Mercredi des Cendres (22
février 2012)
Joël 2, 12-18 (Appel à
la pénitence)
Qui
a vu un paysage ravagé par les criquets comprendra le ton
tragique du prophète (vers 400 avant notre ère). Joël
1 voit la campagne judéenne dévastée par les
sauterelles. En Joël 2, 3-12 ces insectes deviennent une armée
surhumaine qui va s’abattre sur Jérusalem. C’est
le terrible « jour du Seigneur ». Il faut
réagir.
1) D'abord, il faut instituer
un jeûne et une *prière,
revenir au Seigneur en déchirant son cœur, et pas
seulement les vêtements, comme le prescrivaient les liturgies
pénitentielles. Alors, voyant cela, le Dieu aux quatre
qualités d’amour (comparer Exode 34, 6) pourrait revenir
sur sa décision, et les sacrifices du Temple interrompus par
le désastre pourraient reprendre.
2)
Au repentir personnel doit s'ajouter une démarche
communautaire, annoncée au son du cor et rassemblant tout le
peuple, des vieux aux nourrissons et jusqu'aux jeunes mariés
nichés dans leur chambre. On rappellera au Seigneur qu’il
y va de son honneur. Sinon les païens diront, par moquerie :
Que fait donc leur Dieu (cf. Psaume 41, 4,11) ?
Joël
a peut-être seulement imaginé ce désastre, mais
il rappelle à toutes les générations de croyants
que l’histoire offre de tristes surprises qui nous remettent
devant la fragilité de notre vie. Il faut les devancer par le
repentir personnel et communautaire. Tel est aussi le sens du carême.
* Prière, jeûne et
miséricorde. « Il y a trois
actes en lesquels la foi se tient, la piété consiste,
la vertu se maintient : la prière, le jeûne, la
miséricorde. La prière frappe à la porte, le
jeûne obtient, la miséricorde reçoit. Prière,
miséricorde, jeûne : les trois ne font qu’un et se
donnent mutuellement la vie... Qui prie doit jeûner; qui jeûne
doit avoir pitié. Qu’il écoute l’homme qui
demande, et qui en demandant souhaite être écouté.
Il se fait entendre de Dieu, celui qui ne refuse pas d’entendre
lorsqu’on le supplie » (Pierre
Chrysologue, 5e
siècle).
2 Corinthiens 5, 20 – 6, 2
(« Laissez-vous réconcilier avec Dieu »)
Les
Corinthiens ont critiqué les méthodes de travail de
Paul et de ses coéquipiers, et celui-ci s'est expliqué.
Il conclut par un appel pressant à la réconciliation :
1)
Les apôtres sont des ambassadeurs, en place et lieu du Christ,
pour que, par eux, les chrétiens entendent l'appel de Dieu.
2)
L’appel dit ceci : Soyez réconciliés avec
Dieu et par lui. En fait, selon le contexte, il s’agit autant
d’une *réconciliation
avec Paul qu’avec Dieu.
3)
Le Christ qui réconcilie est celui que Dieu a identifié
au péché. Entendons que, par la croix, Jésus a
subi le sort des pécheurs pour que nous nous reconnaissions,
nous pécheurs, dans sa déchéance, et que nous
comprenions sa solidarité avec nous. Dieu ne demande que cet
aveu de notre foi pour nous considérer comme des justes à
ses yeux.
4)
Paul veut en venir à ceci : Corinthiens, puisque nous
(les apôtres) travaillons avec lui (le Christ), votre mépris
momentané pour moi s’identifiait à l’humiliation
momentanée du Crucifié. Maintenant, laissez enfin agir
en vous la grâce de Dieu.
5)
Car, dans l’Écriture, ce « maintenant »
du salut était la mission du Serviteur prophète (Isaïe
49, 8), figure du Christ et de ses envoyés.
Le
carême, temps de la réconciliation, peut être
aussi un temps de clarification dans les relations entre les
chrétiens et leurs divers « ministres ».
* Réconciliation.
C’est saint Paul qui a fait entrer le mot « réconciliation »
dans le vocabulaire théologique (voir Romains 5, 8-11). Il est
investi du « ministère de la réconciliation »
(2 Corinthiens 5, 18), comme il est « ministre d’une
alliance nouvelle » (2 Corinthiens 3, 6). Le mot grec
katallagè,
traduit par « réconciliation », ne
désignait pas au départ une démarche impliquant
deux partenaires égaux. Il évoquait, dans le domaine
politique, la décision d’un souverain restituant à
une cité les droits qu’elle avait perdus pour s’être
révoltée contre lui. C’est d’ailleurs cette
grâce dont, par l’Empereur romain, avait bénéficié
la ville de Corinthe.
Matthieu 6, 1-6.16-18 (L’aumône,
la prière et le jeûne comme Dieu les aime)
Toute
religion a ses « piliers », des pratiques qui
unissent ses membres comme des signes d’identité, faute
de quoi elle ne serait qu’une idéologie informe. L’islam
a ses cinq piliers, expansion des trois piliers du judaïsme :
l'aumône, la prière et le jeûne.
La
« justice » authentique
Dans l’Église de
Matthieu, les chrétiens d’origine juive tenaient à
ces piliers. Le Sermon sur la montagne en confirme la valeur. Il les
appelle, littéralement et en résumé, « votre
justice », c’est-à-dire, au sens
religieux du mot, votre manière de vous comporter pour que
Dieu vous considère comme des justes à ses yeux. Mais
il en définit les conditions d’application. Cette
justice cherche l'amitié de Dieu. C’est donc le Père
que l’on prendra à témoin de ces trois pratiques.
En son jugement final, lui seul nous dira si nous avons agi comme il
l’attendait de nous. Mais si l’on veut prendre les gens à
témoin de ce que l’on fait de bien, alors qu’on se
contente de l’appréciation des gens, et qu’on ne
cherche pas d’autre récompense, car on a perverti toute
l’affaire. Ceci vaut pour les trois piliers.
L'aumône
Chez les Juifs anciens,
l’aumône n’est pas la pièce jetée
négligemment au mendiant. Elle joue le rôle de nos
institutions d’assistance et de solidarité sociale. On
l'appelait « [acte de] justice », un terme qui
est passé en arabe dans le Coran. Une riche spiritualité
s’était développée autour de ce thème,
à savoir, notamment, que l’aumône attire le pardon
de Dieu sur celui qui l’exerce. Jésus ne la renie pas ;
il en dénonce seulement le caractère ostentatoire chez
certains : les dons faits en pleine rue, les « coups
de trompette » lors de quêtes fructueuses à
la synagogue.
La
prière
S’agissant
de la *prière
personnelle, Matthieu
raille deux cas : ceux qui s’arrêtent pile au
carrefour pour accomplir à l’heure requise l’une
des trois prières quotidiennes prescrites ; ceux qui sont
debout tout seuls dans la synagogue pour faire leur prière
(tandis que les autres, assis, écoutent les lectures ?). Jésus
ne récuse pas la prière en commun. Il dénonce
seulement les simagrées d’une piété qui
perdrait la spontanéité de l’enfant rejoignant le
Père au fond de la maison pour se confier à lui. La
liturgie saute ici le texte du Notre Père (versets 7-13),
modèle de la prière communautaire et personnelle, et
dont les dernières demandes (Donne-nous aujourd'hui notre
pain...) auraient paru trop intimes aux scribes de la synagogue.
Le
jeûne
Dans
l’Ancien Testament, jeûner était un signe de deuil
en général, de supplication lors des désastres
nationaux. Mais les pharisiens comprirent que le vrai désastre
était le péché. Aussi jeûnaient-ils deux
fois par semaine (cf. Luc 18, 12). Bien, dit Jésus ! Mais ôtez
donc ces signes de deuil (ne pas se laver, ne pas se parfumer) qui,
en fait, servent à vous faire bien voir des gens.
Jésus assure
l’avenir de ces pratiques, mais d'après les critiques de
l’évangile de Matthieu, dans le sens de la discrétion :
c'est affaire d'intimité avec le Père. C'est la piste
que l’Église propose au seuil du carême. Mais,
pour critiquer avec justesse ces pratiques, il faut commencer par les
observer.
* Une prière personnelle.
« Beaucoup se rendent à l’église, y
récitent des milliers de formules de prières ; et
quand ils en sortent, ils ne savent pas ce qu’ils ont fait ;
ils ont fait mouvoir leurs lèvres, mais n’ont pas
eux-mêmes compris ce qu’ils disaient. Toi, donc, qui
n’entends point ta propre prière, comment veux-tu que
Dieu entende ta prière ? (…) Si tu es hors de
l’église, prie et dis « Prends pitié ! »
Fais-le, non seulement des lèvres, mais aussi du cœur.
Dieu écoute aussi ceux qui se taisent. Il ne demande pas un
endroit de prière, il demande un mouvement de l’âme.
Tu es le temple de Dieu, ne va pas chercher un endroit, il faut
uniquement un mouvement de volonté » (saint Jean
Chrysostome).