Épiphanie du Seigneur (8 janvier 2012)
Isaïe 60, 1-6
(Les nations païennes marchent vers la lumière de
Jérusalem)
Le
poète a peut-être gravi très tôt le mont
des Oliviers pour saisir les premiers rayons du soleil happant la
hauteur du Temple, tandis que dans la vallée encore noyée
d’ombre se devine le mouvement des caravanes arrivant pour le
marché. Mais quand le poète se double d’un
prophète, une telle scène subit une certaine
transfiguration. C’est le cas ici, avec celui qu’on
appelle le Troisième Isaïe. En son temps, vers 520 avant
notre ère, le retour des exilés de Babylone n’a
pas eu l’ampleur espérée et Jérusalem n’a
retrouvé ni sa splendeur, ni sa place dans le concert des
nations.
Selon la tradition biblique,
un jour tous les peuples convergeraient en pèlerinage à
Jérusalem. Pour le prophète, ce n’est pas le
soleil qui se lève, mais la présence du Seigneur. Alors
tout bouge, de partout, d’au-delà des mers et du désert.
Les nations qui avaient traîné en captivité les
fils et les filles de Jérusalem vers leur exil à
Babylone, les ramènent dans leurs bras ; elles avaient
pillé la Ville, voilà qu’elles apportent leurs
propres richesses pour orner le Temple, attirées par l’éclat
du Seigneur.
Pour plus de clarté,
le lectionnaire ouvre ce chapitre par cette expression « Debout,
Jérusalem ».
En fait, ménageant un suspense, le poète n’évoquera
que plus loin « Jérusalem », dans les
termes suivants : « Ville du Seigneur, Sion du Saint
d’Israël » (Isaïe 60, 14). Toutefois, pour
Matthieu, c’est non vers Jérusalem, mais vers l’humble
Bethléem que se dirigeront les mages, représentants des
nations et « apporteront des présents »
(Psaume 72 [71]) ; et s’il y a une ville-lumière
attirante, ce doit être la personne du Christ (cf. Matthieu 4,
12-16) et la communauté de ses disciples (cf. Matthieu 5,
14-16).
Éphésiens
3, 2-3a.5-6 (L’appel au salut est universel)
Le
Mystère, le plan de Dieu sur l’histoire du monde, c’est
qu’il n’y a plus de mystère, de secret redoutable,
comme l’explique l’auteur de cette épître.
Son rôle d’apôtre, consiste à dévoiler
aux chrétiens le Mystère qu’ils expérimentent
sans peu-être le savoir.
1)
Ce Mystère, conçu par Dieu depuis toujours, est un
projet resté caché aux peuples païens aussi bien
qu’à Israël. Mais il est maintenant dévoilé
dans une Église bâtie sur le travail des apôtres
et des prophètes (lire Éphésiens 2, 11-22).
3)
Le Mystère se révèle en ceci : jusque
maintenant, le choix d’Israël par Dieu avait comme barré
la route aux autres nations qui ignoraient à la fois le vrai
Dieu et l’espérance du Messie. Or il existe à
présent une Église qui unit les contraires en son
sein : les Juifs et les païens à égalité,
sans discrimination.
Voilà le Mystère
dévoilé : malgré ses insuffisances, l’Église
est capable d’unir sous une seule Tête, le Christ, les
ennemis d’hier. Construire cette unité est sa mission
même. Elle annonce au monde que l’unité est
possible.
*L’Épiphanie
de Dieu se profilait dans le pèlerinage final des peuples à
Jérusalem (1ère
lecture) ; mais, pour l’évangile de la visite des
mages, c’est vers le Christ lui-même que viennent les
nations. Et désormais, c'est l’Église universelle
qui est l’Épiphanie du Christ (2e
lecture).
*L’Épiphanie.
Dans les épopées de l’Antiquité, le mot
« épiphanie » désignait tantôt
l’apparition soudaine de l’armée ennemie, tantôt
l’intervention miraculeuse d’un dieu donnant à ses
protégés le salut et la victoire dans les batailles. Au
sens religieux, l’épiphanie était l’incursion
et la présence bénéfiques des êtres divins
dans l’histoire. Le roi Antiochus IV de Syrie portait le titre
d’« Épiphane », « (dieu)
manifesté ». Mais, selon notre foi, c’est
dans l’humilité de l’Enfant de Bethléem que
surgit l’épiphanie décisive de Dieu en notre
monde.
Matthieu
2, 1-12 (Les mages païens viennent se prosterner devant
Jésus)
Sous
le vernis d’une belle histoire, la visite des *mages,
Matthieu embrasse dans cet épisode toute la destinée de
Jésus. C’est un résumé de l’Évangile.
Déjà Jérusalem rejette son Messie ; déjà
les païens viennent adorer celui qui dira un jour à ses
disciples : « De toutes les nations faites des
disciples » (Matthieu 28, 19) À partir du rôle
de *l’Étoile,
l’épisode se divise en deux parties.
Le
drame se noue.
Dans
la Bible, les mages, mi-savants, mi-astrologues, sont des personnages
équivoques (cf. Actes 13, 6 ss.). Ici, les mages ont vu
se lever l’Étoile annonciatrice de l’avènement
du « roi des Juifs ». Ce titre reviendra lors
de la Passion en Matthieu 27, 11, dans la bouche de Pilate, un païen
lui aussi. Selon le livre des Nombres 24, 17, se lèverait un
jour « l’Étoile de Jacob » ;
et les Juifs comprenaient que, sous ce symbole, il s’agissait
du Messie. Le texte ne dit pas que l’astre a guidé la
route des mages. Ils l’ont vu « à son
lever », à son apparition. Simplement, ils viennent
se renseigner tout naturellement à Jérusalem, centre du
monde juif : où trouver ce roi, demandent-ils ?
D’emblée,
Hérode, selon une réputation bien établie par
les historiens, craint un rival. Voici réunis « les
grands prêtres et les scribes » qui plus tard
condamneront Jésus. Ces experts de l’Écriture
Sainte citent spontanément la prophétie de Michée
5, 1 situant la naissance du Messie à Bethléem. Plus
que l’Étoile, la Parole de Dieu est donc le guide
déterminant des mages. Les autorités juives
interprètent correctement l’Écriture, mais ne
bougent pas. Pire, d’après la suite du récit,
Hérode cherche bien le Messie, mais pour le supprimer. Il
incarne par là le mauvais pharaon qui fit périr les
enfants des Hébreux – parce que, disait une légende
juive, il voulait supprimer le Sauveur hébreu (Moïse)
qu’il avait vu en songe. Dès sa naissance, Jésus
apparaît comme le nouveau Moïse persécuté.
Le
drame se dénoue.
« Ils partirent. »
Réorientés par l’Écriture entendue à
Jérusalem, les mages retrouvent l’Étoile qui,
cette fois, les conduit jusqu’au Messie. Deux autres fois,
Matthieu évoquera la joie, celle de l’homme qui découvre
le trésor du royaume des Cieux (Matthieu 13, 44) et la
« grande joie » des femmes apprenant de l’Ange
la résurrection de Jésus.
En
vrais disciples, les mages « se prosternent ».
Leurs **dons
symbolisent les offrandes qui, dans l’Ancien Testament, sont
apportées par les nations et les rois au Temple ou au Messie
(cf. 1ère
lecture et Psaume 71). Puis le projet homicide d’Hérode
échoue, grâce à l’intervention divine. Les
mages s’en retournent « par une autre voie »,
par une nouvelle manière de vivre peut-être.
Chez Matthieu, qui n’a
pas de récit de la Nativité, la première
manifestation du Christ est pour les païens, mais des païens
qui le reconnaissent comme « le roi des Juifs ».
Pour Matthieu, nul n’accède au Christ s’il ne
reconnaît pas que Jésus fut d’abord et reste le
Messie de cet Israël auquel il a consacré tout son
ministère terrestre (cf. Matthieu 15, 24). Au seuil de
l’évangile, voici donc l’avant-garde de païens
qui découvrent le Christ par leur science équivoque,
plus ou moins magique, mais dans l’obéissance aux
Saintes Écritures : c’est la première leçon
missionnaire de l’évangéliste.
*Les mages et l’étoile.
Matthieu s’étonnerait des hypothèses
astronomiques qui courent sur son étoile. Celle-ci n’est
pas sur la voûte céleste, mais dans la Bible :
selon Nombres 24, 17, se lèverait un jour « l’Étoile
de Jacob » ; et les Juifs comprenaient qu’il
s’agissait du Messie. Le symbole convient bien à
l’histoire des mages, puisque la prophétie de l’Étoile
avait été faite par Balaam, un païen que la
tradition juive considérait comme un « mage ».
**Les dons des mages.
« Aujourd’hui, les mages considèrent avec une
profonde stupeur ce qu’ils voient ici : le ciel sur la
terre, la terre dans le ciel ; l’homme en Dieu, Dieu dans
l’homme ; et celui que le monde entier ne peut contenir,
enfermé dans le corps d’un tout-petit. (…) Et dès
qu’ils voient, ils proclament qu’ils croient sans
discuter, en offrant leurs dons symboliques : par l’encens,
ils confessent Dieu ; par l’or, le roi ; par la
myrrhe, sa mort future » (St. Pierre
Chrysologue [vers 380-450], Homélie
pour l’Épiphanie).