Nous avons ainsi parcouru 200 ans d’histoire avec tant de
heurs et de malheurs dont il faut prendre la dimension dans la mémoire des
gens. C’est de fierté profonde qu’il s’agit aussi, car les gens veulent
vivre dans la dignité tout au long de cette histoire depuis les années
1802-1804. Les échanges sont maintenant rapportés sous la forme d’un texte
où se retrouvent des intuitions du Frère et des références à des documents
qui parlent d’Haïti, parce que lui-même les souligne comme importants.Comme intervenant dans ces échanges, j’en ai perçu l’avenir ouvert. En entrée de ce premier dossier, comme aussi en sa conclusion, voici des extraits d’un texte rapporté par Mgr Guy Herbulot. Il peut nous aider à comprendre ce dossier. En des circonstances difficiles, en banlieue parisienne, un groupe de chrétiens d’Evry écrivait : Chaque fois que les rapports entre les hommes sont menacés, que se déploie la force en vue de l’exclusion et que des solutions extrêmes sont préconisées, nous ne pouvons aller qu’à contre-courant. L’égoïsme, la haine, l’intolérance, la violence sont les véritables forces de désintégration d’une civilisation, d’une nation. C’est toujours le signe que les hommes n’acceptent pas leurs différences. Or Dieu a créé tous les hommes égaux en dignité mais différents.
Albert Perrier
MOMENTS FONDATEURS![]() Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines sont les deux généraux qui ont pris part à la libération heurtée, mais combien exaltante, des esclaves dans la partie occidentale de l’Ile de Saint-Domingue, c’est-à-dire la guerre de l’indépendance qui se termine par la proclamation de la République d’Haïti, le premier janvier 1804. De fait, il y a trois puissances coloniales à l’œuvre dans la région. Les Espagnols occupent la partie orientale de Saint-Domingue tandis que les Français tiennent la partie occidentale. Les Anglais, souvent flibustiers, tentent la conquête de l’Ile. Rupture de colonisation Dans le sillage de la Révolution française, deux esclaves se mettent à la tête de troupes et deviennent chefs de révolte dès 1791. Toussaint Louverture est plus diplomate, mais il est enlevé après avoir proclamé l’indépendance en 1802, ayant aboli l’esclavage. Il est alors exilé en métropole où il meurt le 7 avril 1803, au Fort de Joux dans le Doubs. Jean-Jacques Dessalines poursuit la lutte et proclame la République d’Haïti, le premier janvier 1804. Il donne tout de suite le drapeau et insiste sur la fierté de la patrie. C’est une rupture de la colonisation et l’occasion d’un certain traumatisme avec l’imposition par la France du principe de la dette d’indépendance. La lutte pour l’indépendance, en Haïti, a devancé le temps des libérations des esclaves, ailleurs dans le monde, au cours de la première moitié du dix-neuvième siècle, surtout à partir des années 1830. Cette guerre d’indépendance était peut-être plus facile à fomenter en Haïti, puisque le rapport d’esclaves à maîtres ou colons français était de 8 esclaves pour 1 colon, alors que chez les colons espagnols de l’Ile, c’était de l’ordre de 3 pour 1, et chez les colons anglais bien au-dessous de cela. Le phénomène du marronage, sorte de guérilla ou de rébellion s’organisant dans le maquis, a pris de l’ampleur et a permis une mobilisation plus large en temps voulu. Dette d’indépendance Cette dette d’indépendance a été de fait négociée sur plusieurs années, de 1814 à 1883. Dès 1814, c’est Alexandre Pétion qui accepte cette proposition de la dette d’indépendance en échange de la promesse de la France de ne pas tenter une reconquête. En 1827, il y a accord sur son montant : 150 millions de francs-or. En 1838, il y a renégociation de cette dette, avec une baisse de 60 millions de francs. Elle sera définitivement acquittée en 1883 sous la présidence de M. Jean-Pierre Boyer, avec la fierté d’en avoir fini avec la France. Mais aujourd’hui ? Ces événements d’hier ont une actualité. Un certain slogan rend symboliquement pathétique la demande de réparation-restitution et coïncide par hasard avec la question agitée en France autour de sa mémoire coloniale. Peut-on en fait réévaluer une compensation aujourd’hui pour une dette d’hier, alors que la France prend aussi sa part de soutien au développement d’ Haïti ? Peut-on cependant évoquer une reconnaissance juste de l’inanité de cette dette qui rendrait compte de la fierté des Haïtiens de l’avoir acceptée et payée ? Enfin, on serait heureux de voir les restes de Toussaint Louverture reposer au Panthéon comme un hommage qui lui serait rendu dans la ligne des anti-esclavagistes qui y reposent : l’abbé Grégoire et Victor Schoelcher. BLOCAGES PRESENTSNous sommes sûrement héritiers de 200 ans d’histoire mouvementée. Dans les dix dernières années, deux interventions militaires américaines, avec notamment celle de la Minustah (Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti) nous rappellent notre vulnérabilité. Mais l’appui de la communauté internationale peut nous permettre de passer un cap précieux.De bannissements en bannissements
Quand je regarde l’évolution de mon pays, je note un état
permanent de crise. C’est comme le climat qui préside à tous les changements
et qui installe, on peut le dire, des dictateurs qui vont de bannissements en
bannissements. De fait, on laisse toujours de côté une part importante des
forces vives du pays. Ainsi tantôt ce sont les intellectuels qui font peur au
pouvoir parce qu’ils peuvent mettre en évidence le besoin de réformes
fondamentales. Tantôt on s’allie les petites gens, les pauvres, pour arriver
au pouvoir en leur désignant des opposants en qui ils n’ont plus
confiance : ceux qui peuvent tant soit peu organiser la vie économique du
pays, commerçants, industriels et grands propriétaires terriens. A un autre
moment, c’est une chasse aux sorcières sans discrimination ni justice, alors
que la réintégration positive de certains, comme les membres des armées, les
anciens acteurs politiques amnistiés, des compétences ça et là sur la
planète, mais bannis chez nous, serviraient les nouveaux projets. J’insiste,
c’est la pratique du perpétuel bannissement des uns et des autres par ceux
qui arrivent au pouvoir. Haïti prospèrera mais seulement en rompant cette
logique allant de bannissements en bannissements.Entre promesse et pardon Quand je regarde mon pays de cette façon, j’ai envie de proposer la démarche qui serait probablement utile pour instaurer une manière de vivre ensemble. Je l’appelle démarche entre promesse et pardon. Ce que j’appelle promesse, c’est l’attitude de celui qui arrive au pouvoir en disant sincèrement : Rien n’est fermé pour nous et pour le pays. Nous pouvons faire route ensemble. Allons-y ! Puis ensuite, de fait, il y a réconciliation avec les opposants. Le pardon n’est pas l’oubli. Au contraire le pardon est un retour qui ouvre à nouveau la porte sur l’avenir au lieu de la maintenir définitivement fermée devant soi et devant nous tous.La paix qui naît du pardon permet d’aller de l’avant ensemble. L’Afrique du Sud a fait cette démarche. Elle me paraît essentielle. Notre société civile Quand je note ce qui se fait jour depuis 2004, c’est peut-être l’affirmation positive de notre société civile. Des gens compétents en divers domaines commencent à penser l’avenir de notre pays. Ils sont sensibles à ce qu’on en dit et collaborent avec la communauté internationale, particulièrement avec le PNUD (voir l’encadré : Vulnérabilité et pauvreté en Haïti). Ils pensent pouvoir compter parmi les forces vives sur lesquelles on s’appuiera, lorsque les nouvelles institutions se mettront en place, courant 2006. L’essentiel est de maintenir le cap. Vulnérabilité et pauvreté en HaïtiNous trouvons dans ce rapport quelques aperçus des difficultés qui freinent, au-delà des catastrophes naturelles, les progrès des individus, des ménages et de la société. C’est ainsi que l’on évoque :1° - le délabrement des biens publics qui deviennent des maux publics. 2° - les ménages ont un revenu moyen équivalent à 44% du niveau nécessaire pour être au-dessus du seuil de pauvreté ; ainsi il leur faudrait doubler leurs revenus. 3° - la cohésion et l’évolution de la société sont menacées par les secousses politiques récurrentes et qui empêchent l’accumulation et la transmission de biens et de savoir-faire d’une génération à l’autre. 4° - la dépendance des importations alimentaires, la santé devient précaire et l’éducation est avant tout affaire de la famille. 5° - le déficit de citoyenneté. En conclusion : Haïti combine des conditions économiques, sociales et politiques catastrophiques (mauvaise gouvernance) à des risques naturels élevés. -(PNUD – 22 décembre 2005). L’AVENIR OUVERT !La société civile peut-elle être garante de l’avenir d’Haïti ? C’est la question que je me pose vraiment. Je suis sensible aux appréciations que l’on porte sur mon pays. Je relève en même temps l’importance de s’appuyer sur les forces vives en collaboration avec la communauté internationale.Une manière de regarder Haïti Il y a peu de temps, en novembre 2004, on parlait d’Haïti
en termes peu favorables : Etat prédateur, nation belligérante, pays à
mettre sous tutelle internationale. En mars 2005, on avait encore des mots
durs : Etat dangereux, instable, non sûr du point de vue international. De
fait il a été mis sous le contrôle de la Minustah, comprenant
8 000 militaires et 1400 policiers onusiens à côté de la police
haïtienne. J’y perçois un danger : celui de se sentir constamment
assisté ! L’Haïtien profond n’admet jamais l’assistanat, il a
toujoyrs quelque chose à donner. Dans notre habituelle fierté, nous serions
tentés de nous raidir. Nous préférons que l’on nous dise : vous pouvez
passer des difficultés à un avenir moins sombre.Une autre manière de voir les choses Je ressens une autre manière de voir les choses à partir du rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement). Certes on souligne que nous sommes un pays vulnérable par sa pauvreté, à laquelle il est urgent de remédier. C’est vrai, nous sommes un pays appauvri, désorganisé, mais avec des richesses humaines surtout. La nature persiste à faire bourgeonner l’ancienne perle des Antilles. La collaboration de la communauté internationale peut nous donner une chance. Elle prend acte de notre vulnérabilité et s’engage avec nous pour remonter la pente. Je souligne le rôle de certains secteurs de notre économie qui avaient entrevu quelques espoirs. En 2004, l’année des paysans voulait promouvoir tant soit peu la petite paysannerie qui a été découragée et détruite. Alors elle ne produit plus pour le pays et elle s’évade vers les villes. Selon une expression très forte : en Haïti, on en est venu à ouvrir son ventre à l’extérieur, c’est-à-dire attendre notre nourriture d’ailleurs ! Nous sommes sensibles à tout ce qui nous conscientise, par la formation et par l’éducation : aux efforts de la pêche, aux efforts de santé publique, aux efforts d’éducation, aux efforts associatifs. Notre indice de développement humain est encore là, par comparaison dans la Caraïbe, pour nous aider à garder espoir en l’avenir de notre population. C’est en ces domaines que l’Etat a besoin de suppléances : celles des associations et celles des Eglises. Nous en parlerons dans le prochain dossier. Propos recueillis par Albert Perrier
auprès du Frère Kysly Joseph
HAITI 27 750 km² 1/3 de Saint-Domingue Ile de la Tortue : 180 km² Ile de la Gonave : 600 km² Ile à Vaches : 52 km² 8 millions d’habitants 1 million d’Haïtiens exilés Noirs : 95 % Mulâtres : 5 % Langues Créole : officielle Français compris par 30% Analphabètes : 80 % Illustration : 1-Cartes d’Haïti et de son environnement dans les Caraïbes.-(Dessin du P. Jean Dehais). 2- Statue du "Nègre marron", Port-au-Prince.-(Ph. Jean Le Gall) 3- Un tap-tap, minibus avec des inscriptions religieuses.-(Photo Jean Le Gall) 4- Une manière de regarder Haïti…vers l’avenir.-(Photo Michel Robert -PSM) |