Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Jour de Pâques (16 avril 2017)




Actes des Apôtres 10, 34a.37-43 (Les Apôtres témoins de la résurrection)


Durant tout le Temps pascal – faut-il le rappeler ? – la première lecture tirée de l’Ancien Testament cède la place à des lectures prises dans les Actes des Apôtres, c’est-à-dire à l’aventure chrétienne issue de la résurrection du Seigneur. Dans ce dispositif liturgique, nul mépris de l’Ancien Testament, puisque, dans les Actes, Luc s’ingénie à montrer combien l’Église du Ressuscité s’enracine dans les Saintes Écritures juives.

Venons-en à la première lecture proposée pour ce saint jour de Pâques. Pierre a déjà annoncé la résurrection du Christ à des Juifs (cf. ses discours à Jérusalem en Actes 2 – 4). Ici, selon la logique de notre liturgie pascale, il s’adresse pour la première fois à un païen, un officier romain de Césarée, capitale romaine de la Judée-Samarie. Pierre résume l’Évangile qui commence par le baptême conférant au Christ la force prophétique de l’Esprit saint. Il ne s’attarde pas sur les faits et gestes de Jésus : il suffit de dire que les apôtres ont été témoins de son œuvre de libérateur, qu’il y a une continuité entre son ministère et la passion et la résurrection.

Les Juifs ont « pendu Jésus au bois ». C’est là une allusion à Deutéronome 21, 23, un texte que l’on interprétait, dans le judaïsme du temps de Jésus, comme une malédiction divine des condamnés au supplice de la crucifixion, un supplice qui était apparu en Terre sainte, d’ailleurs, bien avant l’occupation romaine. Ainsi, selon Luc, Jésus a pris sur lui le destin des maudits (comparer aussi, chez Paul, Galates 3, 13). Mais « Dieu l’a ressuscité le troisième jour* », les apôtres en sont témoins. Les paroles de Pierre laissent entendre que des objections ont cours parmi les Juifs : s’il est vivant, pourquoi ne l’avons-nous pas vu ? Comparer

L’essentiel tient en ceci : Jésus est désormais le « Juge des vivants et des morts », référence ultime de notre histoire, parce que Dieu lui a rendu justice contre la condamnation prononcée à son égard « Quiconque croit en lui », Juif ou païen, se voit libéré de ses péchés parce qu’il reconnaît dans la résurrection de Jésus de Nazareth la justice de Dieu.


* Le troisième jour. Le Nouveau Testament ne dit pas que Jésus s’est ressuscité, mais que Dieu l’a ressuscité, rendant par là justice à l’accomplissement de sa mission. D’autre part, la mention du « troisième jour » est moins chronologique que théologique. Dans la Bible, nombre d’événements importants se passent « le troisième jour », et, dans le judaïsme, l’expression en vint à désigner, sur la base d’Osée 6, 2, l’espérance de la résurrection finale de tous. Dans la résurrection de Jésus, c’est la nôtre qui commence.




Colossiens 3, 1-4 (Vivre avec le Christ ressuscité)


L’Apôtre vient de s’en prendre, en 2, 8-23, à des déviations qui dénaturent la foi des Colossiens. Il s’agit apparemment de l’influence de pratiques juives, d’un culte des anges mêlé de spéculations grecques sur les puissances cosmiques. Peut-être même certains rites d’initiation font-ils concurrence au baptême. Aux yeux de l’auteur, tout cela insulte la place centrale due au Christ dans l’existence chrétienne.

Baptisés, nous sommes morts à ces fausses sécurités d’hier et d’aujourd’hui. Nous devons nous en dégager, parce que le Christ est « notre vie » et, selon le psaume pascal (109 [110], 1), il siège auprès de Dieu, à sa droite. Nous sommes donc orientés désormais vers « les réalités d’en haut ». « Nous sommes ressuscités » : le verbe est au passé ; c’est chose faite ! Mais, dans le gris du quotidien, nous voyons mal les effets de cette nouveauté encore « cachée » dans le secret de Dieu. D’où notre difficulté à oser décoller. Mais viendra le jour de la manifestation du Christ et, en belle et pleine lumière, la révélation de notre être profond, pourvu que nous n’ayons pas laissé se briser notre élan vers les réalités d’en haut*.


* Les réalités d’en haut. Ici, nul mépris des réalités terrestres, puisque, selon l’auteur, Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ sur la terre et dans les cieux (Colossiens 1, 20). Il blâme seulement les idéologies qui, sous couleur de discours religieux, asservissent le monde à des intérêts inavouables. Ces perversions empêchent la terre de tendre vers sa réalisation authentique dans le Christ, dans la lumière de la Pâque du Christ.

2e lecture, au choix :



1 Corinthiens 5, 6b-8 (La Pâque, exigence de renouvellement)


Paul écrit cette lettre depuis Éphèse, aux environs de Pâques (comme on le voit en 1 Corinthiens 16, 8). Nos deux versets reprennent peut-être un passage de l’homélie qu’il a prononcée à l’occasion de la fête et qu’il adapte ici à un problème précis (voir 1 Corinthiens 5, 1ss) : Un membre de l’Église de Corinthe a mal compris la liberté chrétienne prônée par Paul. Il a épousé sa belle-mère, contre la Loi mosaïque (Lévitique 18, 8) et le Code romain. La communauté n’a pas réagi, admirant peut-être l’audace de l’individu (à Corinthe, il fallait s’attendre à tout). Mais, pour Paul, ce cas est le levain* qui corrompt la pâte de façon malsaine.

Dans les rites de la Pâque juive, on débarrasse la maison de tout levain, en signe de renouveau (cf. Exode 12, 15). L’Apôtre transpose l’image : la communauté doit devenir ce qu’elle est par vocation, une nouvelle pâte pascale. Chaque jour est Pâques, puisque « le Christ, notre Pâque, a été immolé ». Il faut nous libérer des traces « de perversité et de vice », en l’occurrence un usage vicié et égoïste de notre liberté, et nous engager dans une « droiture » et une « vérité » de tous les instants : voilà le premier pas de notre renouveau, de notre résurrection avec le Christ.


* Le levain. L’image positive du levain vient de la parabole (Matthieu 13, 33) dans laquelle, par paradoxe, Jésus compare la puissance du Règne de Dieu à l’infime pincée de levain qui fait lever une quantité de pâte incroyable. Mais d’ordinaire, le levain apparaît comme un agent corrupteur. Songeons à l’exclamation de Jésus : « Méfiez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens » (Matthieu 16, 6).



Jean 20, 1-9 (Le tombeau vide et la foi des Apôtres)


Le fameux épisode de « la course au tombeau » met en relief « le disciple que Jésus aimait », qui court plus vite que Pierre, mais qui, comme par déférence institutionnelle, s’efface derrière lui.


Le premier jour de la semaine


Jésus a été enseveli le vendredi soir, avec les honneurs dus à un roi, selon saint Jean. Marie Madeleine laisse passer le repos du sabbat, puis elle se rend au tombeau pour pleurer le Disparu. C’est « le premier jour de la semaine », manière pour l’évangéliste d’annoncer une création nouvelle, « de grand matin », à l’aube de la vie – « lorsqu'il fait encore sombre », car cette vie est encore cachée. Ainsi s’ouvrent les quatre épisodes dans lesquels Jean présente les manifestations du Ressuscité : la découverte du tombeau ouvert, l’apparition à Marie Madeleine, l’apparition aux disciples le soir du même jour et l’épisode de Thomas (2e dimanche de Pâques). L’évangile de Jean s’achèvera par un appendice plus tardif dans la composition de cet évangile : la rencontre au bord du Lac (Jean 21).


La course au tombeau


Quelle nouvelle peut faire courir un adulte sérieux ? Tout le monde court dans l’évangile de ce jour, à commencer par Marie Madeleine qui s’imagine qu’il y a eu rapt du corps, un fléau de l’époque. Sous sa désolation se profile l’émoi de la Bien-aimée du Cantique des Cantiques (3, 2) : « Je veux chercher celui que mon cœur aime ; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé. »

C’est ensuite la course entre Pierre et « le disciple que Jésus aimait ». Ce dernier va plus vite, parce que, suppose-t-on, il aime davantage. Mais il laisse à Pierre, le chef des Douze, la primeur de la découverte des lieux.


Il vit et il crut


Le Disciple entre à son tour : « il vit* et il crut. » Il voit la parure funéraire soigneusement déposée : il ne s’agit donc pas d’un rapt précipité ; le Seigneur est sorti de la mort et n’a plus besoin de la vêture des morts. Le Disciple croit que, dans le secret de la nuit, Dieu l’a ressuscité. Il est en cela le premier des disciples qui croiront à leur tour, qui n’ont pas encore lu l’Écriture (l’Ancien Testament) correctement et n’y ont pas vu inscrit un plan de Dieu annonçant la résurrection du Seigneur. Il faut prendre le temps de se souvenir des paroles du Christ. Il avait annoncé que serait relevé « le Temple de son corps. » « Aussi quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela : ils crurent aux prophéties de l’Écriture... » (Jean 2, 22).


Pierre et l’autre disciple


Cet épisode de la course au tombeau, l’évangéliste l’a composé en reprenant la tradition de la visite de Pierre au sépulcre (cf. Luc 24, 12) et en introduisant le personnage du « Disciple que Jésus aimait », celui qui, lors de la Cène, « se penchait sur la poitrine de Jésus » (Jean 13, 25). L’Évangéliste n’établit pas une rivalité entre Pierre et l’autre Disciple ; il souligne dans la découverte du Ressuscité, la primauté de l’amour sur la légitime solidité de l’Institution, représentée par Pierre. Plus nous aimons le Jésus des évangiles, plus nous croirons qu’il ne peut être que le Vivant, « le Juge des vivants et des morts » (1ère lecture).


* Voir n’est pas une simple opération des sens ; c’est aussi comprendre les choses, leur donner un sens. Ne dit-on pas : « je vois ce que vous voulez dire » ? L’évangile de Jean accorde une grande importance à ce verbe. Jésus pose des signes pour que les hommes voient ce qu’il faut voir, c’est-à-dire que Dieu est à l’œuvre en lui. Au tombeau, le Disciple bien-aimé découvre une absence. Mais cette absence atteste pour lui une résurrection correspondant à ce qu’il a su voir dans les Écritures. Notre foi consiste en un regard en profondeur des signes qui, au jour le jour, disent la présence active du Vivant.



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