Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Jour de Pâques (1er avril 2018)




Actes des Apôtres 10, 34a.37-43 (Les Apôtres témoins de la résurrection)


Pierre a déjà annoncé la résurrection du Christ à des Juifs (cf. Actes 2 – 4). Ici, il s’adresse pour la première fois à un païen, un officier romain de Césarée, capitale romaine de la Judée-Samarie. Pierre résume l’Évangile qui commence par le baptême conférant au Christ la force prophétique de l’Esprit saint. Il ne s'attarde pas sur les faits et gestes de Jésus : il suffit de dire que les apôtres ont été témoins de son œuvre de libérateur, qu’il y a une continuité entre son ministère et la Passion et la résurrection.

Les Juifs ont « pendu Jésus au bois ». C’est là une allusion à Deutéronome 21, 23, un texte que l’on interprétait comme une malédiction des crucifiés : Jésus a pris sur lui le destin des maudits. Mais « Dieu l’a*ressuscité le troisième jour », les apôtres en sont témoins. Les paroles de Pierre laissent entendre que des objections ont cours parmi les Juifs : s’il est vivant, pourquoi ne l’avons-nous pas vu ?

L’essentiel tient en ceci : Jésus est désormais le « Juge des vivants et des morts », référence ultime de notre histoire, parce que Dieu lui a rendu justice contre la condamnation prononcée à son égard. « Quiconque croit en lui », Juif ou païen, se voit libéré de ses péchés parce qu'il reconnaît la justice de Dieu.

Remarquons une nouveauté dans ce discours : la présentation de Jésus ressuscité comme Juge de l’univers. Ce motif, qui reviendra dans la bouche de Paul à Athènes (Actes 17, 31), s’adresse à des auditoires païens ne connaissant guère d’autre jugement que celui de leur conscience conforme à la raison. Pour des auditeurs juifs, point n’était besoin de rappeler qu’au terme de l’histoire, il y aurait un jugement divin.


* Ressuscité le troisième jour. Le Nouveau Testament ne dit pas que Jésus s’est ressuscité, mais que Dieu l’a ressuscité, rendant par là justice à l’accomplissement de la mission de son Envoyé. D’autre part, la mention du « troisième jour » est moins chronologique que théologique. Dans la Bible, nombre d’événements importants se passent « le troisième jour », et, dans le judaïsme réinterprétant Osée 6, 2, l’expression en vint à désigner l’espérance de la résurrection finale. Dans la résurrection de Jésus, c’est la nôtre qui commence.




Colossiens 3, 1-4 (Vivre avec le Christ ressuscité)


L’Apôtre vient de s’en prendre, en 2, 8-23, à des déviations qui dénaturent la foi des chrétiens colossiens. Il s’agit apparemment de l’influence de pratiques juives, d’un culte des anges mêlé de spéculations grecques sur les puissances cosmiques. Peut-être même certains rites d’initiation païens font-ils concurrence au baptême. Aux yeux de l’auteur, tout cela insulte à la place centrale due au Christ dans l’existence chrétienne.

Baptisés, nous sommes morts à ces fausses sécurités d’hier et d’aujourd’hui. Nous devons nous en dégager, parce que le Christ est « notre vie » et, selon le psaume pascal (109, 1), il siège auprès de Dieu. Nous sommes donc orientés désormais vers « les réalités d’en haut ». « Nous sommes ressuscités » : le verbe est au passé, comme si c’était chose faite ! Mais, dans le gris du quotidien, nous voyons mal les effets de cette nouveauté encore « cachée » dans le secret de Dieu. D’où notre difficulté à oser décoller. Mais viendra le jour de la manifestation du Christ et, en belle et pleine lumière, la révélation de notre être profond, pourvu que nous n’ayons pas laissé se briser notre élan vers « *les réalités d’en haut ».


* « Les réalités d’en haut. » Dans cette expression, nul mépris des réalités terrestres, puisque, selon l’auteur, Dieu a voulu « tout réconcilier » par le Christ « sur la terre et dans les cieux » (Colossiens 1, 20). Il blâme seulement des idéologies qui, sous couleur de discours religieux, asservissent le monde à de bas intérêts inavouables. Ces perversions empêchent la terre de tendre vers sa réalisation authentique dans le Christ, dans la lumière de la Pâque du Christ. Les enfants aiment se cacher dans les arbres, parce que les adultes regardent rarement… en haut.



2e lecture, au choix :



1


Corinthiens 5, 6b-8 (La Pâque, exigence de renouvellement)


Paul écrit cette lettre depuis Éphèse, aux environs de la Pâque (comme on le voit en 1 Corinthiens 16, 8). Nos deux versets reprennent peut-être un passage de l’homélie qu’il a prononcée à l’occasion de la fête et qu’il adapte ici à un problème précis (voir 1 Corinthiens 5, 1ss) : un membre de l’Église de Corinthe a mal compris la liberté chrétienne prônée par Paul. Il a épousé sa belle-mère, contre la Loi mosaïque (Lévitique 18, 8) et contre le Code romain. La communauté n’a pas réagi, admirant peut-être l’audace de l’individu (à Corinthe, il fallait s’attendre à tout !). Mais, pour Paul, ce cas est le levain qui corrompt la pâte de façon malsaine.

Dans les rites juifs, on débarrasse la maison de tout *levain durant la semaine pascale, en signe de renouveau (cf. Exode 12, 15). L’Apôtre transpose l’image en régime chrétien : la communauté doit devenir ce qu’elle est par vocation, une nouvelle pâte pascale. Chaque jour est Pâques, puisque « le Christ, notre Pâque, a été immolé ». Il faut nous libérer des traces « de perversité et de vice », en l’occurrence un usage vicié et égoïste de notre liberté, et nous engager dans une « droiture » et une « vérité » de tous les instants : voilà le premier pas de notre renouveau, de notre résurrection avec le Christ.


* Le levain. L’image positive du levain vient de la parabole (Matthieu 13, 33) dans laquelle, par paradoxe, Jésus compare la puissance du Règne de Dieu à l'infime pincée de levain qui fait lever une quantité de pâte incroyable. Mais d'ordinaire, le levain apparaît comme un agent corrupteur. Songeons à l'exclamation de Jésus : « Méfiez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens » (Matthieu 16, 6).




Jean 20, 1-9
(Le tombeau vide et la foi du Disciple)


Ce quatrième Évangile, celui de Jean, réécrit et reconstruit à sa manière la scène du tombeau vide qu’il a reçue de traditions antérieures (par exemple, entre autres, celle rapportée par Marc – cf., veillée pascale).


Le premier jour de la semaine


Jésus a été enseveli le vendredi soir, avec les honneurs dus à un roi, selon saint Jean. Marie Madeleine laisse passer le repos du sabbat, puis elle se rend au tombeau pour pleurer le Disparu. C’est « le premier jour de la semaine », manière d’annoncer, dans le souvenir de Genèse 1, une création nouvelle, « de grand matin », à l’aube de la vie – mais « lorsqu'il fait encore sombre », car cette vie est encore cachée. Ainsi s’ouvrent les quatre épisodes dans lesquels Jean présente les manifestations du Ressuscité : la découverte du tombeau ouvert, l’apparition à Marie Madeleine, l’apparition aux disciples le soir du même jour et l’épisode de Thomas (2e dimanche). Cet évangile s’achèvera par un appendice plus tardif : la rencontre au bord du Lac (Jean 21), un appendice qui explicitera, du point de vue des premières Églises et de leurs susceptibilités, le jeu du chat et de la souris qui, dans notre épisode de la course au tombeau, met en concurrence Pierre et « l’autre disciple ».


La course au tombeau


À part le jogging des urbains d’aujourd’hui, qu’est-ce qui fait courir un Occidental ? Quelle nouvelle pouvait faire courir un adulte sérieux, un Oriental des temps anciens (comparer l’attitude « scandaleuse » du père du fils prodigue en Luc 15, 20) ? Tout le monde court dans l’évangile d’aujourd’hui, à commencer par Marie Madeleine s’imaginant qu’il y a eu rapt du corps, un fléau de l'époque (voir l’allusion en Matthieu 28,11-14). Sous la désolation de Marie Madeleine se profile l’émoi de la Bien-aimée du Cantique des Cantiques (3, 2) : « Je veux chercher celui que mon cœur aime ; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé. »

C’est ensuite la course entre Pierre et le Disciple que Jésus aimait. Ce dernier va plus vite, parce que, supposera le lecteur, son amour est plus ardent. Mais il laisse à Pierre, le chef, la primeur de la découverte des lieux.


Il vit et il crut


Le Disciple entre à son tour : « *il vit et il crut. » Il voit la parure funéraire soigneusement déposée : il ne s’agit donc pas d’un rapt précipité ; le Seigneur est sorti de la mort et n’a plus besoin de la vêture des défunts. Le Disciple croit que, dans le secret de la nuit, Dieu l’a ressuscité. Il est en cela le premier des disciples qui croiront à leur tour, qui n’ont pas encore lu l’Écriture correctement et n’y ont pas vu inscrit le plan de Dieu annonçant la résurrection du Seigneur. Il faut prendre le temps de se souvenir des paroles du Christ. Il avait annoncé que serait relevé « le Temple de son corps » : « Aussi quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela : ils crurent aux prophéties de l’Écriture... » (Jean 2, 22).


Pierre et l’autre disciple


Cet épisode de la course au tombeau, l’évangéliste l’a composé en reprenant la tradition de la visite de Pierre au sépulcre (cf. Luc 24, 12) et en introduisant le personnage du « Disciple que Jésus aimait », celui qui, lors de la Cène, « se penchait sur la poitrine de Jésus » (Jean 13, 25) et qui est sans doute l’auteur de cet évangile. L’évangéliste n’établit pas une rivalité entre Pierre et l'autre Disciple ; il souligne la primauté de l'amour dans la découverte du Ressuscité. Plus nous aimons le Jésus des évangiles, plus nous croirons qu’il ne peut être que le Vivant, « le Juge des vivants et des morts » (1ère lecture).


* « Voir » n’est pas une simple opération des sens corporels ; c’est aussi comprendre les choses, les événements, leur donner un sens, comme dans l’expression populaire « je vois ce que vous voulez dire ». Jean accorde une grande importance à ce verbe « voir » au long de son évangile, depuis l’appel des premiers disciples : « Venez et voyez » (Jean 1, 39). Jésus, au long de son ministère, pose des signes pour que les humains voient ce qu’il faut voir, c’est-à-dire que Dieu est à l’œuvre en lui. Au tombeau, le Disciple bien-aimé (que l’on soupçonne être l’auteur du quatrième évangile dit « de Jean ») « voit », découvre une absence. Mais cette absence atteste pour lui une résurrection correspondant à ce qu’il a su « voir » dans les Écritures, l’Ancien Testamen. Notre foi consiste en un regard en profondeur des signes qui, au jour le jour, disent la présence active du Vivant parmi nous et en nous.


Évangile de la Messe du soir de Pâques.



Luc 24, 13-35 (Apparition aux disciples d’Emmaüs)


Avant le récit traditionnel de l’apparition de Jésus aux Onze, le soir de Pâques, Luc insère l’épisode, connu de lui seul, des deux disciples *d’Emmaüs. L’un s’appelle Cléophas, l’autre n’a pas de nom. Ils représentent tout chrétien invité par là à redécouvrir son propre cheminement de foi. En effet, l’abondance des verbes de mouvement (faire route, marcher, se rendre...) fait du récit un chemin en trois étapes.


Sur la route


Les disciples avaient suivi le Christ jusqu’à Jérusalem (Luc 9, 51 – 19, 45). Tournant le dos à ce voyage d’initiation pascale, les deux hommes désertent après la croix la communauté des Onze. « Le libérateur d’Israël » n’avait-il pas échoué ? Les chefs des prêtres et « les dirigeants » n’avaient-ils pas officialisé son échec ?

Jésus rejoint le chemin de leur déception. Ils le voient bien, mais ne le reconnaissent pas. Sa condition de Ressuscité n’est pas saisissable par les sens. « Leurs yeux étaient aveuglés ». C’est désormais au Seigneur d’ouvrir nos yeux et notre intelligence pour que nous reconnaissions sa présence multiforme. L’échange qui suit brille d’une tendre ironie : Jésus serait le seul à ignorer les événements ; or c’est lui qui les a vécus. Leur résumé de la destinée de « Jésus de Nazareth » remplacerait bien le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2, 22-24)... s’ils n’oubliaient pas la résurrection. Ils ont pourtant le témoignage du tombeau vide découvert par les femmes et d’autres compagnons. Rien n’y fait.

Jésus allume peu à peu leur foi en soufflant sur la braise des Écritures, résumées en ceci : « il fallait » que le Christ souffre la Passion pour entrer dans sa gloire de Messie. Chez Luc, l’expression « il faut » n’indique pas une fatalité, mais le mystère de la croix prévu par Dieu pour la réalisation de notre salut (voir Luc 9, 22 ; 17, 25). Jésus les invite à lire « toute l’Écriture », l’Ancien Testament, comme « le concernant ».


La halte de la table


Si les disciples retiennent l’Étranger, le compagnon de route, c’est – ils l’avoueront bientôt – parce qu’il a brûlé leur cœur en leur « ouvrant » les Écritures. C’est par leur acte d’hospitalité qu’ils le reconnaissent enfin. La scène concentre toute une richesse de signes : l’invité devient le président de la table, comme Jésus l’était parmi les disciples ; il refait les gestes de la multiplication des pains (Luc 9, 16) et de la Cène (22, 19) et les disciples diront l’avoir reconnu « à la fraction du pain », expression désignant chez Luc l’eucharistie (Actes 2, 42 ; 20, 7.11 ; 27, 35). « Alors leurs yeux furent ouverts [par Jésus], et ils le reconnurent. » Et telle est notre expérience, dans le jeu de cache-cache de la foi, depuis la leur : nous voyons le Christ, en de multiples signes, sans le reconnaître ; et quand nous le reconnaissons, il se rend invisible.


La remise en route


Les disciples repartent vers la communauté qu’ils avaient désertée. La foi pascale s’authentifie par le partage de la foi. Ce sont d’abord les Onze et les autres, autour de Simon-Pierre premier bénéficiaire d’une apparition pascale selon cette tradition, qui confirment par avance l’expérience des deux hommes. À leur tour, ceux-ci enrichissent à jamais notre foi en nous disant que le Seigneur nous rejoint sur nos chemins de tristesse et se donne à découvrir dans le partage de la Parole et du pain de l’eucharistie.


* Emmaüs. « Tous les chemins du Dieu vivant / Mènent à Pâques, / Tous ceux de l’homme à son impasse : / Ne manquez pas au croisement / L’auberge avec sa table basse ; / Car le Seigneur vous y attend. / N’attendez pas que votre chair soit déjà morte, / N’hésitez pas, ouvrez la porte, / Demandez Dieu, c’est lui qui sert, / Demandez tout, il vous l’apporte : / Il est le vivre et le couvert. / Mangez ici à votre faim, / Buvez de même / À votre soif, la coupe est pleine ; / Ne courez pas sur des chemins / Allant à Dieu sans que Dieu vienne : / Soyez des hommes de demain. / Prenez son corps dès maintenant, / Il vous convie / À devenir eucharistie ; / Et vous verrez que Dieu vous prend, / Qu’il vous héberge dans sa vie / Et vous fait hommes de son sang » (P. de La Tour du Pin, hymne de la liturgie des heures).



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