Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Jeudi saint – Messe du soir (13 avril 2017)




Exode 12, 1-8.11-14 (L’agneau pascal)


Au seuil des trois jours célébrant la Pâque de Jésus, la première lecture rappelle l’institution de la Pâque d’Israël. C’est la première pâque, en lien étroit avec la libération d’Égypte, puisque l’auteur sacerdotal de la Bible la situe entre l’annonce du dernier fléau, la mort des premiers-nés égyptiens, et son accomplissement. Mais c'est aussi la mise en place des rites à accomplir à chaque génération comme le mémorial de la libération : chacun se rendra présent par la mémoire à l’antique événement en sorte d’obtenir d’un Dieu toujours à l’œuvre les grâces de *liberté.

Les Azymes étaient la fête printanière des cultivateurs et la Pâque celle des nomades. La Bible joint les deux. Désormais on célébrera moins le cycle des saisons que l’intervention décisive de Dieu dans l’histoire : les rites traduiront la hâte de la libération (cf. Exode 12, 34) et le mot Pâque est compris comme le passage de Dieu qui épargne, saute par-dessus les maisons marquées du sang de l’agneau. Au matin de Pâques, nous rappelons que le salut nous vient d’un autre sang, celui du Christ, versé par amour pour nous (cf. 2 Co 5, 8). Notons enfin, dans les préparatifs de la fête, le caractère familial de la pâque juive (cf. aussi Exode 12, 26).


* Liberté. « En toute génération, c’est une dette pour l’homme de se voir comme si lui-même était sorti d’Égypte. Car il est dit : “Et tu raconteras à ton fils, en ce jour-là, disant : En vue de tout ceci le Seigneur agit pour moi, quand je sortis d’Égypte.” Non point nos pères seulement, il les sauva, mais nous-mêmes, en eux, il nous sauva » (Rituel du repas pascal juif).




1 Corinthiens 11, 23-26 (Le repas du Seigneur)


Écrite avant les évangiles, la Première Lettre aux Corinthiens offre le récit le plus ancien de l’institution de l’Eucharistie. Paul le présente comme une tradition reçue ; il l’a sans doute recueillie de l’Église d’Antioche, où il a séjourné au déhut de sa mission, et il la partage avec l’évangile de Luc.

Le Seigneur accomplit d’abord les rites de bénédiction de la table juive lors des fêtes (prendre le pain, prononcer la bénédiction ou action de grâce et le partager aux convives). Ces gestes signifiaient que l’on voyait dans ce pain le don de Dieu pour subsister et vivre ensemble. Mais Jésus ajoute : ce don de Dieu, c’est « mon corps, qui est pour vous ». Prenant ce pain comme étant le corps du Christ, bientôt livré à la croix, nous faisons l’expérience que *sa mort est pour nous source de vie et d’unité.

Chez les Juifs, la coupe est signe de fête, surtout celle de la Pâque. Elle est ici comprise comme celle de l’Alliance nouvelle annoncée par Jérémie 31, 31-34, nouvelle manière de vivre ensemble et avec Dieu. Elle est fondée sur le sang, non plus celui du sacrifice du Sinaï (Exode 24, 8), mais le sang versé par celui qui « a goûté la coupe de la mort », comme on disait alors chez les Juifs.

Accomplir ce mémorial, c’est proclamer devant Dieu le sens de « la mort du Seigneur », dans l’espérance qu’il vienne, « jusqu’à ce qu’il vienne » accomplir en plénitude le mystère d’une communion universelle, une communion mise à mal par les divisions sociales au sein de l’Église de Corinthe (voir 1 Corinthiens 11, 17-22).


* La mort du Christ. « Avec la mort, [le Seigneur] accepte tout le reste, tout ce qui fait partie de ce vide infini, inerte et mortel : l’opacité spirituelle de ses disciples, leur manque de foi, la douleur, la trahison, le rejet dont il est l’objet de la part de son peuple, la bêtise brutale et meurtrière du monde de la politique, l’échec de sa mission et de l’œuvre de toute sa vie. Il a devant lui le calice abyssal de sa vie : il le saisit à pleines mains, plonge son regard dans ses profondeurs ténébreuses et le porte à ses lèvres, anticipant avec une pleine conscience et un plein acquiescement ce que nous appelons sa Passion, la Passion du Fils de l’homme, sa mort, pour tout dire » (Karl Rahner).



Jean 13, 1-15 (Le lavement des pieds)


Dans les écoles rabbiniques, le disciple devait rendre maint service à son maître, sauf lui laver les pieds, tâche considérée comme même indigne d’un esclave. En même temps, dans cette page d’évangile, on notera la solennité de la longue phrase qui ouvre la scène.


L’heure de Jésus


Saint Jean ne raconte pas l’institution de l’eucharistie. À la place, il rapporte le geste du lavement des pieds par lequel le Maître concrétise son affirmation : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27). Ce mime ouvre aussi le grand Testament qu’il laisse dans ses discours d’adieu (Jean 13 – 17 : nous lirons ces chapitres au temps pascal). D’où la longue phrase solennelle d’introduction. Elle porte sur *l’Heure de Jésus : celui-ci entre délibérément dans les événements de la passion, comme le résume la belle formule de la prière aucharistique n° 2 : « au moment d’être livré et d’entrer librement dans sa Passion… ». C’est l’affrontement entre Dieu et le démon, par le truchement de Judas, et c’est la Pâque, le « passage » de ce monde vers le Père.


L’amour jusqu’au bout


Par-dessus tout, c’est l’engagement de l’amour de Jésus envers ceux qui auront cru en lui : « il les aima jusqu’au bout », c’est-à-dire jusqu’à la mort et jusqu’à l’extrême de l’amour, comme le lavement des pieds veut le signifier par anticipation. Car une vieille règle juive commandait ceci : « Un esclave hébreu ne doit pas laver les pieds de son maître ni lui mettre ses chaussures. » Jésus accomplit posément son rite. Il « dépose » son vêtement et le « reprendra », deux verbes par lesquels Jean a déjà évoqué le Christ déposant et reprenant sa vie dans le mystère de sa Passion (voir Jean 10, 17-18). C’est face à cet abaissement de la croix que, par avance et à son insu, Pierre exprime l'insuffisance de sa foi. « Plus tard, tu comprendras », dit Jésus.

La difficulté est de nous laisser servir et sauver, sans nous choquer selon le mode que Jésus a choisi en fidélité au Père qui, en son Fils, pousse son amour pour nous à l’extrême. Certes, les disciples ont eu un premier bain, celui de la Parole du Christ qui, au long de sa vie, les a ainsi purifiés, à l’exception de Judas qui s’est laissé inspirer par le démon, l’adversaire de Dieu. Mais ils doivent à présent affronter le baptême de la mort qui fait partie de la mission de Jésus.


L’exemple du Serviteur


Après avoir « repris son *vêtement », symbole anticipé de sa résurrection, Jésus explicite le sens de son geste. Le Maître et Seigneur a choisi le comportement du Serviteur, au-delà de ce qu’on peut attendre d’un serviteur ordinaire, ce qui n'enlève rien à la réalité de son autorité de seigneur. Il faut à présent tirer les conséquences. Jésus veut que la logique d’amour qu’il incarne se traduise chez ses disciples, en témoignage pour le monde, par un service mutuel empreint d’humilité.


Au soir du jeudi saint, trois paroles du Seigneur se renvoient l’une à l’autre pour dire en plénitude le sens de l’eucharistie : « C’est un exemple que je vous ai donné : faites, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jean 13, 15) ; « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (13, 34) ; « Faites cela en mémoire de moi » (1 Corinthiens 11, 24, 2e lecture).


* L’heure. Saint Jean évoque 26 fois « l’heure de Jésus » (Voir, par exemple, Jean 12, 23-24). La voici maintenant arrivée. Elle implique l’élévation du Christ sur la croix, sa glorification vers quoi a conduit toute sa vie. Car, en acceptant la mort, Jésus montre à la face du monde jusqu’où va l'amour de Dieu pour les hommes, amour incarné par celui qui « aima jusqu’au bout ».


*Le vêtement. On sait que Jean est un maître dans l’art d’utiliser des symboles, de dire des réalités profondes à travers des détails matériels. Le fait de déposer son vêtement et de le reprendre renvoie à une déclaration précédente de Jésus : « Voilà pourquoi le Père m’aime : parce que moi je dépose ma propre vie pour la reprendre de nouveau » (Jean 10, 17). Dans le lavement des pieds, le Seigneur mime le mystère et le sens de sa mort et de sa résurrection. L’image n’est pas rare dans cette culture ancienne : lorsque Paul envisage sa mort, il parle de « se dévêtir » et il espère revêtir un vêtement céleste (voir 2 Corinthiens 5, 1-5).


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