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Fraternité Esprit & Mission

Intervention du P. Étienne Lefèvre
Assemblée générale des Fraternités Spiritaines
17 /19 septembre 2010


Thème : Cheminer en fraternités : avancer en confiance


Introduction :

Avancer en confiance… Il y a là un point fondamental mis en évidence, qui permet d’avancer, qui est dynamique : la confiance. Encore faut-il bien comprendre ce qu’il recouvre ? et dans le cadre des Fraternités Spiritaines, une mise en pratique particulière qui rejoint la spiritualité spiritaine dont nous nous inspirons, celle des fondateurs : Poullart des Places, Libermann et Eugénie Caps. En fait nous avançons ensemble en Fraternités dans la mesure où nous sommes fidèles au message et aux valeurs laissés par les fondateurs, où nous nous mettons plus spécialement à l’écoute de Libermann, maître spirituel. Nous disons que leur vie, leur message nous aident à vivre aujourd’hui ; que leur manière de vivre en leur temps et leur réponse à l’appel de Dieu est lumière et nourriture pour nous aujourd’hui ; elle donne sens à notre engagement dans la Fraternité « Esprit et Mission ». C’est là notre spécificité, ce qui nous rassemble, ce qui nous fait vivre, ce qui nous permet aussi d’être « appelants » pour que d’autres nous rejoignent. Une conviction que nous avons à nous redire pour vivifier, redynamiser notre groupe, le réveiller de temps en temps, sortir de la routine et d’une certaine léthargie qui peut toujours nous attraper. Conviction à vivre pour donner aux autres envie de venir nous rejoindre et de rajeunir les effectifs. Une manière de vivre la dimension missionnaire, de sortir du train-train quotidien…

1. Quelques réflexions sur la « confiance ».

« l’amitié sans confiance est une fleur sans parfum. »


1.1. Une valeur essentielle dans nos relations.

La confiance en soi, gage de la réussite ! importance du « coaching » aujourd’hui dans ce domaine, pour retrouver l’estime de soi… pour exploiter à fond nos possibilités, même les plus cachées… un « moyen » de réussir notre vie ! (mais quelle réussite ?), de devenir ce que je suis…

Nous avons besoin d’appuis, au milieu des dangers et des épreuves de la vie…

Pour sortir de la peur, pour ne pas être paralysés par les angoisses, pour persévérer au milieu des épreuves….

Nous avons là un chemin de réussite, de bonheur : par la connaissance de soi, par la connaissance de l’autre, par la mise en œuvre de valeurs qui sont en nous.


1.2. Confiance dans la bible.

Confiance et humilité vont ensemble. Elles s’expriment dans la prière des pauvres : Suzanne (Dn. 13,35) ; Ps. 130,1 « Du fond de l’abîme …» ; Ps. 40, 18 « Moi, pauvre et malheureux, le Seigneur pense à moi. » Le psaume 131 est la pure expression de cette humble confiance, à laquelle Jésus va donner sa perfection.. « Seigneur, je n’ai pas le cœur ni le regard ambitieux, je ne poursuis ni grands desseins ni merveilles qui me dépassent… Mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un petit enfant contre sa mère… »


1.3. Confiance, abandon, paix…. Vécus par Libermann, de Poullart, d’Eugénie Caps…

Nous sommes à leur école…. Pour essayer de les vivre au jour le jour… peut-être péniblement, avec des gros sabots, des boulets, des lourdeurs, des masques…

Abandon, confiance, ouverture, disponibilité…. exigent pour les vivre un dépouillement, un décentrement, une dépossession, une démaîtrise… pour s’ouvrir à la présence et à l’action de l’Esprit de Dieu en chacun de nous.


2. Expérience intérieure de faiblesse, de démaîtrise…nécessaire qui nous raccroche à l’essentiel de la vie.


2.1. Expérience de la faiblesse :

  • cela peut évoquer des situations difficiles, des épreuves… qui restent des moments pénibles, parfois insupportables, qu’on n’a pas envie de rappeler, qu’on a plutôt envie d’oublier au plus vite. Maladies, épreuves, vieillissement, échecs.

Expériences de ses limites, perte de ses illusions, de ses rêves qui fait qu’on devient vite blasé, pessimiste. Vite fait alors de s’enfermer dans son isolement, dans sa carapace… De toute façon les autres ne comprennent rien  à mon problème !

  • l’expérience de la faiblesse peut être vécue de manière positive ; avec une prise de conscience de l’essentiel. Détachement du superficiel, pour s’attacher à ce qui est plus profond, au solide, au roc…

Invitation aussi à faire le point, à faire la vérité, c’est-à-dire à quitter nos masques pour être vrai avec nous-mêmes et avec les autres.


2.2. Se reconnaître faible, fragile est nécessaire :

Ce qui suppose se connaître, se regarder en vérité, accueillir ses fragilités comme une chance…comme point de départ. Exercice qui n’est pas facile, qui ne se fait pas en un jour, qui touche en nous à des points obscurs, sensibles… Avec des exigences, des conditions, des passages obligés qui s’appellent : abandon, renoncement ….

Pour s’ouvrir à l’action de l’Esprit en nous. Nous remplir de l’amour de Dieu.

Mouvement de dépossession, de désappropriation, de « kénose »…

Une mort à soi-même, une lutte, un combat pour la Vie.

Expérience d’humilité, de pauvreté, de petitesse … qui permet de mieux s’ouvrir et d’accueillir l’Esprit Saint.

C’est l’école du Jésus, de la Vierge Marie, de tout disciple, de Poullart, Libermann, Eugénie Caps….


2.3. Expérience de démaîtrise

On découvre que ce qui donne sens à la vie n’est pas ce qui s’étale.

Que le vrai trésor « Là où est le cœur de l’homme…. » Mt. 6,21, n’est pas ce qu’il accumule, mais ce qui le libère. Il arrive un moment où on comprend que l’être profond ne dépend pas que du déploiement de ses activités. Il faut renoncer à tout contrôler, ne plus chercher à conquérir une illusoire perfection en cherchant à tout maîtriser. Dans la mesure où l’on renonce à tout contrôler, il devient possible de vivre avec des incertitudes, d’avoir un cœur souple travaillé par l’Esprit.


3. L’expérience de Jacob : se laisser désarmer pour le combat.


3.1. La scène du combat de l’ange et de Jacob (Gn. 32, 23-32)

Qui ressemble à une querelle de mauvais garçons qui s’empoignent et se roulent dans la poussière. On est loin des promesses d’harmonie intérieure que font miroiter les charlatans de la spiritualité. Ce corps à corps est une métaphore de la tension entre la résistance et la soumission, entre le combat et l’abandon. L’alliance proposée par Dieu ne peut être conclue qu’à l’issue du combat, mais Dieu ne cherche pas à humilier sa créature. Il ne lui fait pas mordre la poussière pour ensuite la relever en vainqueur. Dieu ne vainc pas l’homme, il l’éprouve. Il ne l’écrase pas, il le bénit. Ainsi, de son combat avec Dieu, l’homme sort grandi, mais meurtri…il portera dans sa chair la marque de la fidélité d’un Dieu qui donne sa bénédiction comme on donne un coup de poing.


3.2. Expérience de Dieu / brisure de notre carapace

Nul ne découvre la grandeur de Dieu sans qu’un coup fatal soit porté à sa prétention de rivaliser avec lui, sans qu’il soit atteint à l’endroit le plus intime de sa volonté de puissance. Nos bleus à l’âme ne portent-ils pas la mémoire des passages de Dieu dans nos vies ? Que serions-nous sans nos blessures ? N’ont-elles pas été nécessaires pour briser la carapace de notre suffisance et pour nous rendre vulnérables à la tendresse du Père autant qu’à la détresse de nos frères ?


4. Le véritable abandon, à l’école du Christ


4.1. Au sujet du véritable abandon.

Abandon signifie remise confiante de soi-même dans les mains de Dieu et non dans celles d’un gourou… L’abandon prend sa source dans le dessaisissement auquel Jésus convie ses disciples : « Personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants…. à cause de moi et de l’évangile, sans recevoir au centuple…. » Mc. 10,28-30 Au-delà de la dépossession matérielle, il s’agit de se laisser soi-même, de sortir de soi pour laisser Dieu y entrer… De Jésus, nous apprenons qu’il ne sert à rien de se cramponner à ses richesses et qu’il vaut mieux se faire un « trésor inaltérable dans les cieux » Lc. 12,33 Le Père sait ce dont vous avez besoin : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie… » Mt. 6, 25-33


4.2. « Que ta volonté soit faite… » A l’exemple du Christ qui s’en remet filialement à la volonté de son Père, jusque dans la mort : « Père, non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » Mt. 26,39 Sa prière est devenue celle des chrétiens : « Père que ta volonté soit faite sur le terre comme au ciel.» En acceptant d’être abandonné de Dieu et en s’abandonnant à lui, Jésus n’atteste pas l’impuissance de Dieu, il ouvre aux hommes la possibilité de croire en un amour plus fort que la mort. Parce qu’il s’est fait le Très-bas dans l’extrême compassion, il peut être célébré comme le Très-Haut. Telle est la foi chrétienne. Elle n’arrache pas aux violences de l’histoire, elle ne dispense ni du silence, ni du doute… Elle donne de compter sur la puissance de l’amour et le courage de s’y abandonner, de collaborer à l’action de l’Esprit d’amour à l’œuvre dans les gémissements du monde.


4.3. l’abandon : une entrée active dans le dessein d’amour de Dieu sur nous.

« S’abandonner à Dieu », n’est pas une soumission passive, mais une entrée active dans le dessein d’amour de Dieu sur nous. Entrée active qui appelle une capacité d’accueil. S’en remettre à la providence divine ne consiste pas à s’abandonner à la fatalité, mais à inscrire sa vie dans le projet de Dieu. Ce serait faire insulte à Dieu que de vouloir dépendre de lui comme d’un créancier. Il n’est d’abandon que dans le don généreux de soi, et réciproquement il n’est de don sans abandon, si donner c’est ne rien retenir. L’abandon à Dieu n’a de sens que selon la logique de l’amour qui seul le justifie.

« Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. » Jn. 15,12-13

Il faut aimer pour s’abandonner, tout comme il faut s’abandonner pour aimer.

Les Anciens avaient raison de dire que l’abandon est le tombeau des scrupules, des craintes et des crispations, car il donne accès à la vraie liberté intérieure, la liberté des enfants de Dieu qui savent qu’on ne se construit pas sans d’abord se recevoir de la main du Père, qu’on ne maîtrise pas sa vie comme on gère un portefeuille, qu’on la perd à vouloir la gagner comme le trophée de sa toute-puissance. Paradoxal orgueil que fait dire à Paul : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » 2 Co. 12, 9-10 Lui a qui le Seigneur a déclaré : « Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Cette liberté intérieure est source de paix et de joie. Elle permet à l’âme de se simplifier, de se tenir « égale et silencieuse, comme un enfant contre sa mère. » Ps. 131 L’abandon n’est pas la recette universelle du bien-être spirituel qui dispenserait des efforts, des engagements, des décisions… Ce serait justifier l’indolence, la paresse, une sorte de pharisaïsme à rebours. L’abandon a besoin de l’autre C’est à Dieu qu’il s’agit de s’abandonner, selon l’attitude filiale de Jésus.



5. Le grand travail : laisser l’Esprit travailler en nous, nous déranger, nous bousculer, non pas pour le plaisir de nous embêter, mais pour nous faire prendre conscience un peu plus de ce qui, en nous (lourdeurs, blessures…) est un frein, un poids dans notre vie chrétienne, dans notre vie spirituelle , dans notre marche vers la sainteté.

« N’éteignez pas l’Esprit… » 1Th. 5, 19

« Ne contristez pas l’Esprit de Dieu… » Ep. 4,30


A l’école du P. Libermann.

« Tout ce à quoi notre âme doit s’appliquer, consiste pour elle à se disposer moyennant le secours très puissant de la divine grâce, à suivre les mouvements et les impressions du divin Esprit qui est en nous. » Lettre à Schwindenhammer (L.S. I 414)

5.1.Constat de notre pauvreté


Même si notre désir de nous donner totalement au Seigneur est sincère, nous sommes obligés de constater avec St. Paul que nous ne faisons guère le bien que nous désirons et que nous faisons le mal que nous voudrions éviter. Si nous sommes tant soit peu lucides et sincères avec nous-mêmes, nous constatons sans cesse que notre vie est loin de correspondre à l'idéal que nous nous sommes fixé: Plus nous essayons de nous approcher de Dieu, plus nous découvrons de nouvelles failles en nous.

Voici ce qu'écrivait le Père Libermann à un séminariste en 1838: -

«Sachez bien, mon très cher, que vous êtes un pauvre homme aussi bien que moi. Ce n'est ni pour vous faire de la peine, ni pour vous insulter que je vous le dis, mais c'est une vérité que je vous exprime et que vous connaissez comme moi ».

Le curé d'Ars, à la fin de sa vie, parlait de se réfugier à la Trappe pour pleurer et réparer la pauvreté et les failles de sa vie. Ce n'est pas là de l'humilité feinte, mais une expérience profonde. Si nous nous imaginons qu'en avançant dans les voies de Dieu, nous pourrons bientôt constater nos vertus et présenter une belle image de nous-mêmes à Dieu, nous nous trompons. Plus l'Esprit-Saint nous libère de nos défauts et de nos failles, plus il nous fait découvrir de nouvelles zones d'ombre. On ne sera jamais en règle avec la loi d'amour.



5.2. Que faire devant ce constat de pauvreté ?


  • avoir une attitude d’humilité

Notre réaction naturelle devant ce constat, c'est le dépit, l'aigreur contre nous-mêmes, et par le fait même, la perte de la paix intérieure et, à la longue, le découragement. Libermann, à longueur de lettres, s'insurge contre pareille réaction à l'égard de nous-mêmes. Il voit dans ces réactions de l'orgueil et de l'amour-propre qui, loin de nous aider à nous libérer de nos défauts, les affermit.

Voici ce qu'il écrit à un séminariste en 1837:

«Pourquoi vous mettre toujours en peine et vous troubler, parce que vous avez des difficultés à vaincre vos défauts? C'est un pur orgueil. Si vous vous troublez et vous impatientez, cela vient de ce que vous voulez être débarrassé pour d'autres raisons qui sont mauvaises, par exemple, pour être estimable et estimé. Mais tant que vous vous impatienterez ainsi, vous ne les vaincrez pas » (L. Sp. I, 286).

A un directeur de Séminaire il conseille:

«Lorsqu'on se surprend faisant une action violente, laissant échapper des paroles vives etc... il ne faut pas se déconcerter pour cela, s'affliger, se troubler, se tourmenter, se dépiter contre soi-même… Il faut au contraire commencer par arrêter doucement l'âme devant Dieu en tâchant paisiblement de la mettre dans la douceur devant lui... dans une attitude d'humilité à la vue de notre misère et notre pauvreté, le désir de nous donner de plus en plus à lui... et reprendre son chemin comme si rien n'était arrivé » (L. Sp. II, 340).


  • Garder la paix du cœur

Nous savons combien, pour Libermann, la paix du cœur est nécessaire pour que l'Esprit-Saint puisse nous animer. Le trouble que peut causer en nous la vue de nos fautes ne nous aide pas à nous en débarrasser. C’est même un obstacle.

Vivre dans une paix véritable, malgré ses failles, cela ne peut se réaliser que si on les vit devant Dieu dans l'humilité et la confiance.

Mais pour pouvoir porter et reconnaître en vérité sa misère et sa pauvreté devant Dieu, sans trouble, sans inquiétude, dans la paix profonde, il faut que notre image de Dieu corresponde à celle qui nous est révélée en Jésus-Christ: c'est-à-dire le Dieu de tendresse, de pitié, de miséricorde que Jésus nous demande d'appeler «Abba».


5.3. Accueil d’un Dieu de tendresse et de pitié


Si nous portons en nous plus ou moins l'image d'un Dieu juge sévère qui nous surveille, prêt à nous punir si nous fautons, cette image affectera nécessairement nos relations avec lui. Et, par le fait même, nous aurons du mal à nous mettre réellement en sa présence sans peur et à étaler dans la paix, la douceur, la confiance, notre pauvreté devant lui. Car, nous le sentons bien, devant lui toutes nos façades et nos fausses sécurités ne tiennent pas; nous n'avons pas de tiroirs que l'on peut garder fermés. Alors on aura peur de se mettre à nu devant lui, réduit à ce que l'on est. Alors, comme Adam et Eve au paradis, on a la tentation de se cacher devant Dieu, de prendre la fuite. Il y a bien des manières de prendre la fuite devant Dieu et la plus subtile, c'est de se réfugier dans des prières, de se contenter de faire des prières (au niveau de l'esprit) et d'éviter ainsi de s'exposer réellement à son regard.

Ce n'est que dans la mesure où notre image de Dieu correspond réellement à celle qui nous est révélée en Jésus Christ:

- d'un Dieu qui est amour et tendresse,

- d'un Dieu qui nous aime d'un amour gratuit, indéfectible, l'image du Père de l'enfant prodigue, du Père des miséricordes qui nous aime tels que nous sommes et qui prend plaisir à pardonner,

- d'un Dieu qui veille sur nous (et non qui nous surveille).

Ce n'est que dans cette mesure-là que nous oserons nous présenter à lui sans peur, dans la paix, pour étaler nos misères devant lui dans la certitude aussi que notre pauvreté, notre faiblesse reconnue, loin de détourner son regard de nous, attire davantage vers nous son amour miséricordieux.


Voici ce que Libermann écrivait à un séminariste inquiet de ses misères :

« Pourquoi s'inquiéter et se troubler quand on se voit misérable? Au contraire, notre pauvre âme se voyant si petite, si nue, si épuisée, si gâtée jusque dans la racine de son être, doit se tenir dans une grande joie et une grande admiration devant Dieu, de ce que,

malgré toutes ces horreurs dont elle est remplie et en quelque sorte imbibée dans toute sa substance, il lui a plu de l'attirer à lui, de la combler de son amour, de la faire vivre de sa vie et de mettre en elle sa sainte complaisance. Quelle joie pour nous d'être dans une si grande dépendance de Dieu! »


5.4. Ainsi comprises, faiblesses et misères sont chemin de sainteté.


Nous comprenons, dès lors, que ce sont précisément nos misères et nos faiblesses, reconnues et portées ainsi dans la paix et l'humilité devant Dieu, qui sont, non pas les obstacles à la sainteté, mais le matériau avec lequel le Seigneur la construit. Dieu s'en sert pour établir en nous la vraie sainteté. Paradoxal et merveilleux à la fois! Nos misères nous introduisent et nous maintiennent tout d'abord dans l'humilité.

Libermann écrivait en 1845 à un ecclésiastique qui se tourmentait de sa misère:

« Ne soyez pas mécontent de votre sort: l'imperfection de votre nature est compensée par de grandes grâces intérieures que vous n'apercevez pas, grâces qui produisent des fruits, malgré la méchanceté de votre caractère. Cette méchanceté vous servira pour vous tenir pauvre et petit aux pieds du Seigneur ». Et non sans humour il continue: «Ce sera comme du fumier qu'on met sur les plantes, sur les semailles afin de leur faire produire davantage» (L. Sp. III, 459).

Nos faiblesses, du fumier pour produire des fruits de sainteté !

A un autre, il montre les avantages de sa faiblesse et les résultats qui en découlent:

«Il est très bon que vous sentiez un peu votre faiblesse et votre pauvreté; cela vous apprendra à vous défier de vous-même... Cela excite en vous la confiance filiale que vous devez avoir en lui (Dieu), cette confiance mène droit à l'amour divin et elle le renferme même en lui. Voilà pourquoi, mon très cher, livrez-vous à cette sainte et amoureuse confiance. Ne vous laissez jamais abattre, ni décourager par vos faiblesses.» (L. Sp. II, 207).

L'amour miséricordieux du Père est capable de transformer nos négligences, nos misères, ces matériaux de mort que nous sécrétons à longueur de journée, en matériaux de construction de notre humilité, de notre confiance, de notre amour: en matériaux de sainteté.




Conclusion : Un bel exemple : Charles de Foucauld : sa prière d’abandon.

C’est en faisant peu à peu l’expérience de sa fragilité humaine, en particulier dans la dernière partie de sa vie à Béni Abbés et à Tamanrasset qu’il va expérimenter sa pauvreté. Il rêve d’annoncer l’évangile aux pauvres du Sahara, aux Touaregs, aux infidèles…Or, il connaît la solitude, l’abandon, la maladie…Echec au niveau de sa mission ; il ne convertit personne ; il n’a aucun disciple.

Ce sont quelques pauvres femmes qui vont lui sauver la vie, avec le peu de lait qui reste de quelques chèvres. Lui qui était venu pour donner va enfin apprendre à recevoir. Il voulait aider les pauvres. Le voilà devenu pauvre. Il sait désormais qu’un pauvre aidé demeure un pauvre, mais qu’un pauvre aimé devient un frère. Il a touché du doigt sa pauvreté, sa petitesse. Il s’est réconcilié avec elles et les offertes. « …ma force se déploie dans la faiblesse… » 2 Co 12,9



Mon Père, je m'abandonne à toi,
fais de moi ce qu'il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.
Je suis prêt à tout, j'accepte tout.
Pourvu que ta volonté se fasse en moi,
en toutes tes créatures,
je ne désire rien d'autre, mon Dieu.
Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
avec tout l'amour de mon cœur,
parce que je t'aime,
et que ce m'est un besoin d'amour
de me donner, de me remettre entre tes mains
sans mesure, avec une infinie confiance
car tu es mon Père.

Charles de Foucauld



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