Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Veillée pascale (15 avril 2017)


(Les trois premières lectures de l’Ancien Testament s’imposent normalement. Les autres seront commentées plus brièvement)




Genèse 1, 1 – 2, 2 (La création de la nature et de l’homme)


Au seuil du carême, nous méditions sur les origines de l’homme. La veillée pascale propose le grand récit de la création, un joyau de la littérature mondiale. Le texte, dépourvu de prétention scientifique, a été composé par des prêtres juifs exilés à Babylone. Les Babyloniens adoraient le soleil et la lune. Ces astres sont ici ravalés au rang de luminaires, et la lumière naît, à l’origine, d’un simple mot de Dieu : « Que la lumière soit ». Sa Parole crée en nommant les choses et en les séparant. Séparer, c’est distinguer ; distinguer, c’est comprendre. Ainsi, Dieu donne à l’homme un monde bien fait dont on peut comprendre l’ordre, *la beauté, pour s’en servir à bon escient. Les religions anciennes voient, dans les créatures de la nature, des images des dieux auxquelles l’homme se soumet avec crainte. Pour la foi d’Israël, au contraire, c’est l’homme qui est l’image de Dieu, chargé de gouverner la création avec sagesse.

Mais celui qui a dit : « Que la lumière soit » a relevé le Christ d’entre les morts. C’est « le premier jour » d’une semaine nouvelle inaugurant un monde nouveau qui va vers le Sabbat de Dieu, la fête sans fin. Par le baptême, le Souffle de Dieu nous recrée plus merveilleusement à l’image du Christ ressuscité, premier homme de la nouvelle création.


* La beauté. « Les cieux, l’air, la terre, les mers, sont revêtus de splendeur, et le cosmos tout entier doit son nom à sa magnifique harmonie. Nous apprécions cette beauté des choses d’instinct, naturellement, mais la parole qui l’exprime est toujours inférieure à ce que notre intelligence a saisi. À plus forte raison le Seigneur de la beauté est-il au-dessus de toute beauté ; et si notre intelligence ne peut concevoir sa splendeur éternelle, elle garde pourtant l’idée de splendeur… » (Saint Hilaire de Poitiers [4e siècle]).

NB. Avant l’apparition des « cosmonautes », le terme grec cosmos avait chez les anciens le sens de bel ordre et de beauté (ce sens a perduré dans notre mot « cosmétique »).




Genèse 22, 1-13.15-18 (Sacrifice et délivrance d’Isaac, le fils bien-aimé)


« Dieu mit Abraham à l’épreuve. » Épreuve barbare ! Sacrifier un fils unique ! Le Créateur de la vie se contredirait-il ?

L’auteur compose ce récit bien des siècles après la mort d’Abraham. Il sait que son humour tragique interpellera ses lecteurs. Il sait que Dieu interdit tout sacrifice humain. Il suppose même qu’Abraham le sait. D’ailleurs, dans ce récit, Dieu empêche Abraham d’aller au bout de son obéissance. Alors, que veut dire notre conteur ?

1) La naissance d’Isaac était le moyen par lequel Abraham put se survivre dans l’histoire. Or, cette naissance miraculeuse était le don de Dieu. Si Abraham refusait de sacrifier l’enfant, il se constituait en propriétaire (il est à moi !) et oubliait que c’est Dieu qui donne tout. En même temps, il ne pouvait pas penser que Dieu annulait ce qu’il avait juré. Il ne lui restait qu’à « craindre Dieu », à s’en remettre à lui dans cette situation insensée.

2) Nous devons tout à Dieu ; nous vivons par lui. C’est cela qu’exprimait le sacrifice juif de l’holocauste. Dieu nous demande de nous offrir nous-mêmes, non pas en nous tuant, mais en cherchant à chaque instant quelle est sa volonté (voir Romains 12, 1-2).

Mais la tradition juive faisait d’Isaac *un adulte s’offrant librement à Dieu. Les auteurs du Nouveau Testament le savaient. Ils ont vu ainsi un parallèle entre le sacrifice d’Isaac et celui de Jésus, le « Fils bien-aimé » que le Père a tiré de la mort, lui « qui n’a pas épargné son propre Fils » (Romains 8, 32).


* Un adulte. Dans un dialogue fictif avec Ismaël, une tradition juive ancienne fait dire à Isaac : « Voici qu’à ce jour j’ai trente-sept ans, et si Dieu me demandait tous mes membres, je ne les lui refuserais pas. »



Exode 14, 15 – 15, 1a (La libération d’Israël par le passage de la mer Rouge)


Pharaon s’est repenti d’avoir renvoyé les Israélites, et les voici coincés entre la mer Rouge et l’armée égyptienne. Certains reprochent à Moïse de ne pas les avoir laissés à leur esclavage, préférable à la mort qui les attend (cf. Exode 14, 11-12). Difficile apprentissage de la liberté ! Alors Dieu intervient.

Ce récit de naissance de la communauté des sauvés ne s’est pas écrit en un jour : on l’a remanié d’âge en âge, tant l’événement semblait important, et les traditions ne s’y harmonisent pas toujours. Pour l’une, Dieu fait souffler un vent qui assèche la mer ; pour une autre, Dieu fend la mer en deux murailles, et cette dernière tradition domine l’état actuel du récit. Par là, Dieu agit en Créateur : il sépare la mer, symbole du Mal et du néant, comme il avait séparé les eaux d’en haut et les eaux d’en bas (cf. Genèse 1, 7), et dans cette fente créatrice, le peuple s’engouffre vers la vie. Quand Dieu nous sauve, c’est en nous recréant et en nous délivrant des forces de mort ; c’est pourquoi ce passage de la Mer est pour nous le symbole du baptême.

Le Cantique qui suit la lecture est d’époque postérieure : il prolonge l’événement jusqu’à l’entrée en Terre promise, à l’ombre du Temple.




Isaïe 54, 5-14 (L’amour de Dieu pour Jérusalem son épouse)


Dans ce chant d’amour de Dieu, l’épouse est Jérusalem, c’est-à-dire, à la fois, les habitants de la ville exilés à Babylone, et la cité elle-même, vidée par cette déportation.

« Ton époux, c’est ton Créateur… » Le Créateur peut agir partout, jusqu’en Babylonie. Il est aussi « rédempteur ». Ainsi appelait-on celui qui avait la charge de venger l’honneur familial bafoué. Ce Dieu-là prend fait et cause pour l’épouse momentanément répudiée (le prophète caractérise l’exil comme une répudiation) et il ouvre l’ère d’une pleine réconciliation.

Quand l’homme s’égare, il pense facilement que c’est Dieu qui s’écarte et lui cache sa face – qu’il est en « colère », selon nos mots humains. Mais, selon le Psaume 29 [30], 6, « sa colère ne dure qu’un instant, sa bonté, toute la vie. » C’est un amour éternel, inébranlable, une grande tendresse.

Le poète se tourne vers la ville elle-même, « Jérusalem, malheureuse ». Elle va devenir une cité rutilante de pierres précieuses. Elle vivra dans une paix totale, ses enfants se laissant instruire par Dieu en personne, selon la prophétie de l’Alliance nouvelle* (Jérémie 31, 31-34). Dans cette épouse et cette cité renouvelée, l’Apocalypse verra l’Église, l’épouse de cet Agneau dont le sang versé a permis le mystère de paix et de réconciliation (cf. Apocalypse 21).


* L’Alliance nouvelle. Paul prolongera cette prophétie de Jérémie. Il dira aux nouveaux baptisés de Thessalonique : « Vous avez appris vous-mêmes de Dieu à [littéralement : vous êtes des “théo-didactes” pour] vous aimer les uns les autres » (1 Thessaloniciens 4, 9).




Isaïe 55, 1-11 (Le mystère de l’eau et de la parole)


Voici l’épilogue du Livre de la Consolation (Isaïe 40 – 55). Le prophète a longuement annoncé la libération des Juifs déportés à Babylone. Il suffit maintenant d’y croire :

1. « Vous tous qui avez soif... » C’est le cri du porteur d’eau. Sans argent, les assoiffés se fatiguent pour ne rien gagner. Tels sont les Exilés (cf. Isaïe 41, 17). Qu’ils aient simplement soif de Dieu, de sa parole, source de vie, et le bonheur viendra : vin, lait et viandes savoureuses. Qu’ils aient soif de sa Sagesse (comparer Proverbes 9, 1-5) qui s’exprime dans l’histoire des hommes.

2. Dieu promet « une alliance éternelle ». Le peuple entier rayonnera de la grandeur qu’avait le roi David. il convoquera les nations à son gré car Jérusalem deviendra le centre de l’univers, résidence du « Saint d’Israël ».

3. Ce Dieu si grand est proche, il se laisse trouver. Ceux qui, dans leur exil, s’étaient laissé aller à l’infidélité, par découragement, doivent se convertir. Nulle rancune possible en Dieu, tant ses pensées sont nobles et élevées.

4. C’est par sa Parole que le Créateur agit, lorsqu’il fait pleuvoir et neiger pour donner à l’homme sa subsistance. C’est la même Parole qui annonce la délivrance : elle dit ce que Dieu veut, elle fera ce que Dieu dit.

Exode et Exil sont les symboles de l’événement pascal. Par l’eau et l’eau vive du baptême, nous sommes recréés, selon les promesses annoncées par les prophètes.




Baruc 3, 9-15.32 – 4, 4 (Dieu offre aux hommes la vraie sagesse)


Baruc, secrétaire du prophète Jérémie, est censé s’adresser aux Juifs déportés à Babylone. En réalité, sous ce pseudonyme, un sage juif du 2e siècle avant notre ère s’adresse à ses frères dispersés dans les royaumes d’Orient, et qui s’interrogent : Pourquoi Dieu nous laisse-t-il vivre dans un environnement païen qui nous opprime et nous pervertit ? Comment survivre de manière intelligente dans ce milieu ?

Une longue méditation répond à ces problèmes. Si vous en êtes arrivés là, dit-elle, c’est que vous avez oublié Dieu, « la Source de la Sagesse » ; vous la cherchez là où elle n’est pas. La véritable sagesse s’exprime dans la création d’un monde bien fait, bien rythmé par le mécanisme de la nature dont vous ne percez pas le mystère, mais qui vous révèle une pensée supérieure.

La Sagesse, art de Dieu pour faire vivre, est aussi un art de vivre, puisque, depuis la manifestation du Seigneur au Sinaï (Exode 19 – 24), « la Sagesse est apparue sur la terre », elle se condense dans « le livre des commandements de Dieu ». Suivre ceux-ci, voilà la seule manière intelligente de vivre, le privilège des croyants.

Pour nous, « la Sagesse apparue sur la terre » est le Christ qui nous invite à suivre ses commandements. Par le baptême, il nous tire « du séjour des morts », de tout ce qui, en ce monde, menace notre foi.




Ézékiel 36, 16-17a.18-28 (Le cœur nouveau et l’esprit nouveau)


Le prophète révèle trois choses aux « gens d’Israël » : pourquoi ils sont déportés à Babylone, pourquoi Dieu les ramènera sur leur terre, et comment il opérera.

1. Le pays donné par Dieu, Israël, le Peuple l’a souillé par ses injustices (le sang versé) et sa perversion religieuse (ils installaient chez eux des cultes d’idoles). En conséquence, Dieu a nettoyé la Terre Sainte en la débarrassant de ces pécheurs, en les dispersant dans les nations païennes.

2. Mais Dieu ne peut pas laisser durer la situation. La présence des Israélites chez les païens signifie la victoire de ces derniers et la défaite de Dieu. C’est l’honneur de Dieu qui est en jeu, sa sainteté : « Je montrerai la sainteté de mon grand nom, qui a été profané dans les nations. » En rassemblant de nouveau son Peuple sur sa terre, Dieu montrera qu’il est bien le plus grand.

3. Mais Dieu doit aussi rendre son peuple digne de lui. Pour cela, il va le purifier, avec une eau pure, mais de l’intérieur. Il va mettre en l’homme « un cœur nouveau », une nouvelle intelligence, « un esprit nouveau », un nouveau souffle, et ce souffle sera l’Esprit de Dieu lui-même. Alors, l’homme sera comme un complice aimant du vouloir de Dieu, de ses commandements. Tel est le mystère de notre baptême qui, du péché, nous conduit vers la Terre promise de la Pâque de Jésus, pour l’honneur de Dieu.




Romains 6, 3b-11 (Le baptême nous donne la vie nouvelle du Christ mort et ressuscité)


En Romains 5, Paul disait que le Christ nous a introduits dans l’amour gratuit de Dieu. Alors comment nous situer vis-à-vis du péché ? Pour répondre à cette question, on partira de la fin du texte : « Pensez que vous êtes morts au péché. »

C’est l’occasion pour l’Apôtre se redéfinir le baptême : l’eau ne donne pas le pardon ; elle y conduit, en nous plongeant dans la mort du Christ. De quelque manière, « notre mort ressemble à la sienne » : il est mort à cause du péché des hommes qui l’ont condamné. Nous, nous avons à faire mourir en nous « l’homme ancien », « notre être de péché ». De fait, dans le baptême qui nous unit à la mort du Christ, nous tuons cet être ancien dominé par la puissance du mal.

Ainsi « affranchis », rendus libres, nous nous tournons vers l’avenir : nous ressusciterons, nous vivrons avec lui. « Le Christ ne meurt plus » et il ne veut pas non plus que meure notre être nouveau, né au baptême et orienté vers Dieu. Pour Paul, le baptême est un point de départ, une libération pour que nous accédions à l’essentiel : nous laisser guider par l’Esprit Saint qui met dans nos cœurs l’amour de Dieu (cf. Romains 8) et qui nous libère de ces tendances égoïstes que Paul appelle « la chair ».

Matthieu 28, 1-10 (Les femmes vont au tombeau et rencontrent le Ressuscité)


Matthieu joint deux traditions différentes, qui se répètent en partie. Au tombeau, les femmes reçoivent de l’Ange du Seigneur le message pascal. Puis, ce message est confirmé par une rencontre avec Jésus lui-même.



La visite des femmes au tombeau


La première scène se situe « le premier jour de la semaine », au seuil d’une nouvelle création (cf. 1ère lecture). L’évangéliste refond la tradition en mêlant deux genres : une théophanie, manifestation cosmique de Dieu, et une annonciation où réapparaît l’Ange du Seigneur du début de l’évangile (Matthieu 1, 20 ; 2, 13.19). Contrairement à notre comput actuel, « l’heure où commençait le premier jour » correspond, dans le judaïsme ancien, à la tombée du jour (comparer l’ordre, dans la 1ère lecture : d’abord le soir, puis le matin). S’il en est ainsi, la visite des femmes au tombeau est une scène nocturne ; ce qui accentue « l’aspect de l’éclair » dans l’apparition de l’Ange.

Les deux Marie assistent à l’action du Dieu juge, comme le souligne le séisme. La pierre scellée, signe de la mort sans retour, se trouve écartée et l’Ange s’assied sur elle, comme sur la mort vaincue. Selon la règle des annonciations, les femmes devraient trembler. Mais Matthieu transfère ce motif aux gardes du tombeau (cf. 27, 62-66 ; 28, 11-15) : ceux qui devaient garantir la fin de l’affaire Jésus deviennent « comme morts » et n’entendront rien du message pascal. Pourtant, comme dans tout récit d’Annonciation impliquant une mission, les femmes sont invitées à ne pas craindre.

Les femmes restent dehors, passives. L’essentiel tient dans l’annonce de l’Ange : elles cherchent un mort et, de fait, Jésus reste à jamais, le Crucifié, celui qui offre sa vie. Mais il n’a plus sa place parmi les morts « car il est ressuscité », par Dieu. Jésus l’avait dit, confiant en son Père. Comme signe, qu’elles voient à présent le vide de l’endroit où il reposait. Ce vide n’a rien d’une preuve. Matthieu le souligne en rappelant la rumeur d’un rapt du cadavre (Matthieu 28, 14-15). La résurrection de Jésus signifie la victoire décisive de Dieu sur la mort. L’évangéliste peut la signifier par l’intervention de l’Ange, mais il ne peut pas représenter ce qui échappe à nos sens. Elle est objet de foi, et la foi répond à une révélation divine. C’est pourquoi les évangiles mettent dans la bouche d’un ange ce que confesse l’Église : Jésus le Crucifié est ressuscité.

Les femmes reçoivent mission d’annoncer la nouvelle aux disciples : le Ressuscité part devant, en Galilée, berger rassemblant son troupeau après la dispersion tragique de la Passion (cf. Matthieu 26, 31-32). L’Ange a prié les femmes d’agir vite : les voilà qui courent, « toutes joyeuses », comme les mages retrouvant l’étoile (2, 10), pressées de partager leur foi.


L’apparition du Ressuscité aux Femmes


Jésus apparaît aux femmes, comme en réponse à leur foi. En vraies disciples, elles s’approchent et se prosternent. Elles « lui saisissent les pieds », pour constater qu’il est bien vivant. Lui-même confirme leur mission, celle de rassembler les disciples qu’il désigne comme ses « frères », en cette heure de pardon : qu’ils se mettent en route vers la Galilée où ils furent autrefois appelés et où il leur avait donné rendez-vous, la veille de sa mort (Matthieu 26, 32). Alors le tissu fraternel de la foi va se reconstituer et ils recevront mission d’annoncer au monde le pouvoir universel du Ressuscité.


* La Galilée. Chez Matthieu, la Galilée est la « Galilée des nations » (4, 14), pépinière expérimentale d’un Évangile destiné à toutes les nations. Dans la passion, l’évangéliste évite de dire que Pierre est galiléen. Il réserve ce titre à “ Jésus le Galiléen ” (comparer 26, 69 et 73). Il souligne ainsi la mission universelle du Christ. C’est en Galilée que les disciples renoueront avec la présence nouvelle de Jésus et seront envoyés aux nations (28, 16-20).



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