ciel s’ouvre, le Temple paraît. L’Arche d’Alliance, cachée par le voile dans le sanctuaire de Jérusalem, se rend visible. Traduisons : Dieu va révéler son projet.

2. Voici la Femme. Vêtue de signes cosmiques (soleil, lune, étoiles), elle est la vie nouvelle, accouchant d’un monde nouveau (comparer Romains 8, 22).

3. Voici le Dragon qui veut empêcher la naissance. L’Apocalypse l’identifie au Diable de la Genèse qui tenta Ève. Il est « le Dragon, l’antique Serpent, le Diable, Satan » (Apocalypse 20, 2). Mais ce monstre aux sept têtes (les sept collines de Rome ?) et dix cornes (les rois vassaux, cf Daniel 7, 7 ?) représente aussi l’Empire romain d’alors, persécuteur des Églises, et par lui, toutes les forces hostiles à l’Évangile au long de l’histoire.

4. La Femme est à la fois l’Israël dont Jésus est né, et l’Église qui donne au monde son Sauveur. L’Enfant est bien le Messie, puisque son « sceptre de fer » évoque le Psaume 2, 9, une prophétie messianique. Il est enlevé auprès de Dieu (par son Ascension), tandis que l’Église Mère éprouve, au long de son histoire, le désert aride de l’Exode et des persécutions.

5. Heureuse fin, car *le Ciel chante qu’en notre faveur, et selon un plan infaillible, « le pouvoir de son Christ » est assuré.

Dans l’esprit de l’auteur, La Femme de l'Apocalypse échappant au Dragon n’est pas Notre Dame, mais le peuple des chrétiens. Mais, dans la destinée de Marie, se révèle l'avenir de notre Église qu’elle représente.


* Le Ciel chante. Les trois vers concluant la lecture ont l’allure d’un cantique liturgique, un cantique peut-être en usage dans les Églises auxquelles s’adresse l’auteur. Effectivement, l’auteur de l’Apocalypse met souvent, dans la bouche des anges et autres personnages du ciel, des cantiques du répertoire de son Église. De ces cantiques, nos vêpres puisent de larges extraits. Ce procédé de l’Apocalypse souligne l’unité profonde entre la communauté chrétienne terrestre et ceux qui ont déjà passé la mort. « Dans le ciel où elle est déjà glorifiée corps et âme, la Mère de Jésus représente et inaugure l’Église en son achèvement dans le siècle futur » (Vatican II).




1 Corinthiens 15, 20-27a (Le Christ nous entraîne tous dans la vie éternelle)


Les Corinthiens auxquels s’adresse saint Paul admettaient mal l'idée d’une résurrection. Car les Grecs espéraient que l'âme sortirait de la prison du corps et s’envolerait vers le monde des Idées. Or l’Apôtre a affirmé que, s'il n’y a pas de résurrection, la foi chrétienne n’a plus de contenu (1 Corinthiens 15, 12-19). Dieu nous sauve entièrement, y compris notre corps appelé à une transfiguration (voir 1 Corinthiens 15, 50-51). Paul explique à présent, à partir de la figure d’Adam, en quoi la résurrection du Christ nous concerne. Selon le symbole de la chute originelle (Genèse 3), la première humanité s’est débranchée du courant de vie qui lui venait de Dieu ; elle a engendré une histoire de mort dont nous héritons.

Au contraire, par sa résurrection, le Christ ouvre une nouvelle histoire : Dieu lui a fait franchir l'impasse de la mort « en premier » et nous la fera franchir au temps voulu. Aujourd’hui, le Christ n’est pas inactif : Dieu lui ayant remis un pouvoir royal sur l’univers, il est en train de « détruire toutes les puissances du mal ». Il détruira la mort, et nous participerons pleinement à sa vie. Alors s’accomplira la promesse du psaume chanté tous les dimanches et évoqué ici : « Je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône » (Psaume 109 [110], 1).

Quand nous célébrons l'assomption corporelle de Marie, nous ne faisons que chanter en la personne de Notre Dame la « parfaite image de l’Église à venir » (préface) des Vivants et la restauration de toute l’humanité née d’Adam.



Luc 1, 39-56 (« Heureuse celle qui a cru ! »)


Dans l’épisode de la Visitation, Marie représente la jeune Église habitée par le Christ. Elle se porte vers le vieil Israël, Élisabeth habitée par le dernier des prophètes, Jean Baptiste (cf. Luc 16, 16).


La confirmation d’une vocation


Marie voit son Annonciation, sa vocation, confirmée par Élisabeth ; en d’autres termes, dans la pensée de l’évangéliste, l’Église voit sa mission confirmée par Israël, son aînée. La fête de l'Assomption met en relief le Cantique de Marie, le Magnificat, l’Assomption accomplissant ce verset : « Le Puissant fit pour moi des merveilles ». En fait, ce chant, mis sur les lèvres de Marie, vient sans doute du répertoire des premières communautés chrétiennes d’origine juive. Il s’inspire surtout du Cantique d’Anne (1 Samuel 2).


L’ouverture de la louange : Mon âme exalte le Seigneur


Dans la venue du Christ, Dieu se révèle comme Sauveur de son peuple. Appliquée à Marie, cette entrée en matière est un modèle de la prière. Ce n’est pas un « merci » replié sur les événements qui nous arrivent. La louange vraiment chrétienne prend distance par rapport aux choses pour lire en elles la preuve que Dieu est celui qui accomplit ce qu’il dit, qui est fidèle à lui-même.


Les motifs de la louange


1) « Il s’est penché sur son humble servante. » Ce verset peut être ajouté par Luc au cantique primitif pour l’appliquer à Marie et rappeler son Annonciation. « Tous les âges me diront bienheureuse. » L'expression s’inspire du cri de joie de Léa, mère d’Asher : « Pour mon bonheur ! car les femmes me diront bienheureuse » (Genèse 30, 13).

Marie ne s’attribue aucun mérite. D’autres jeunes juives étaient sans doute aussi exemplaires qu’elle. Elle s'émerveille donc de ce que, gratuitement, Dieu a fait d’elle « l’humble servante » de son plus beau projet de salut.

2) « Le Puissant fit pour moi des merveilles » L’Église naissante, par la voix de Marie, reprend ici la parole, en mère par qui le Christ est enfanté pour ce monde. Avec cet enfantement, Dieu se révèle : Il est Puissant. Il est « saint », étranger à nos mesquineries. Il est plein « d’amour » pour ceux qui le craignent, c’est-à-dire ceux qui, avec un respect infini, ne comptent que sur sa puissance et sa sainteté.

Mais le Puissant, le Saint, se manifeste en agissant : il « renverse » les situations au profit des humbles, des affamés. Toute la virulence du projet d'un Dieu qui a pris parti pour les pauvres, tout l’esprit des béatitudes (cf. Luc 6, 20-26) et le programme même de la mission de Jésus (voir Luc 4, 17-20), tout cela se trouve ici résumé, mis dans la bouche de Marie, dans la bouche de l’Église qui épouse les choix de son Christ en faveur des humbles et des affamés. Nous ne pouvons oublier, dans ce *cantique révolutionnaire, la force du choix divin de l’Église des humbles en Marie.


Conclusion : Il relève Israël


La puissance, la sainteté et l’amour divins tiennent en ceci : Dieu « se souvient » des promesses qui parsemaient l'Ancien Testament. Celles-ci se réalisent dans l’Église, d’abord par ceux de « la race d'Abraham » qui ont reconnu en Jésus le Messie, et par Notre Dame, fille d’Abraham, humble servante « élevée » dans les cieux.


* Un cantique révolutionnaire. « Il n’est guère étonnant que, dans la période récente, le Magnificat, en raison de son aspect subversif, ait pu prendre une si grande importance dans certains mouvements de pensée, comme celui de la théologie de la libération, qui l’a même considéré comme un véritable manifeste chrétien, propre à fortifier la foi et à soutenir l’espérance des peuples écrasés par l’exploitation économique et la dictature. En Argentine, sous la dictature militaire mise en place par le général Videla (1976-1983), le cantique de Marie était d’ailleurs amputé, par ordre du pouvoir en place, de ses versets les plus politiques, annonçant la ruine des puissants et des riches. Cette censure a même été maintenue lors de la visite de Jean-Paul II en 1982. Charles Maurras, maître à penser du mouvement d’extrême droite « l’Action française », écrivait déjà, en 1894, qu’il était reconnaissant à l’Église d’avoir « mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin », c’est-à-dire l’accent trop révolutionnaire » (Stéphane Beaubœuf, Biblia n° 6, 2010, p. 25).


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