Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Mercredi des cendres (1er mars 2017)



Joël 2, 12-18 (Appel à la pénitence)


Qui a vu un paysage ravagé par les criquets, dans les régions chaudes de notre planète, comprendra le ton tragique du prophète (écrivant vers 400 avant notre ère). Joël, au chapitre 1er, voit la campagne judéenne dévastée par les sauterelles. En Joël 2, ces insectes deviennent une sorte d’armée surhumaine qui va s’abattre sur Jérusalem. C’est le terrible « jour du Seigneur », dû à notre péché. Il faut alors réagir, de deux façons.

1) D’abord, il faut revenir au Seigneur en déchirant son cœur, et pas seulement ses vêtements, comme le prescrivaient les rites des *liturgies pénitentielles. Alors, voyant cela, le Dieu aux quatre qualités : tendresse, miséricorde, apaisement de la colère, amour (comparer Exode 34, 6) pourrait revenir sur sa décision de punir, et le culte interrompu (à cause des invasions de l’ennemi ?) pourrait reprendre.

2) Au repentir personnel doit s’ajouter une démarche communautaire, comme aujourd’hui on descend en masse dans la rue pour protester contre une situation intolérable. Cette démarche est annoncée au son du cor (la corne de bélier) et elle rassemble tout le peuple, des vieux aux nourrissons et jusqu’aux jeunes mariés nichés dans leur chambre nuptiale. On dira au Seigneur qu’il y va de son honneur à lui de se réconcilier avec son peuple. Sinon les païens diront : « Que fait donc leur Dieu » (cf. Psaume 41 [42], 4.11) ?

Joël a peut-être seulement imaginé ce désastre, mais il rappelle à toutes les générations de croyants que l’histoire réserve de tristes surprises. Il faut les devancer par le repentir personnel et communautaire. Tel est aussi le sens du Carême, période « d’entraînement » au repentir.


* Liturgies pénitentielles. Dans l’Ancien Testament, les liturgies pénitentielles furent d’abord, semble-t-il, des supplications occasionnelles, quand sévissaient la sécheresse, la famine ou la guerre (pour la guerre, cf. le scénario de 2 Chroniques 20, 1-19). La sonnerie du cor invitait toute la nation à un jeûne et à un rassemblement. Cendres sur la tête, on restait longuement dans un morne silence, puis le chef du peuple priait au nom de tous. Mais, peu à peu, les prophètes inculquèrent à Israël un sens profond du péché : Pourquoi demander au Seigneur de nous rendre justice si nous ne reconnaissons pas d’abord notre propre responsabilité dans nos insatisfactions et nos malheurs (cf. Isaïe 58, 1-2) ?




2 Corinthiens 5, 20 – 6, 2 (« Laissez-vous réconcilier avec Dieu »)


Le découpage liturgique de cette lecture, une page qui appelle à la réconciliation avec Dieu, ne permet guère de saisir les circonstances concrètes de ce discours. Reconstituons-les. Elles peuvent être parlantes dans leur visée pratique. Les Corinthiens ont critiqué les méthodes de travail de Paul et de ses coéquipiers, et celui-ci s’est expliqué longuement. Il conclut à présent par un appel pressant à la réconciliation.

1) Les apôtres sont des ambassadeurs, en place et lieu du Christ, pour que, par eux, les chrétiens entendent l’appel de Dieu.

2) L’appel dit ceci : Soyez réconciliés avec Dieu. Mais il s’agit aussi, en sous-entendu pudique, d’une réconciliation de la chrétienté de Corinthe avec Paul.

3) Le Christ qui réconcilie est celui que Dieu a identifié au péché. Entendons que, par la croix, Jésus a subi le sort des pécheurs pour que nous nous reconnaissions, nous pécheurs, dans sa déchéance. Dieu ne demande que cet aveu de notre foi pour nous considérer comme des justes à ses yeux.

4) Paul veut en venir à ceci : puisque nous (les apôtres) travaillons avec lui (le Christ), votre mépris momentané à mon égard m’identifiait à l’humiliation momentanée du Christ crucifié. Maintenant, laissez enfin agir en vous la grâce de Dieu.

5) Car, dans l’Écriture, ce maintenant du salut était la mission du Serviteur du Seigneur (Isaïe 49, 8), figure du Christ et de ses envoyés, les apôtres.

À partir de ces mots de Paul, le Carême apparaît de manière générale comme le temps de la réconciliation, comme l’est, chez les musulmans pratiquants, le mois du Ramadan. Mais, relue en son origine concrète (le conflit entre la « paroisse » de Corinthe et Paul), cette page de l’Apôtre peut aussi faire du Carême un temps de clarification (de réconciliation ?) dans les relations entre les chrétiens et leurs divers « ministres ».



Matthieu 6, 1-6.16-18 (L’aumône, la prière et le jeûne comme Dieu les aime)


Toute religion a ses « piliers », des pratiques qui unissent ses membres, faute de quoi elle ne serait qu’une idéologie informe, livrée à des gourmands qui butinent le miel des diverses religions, sans jamais s’engager dans aucune d’entre elles. De ce point de vue concret (suivre une religion), l’islam a ses cinq piliers, à savoir l’expansion des trois piliers du judaïsme : l’aumône, la prière et le jeûne.


Une nouvelle manière d’être juste aux yeux de Dieu


Dans les Églises auxquelles s’adressait Matthieu, les chrétiens d’origine juive tenaient à ces piliers. Le Sermon sur la montagne en confirme la valeur et les appelle, littéralement, « votre justice », c’est-à-dire votre manière de vivre comme des justes, d’être considérés comme justes par Dieu. Mais l’évangéliste, dans la bouche de Jésus, définit les conditions de ces pratiques. Cette justice cherche l’amitié de Dieu. C’est donc le Père que l’on prendra à témoin de ces actes. En son jugement final, lui seul nous dira si nous avons agi comme il l’attendait de nous. Mais si l’on veut, pour la parade, prendre les gens à témoin de ce que l’on fait de bien, alors qu’on se contente de l’appréciation des gens, et qu’on ne cherche pas d’autre récompense, car on a perverti toute l’affaire. Ceci vaut pour les trois piliers.


1. L’aumône


L’aumône, chez les Juifs anciens, n’est pas la pièce jetée négligemment au mendiant. Elle joue le rôle de nos institutions actuelles d’assistance sociale. On l’appelait « [acte de] justice », un terme qui, en arabe, est passé dans le Coran. Une riche spiritualité s’était développée autour de ce thème, comme l’attestent ces deux vers de Ben Sirac : « Se montrer charitable c’est faire une oblation de fleur de farine, faire l’aumône c’est offrir un sacrifice de louange (Siracide 35, 3).

Jésus ne renie pas cette spiritualité profonde (l’aumône vaut mieux que tous les actes cultuels) ; mais il en dénonce le caractère ostentatoire chez certains : les dons, bien en évidence, faits dans la rue, les coups de trompette saluant certains donateurs généreux, lors de quêtes à la synagogue.


2. La prière


Jésus, à travers l’évangéliste Matthieu, raille deux cas : ceux qui s’arrêtent pile au carrefour pour accomplir, à l’heure et au vu des passants, l’une des trois prières juives quotidiennes prescrites ; ceux qui se tiennent debout dans la synagogue pour faire leur prière personnelle, tandis que les autres, assis, écoutent les lectures. Jésus ne récuse pas la prière en commun, mais les simagrées d’une piété qui perdrait la spontanéité de l’enfant rejoignant le Père au fond de la maison pour se confier à lui. La liturgie saute ici le texte du Notre Père (versets 7-13), modèle de la prière communautaire et personnelle, et dont les dernières demandes (« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ») pouvaient paraître trop intimes aux scribes de la synagogue.


3. Le jeûne


Dans l’Ancien Testament, *le jeûne était un signe de deuil, de supplication lors des désastres nationaux. Mais les pharisiens comprirent que le vrai désastre était le péché. Aussi jeûnaient-ils deux fois par semaine. Bien, dit Jésus ! Mais ôtez donc ces signes de deuil (ne pas se laver, ne pas se parfumer) qui, en fait, servent à vous faire bien voir des gens.


Jésus assure l’avenir de ces pratiques issues du judaïsme et reprises par le christianisme et par l’islam. Mais, d’après ses critiques, réunies par Matthieu, dans le sens de la discrétion : c’est affaire d’intimité avec le Père. C’est la piste que l’Église propose au seuil du carême. Encore faut-il, pour critiquer des pratiques ostentatoires, commencer par les observer.


* Le jeûne. « Que celui qui prie, jeûne ; que celui qui jeûne pratique la miséricorde ; qu’il écoute celui qui demande, celui qui désire être écouté lorsqu’il demande ; il ouvre l’oreille de Dieu, celui qui ne ferme pas son oreille à qui le supplie » (Saint Pierre Chrysologue [5e siècle]). Les Pères de l’Église, tel Pierre Chrysologue ici cité, n’ont jamais dit que la charité et la prière remplaçaient le jeûne. Ils ont dit que ces trois pratiques vont ensemble, se conjuguent comme les trois pieds d’un trépied, s’alimentent mutuellement. Quand on pense que la charité remplace le jeûne, certains sociologues, sympathisants du christianisme, protestent : la charité, relevant de la morale, est une chose ; le jeûne, une pratique corporelle, en est une autre. La grève de la faim, protestation souvent caritative, issue de la société profane, remplacerait-elle le jeûne religieux ? C’est au moins une question.



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