Questions à...


Questions à......




 
M. Gaston Kelman



Appels à plus de responsabilité 
 
Il ne mâche ni ses mots ni ses idées. Depuis 2004 et Je suis noir et je n'aime pas le manioc , il mène un débat contre les idées reçues à la vie dure.
Le 1er juin, il sera l'invité des Journées d'amitié spiritaine


Vous avez été 10 ans directeur de l’Observatoire du syndicat d’agglomérations d’Évry. Que vous a appris la banlieue ?
J’ai découvert la totale ignorance des attentes des immigrés. Né au Cameroun en 1953, naturalisé français en 1994, j’ai trouvé de nombreuses analyses faites par des gens qui n’habitaient pas les quartiers dont ils parlaient. Leurs rapports étaient d’une générosité soit naïve soit supérieure. Mais sans l’objectivité qui permet d’aller plus loin.
J’ai proposé une autre image de l’autre. Les gens ont bien réagi. Devant la forte présence de Maliens Soyinke sur Évry, nous avons créé un jumelage avec la ville de Kayes au Mali. Le rapport qui est sorti de la rencontre avec les Maliens m’a fait comprendre à quel point une certaine pensée française confondait couleur et ethnie. J’ai alors créé le CRI, Cercle de réflexion sur l’intégration. Pour proposer une autre analyse de l’immigration et de l’intégration. Le CRI a permis des colloques avec des responsables de la région parisienne. Ces débats m’ont conduit à écrire. Il m’a paru important d’élargir ces réflexions à un public plus large que celui d’une commune, d’une région. Les questions abordées touchant bien souvent une grande partie de la société.
 
Je suis noir et je n’aime pas le manioc a fait l’effet d’une bombe ? Pourquoi ?
Je crois que je débarassais l’humain d’une culpabilité ou d’une situation de victime héréditaire. Les Blancs se sont sentis heureux de ce nouveau langage. Il les changeait de s’entendre toujours répéter, à propos de tous les malheurs des Noirs : « C’est vous qui nous avez fait ça ! » Les Noirs, en revanche, à 80 %, se sont sentis trahis par leur « frère » noir qui dénonçait leurs défauts et leur manque de responsabilité auprès des Blancs. Ou qui se dissociait de leur destin collectif. Quand je fais le point sur l’effet de ce choc, j’en retire plus de bonheur que de peine. Parce que ça a fait évoluer les mentalités et les réactions entre beaucoup de gens. Ma vie a toujours été d’aller à la rencontre de l’autre. À cause de ce livre, « l’autre » sous ses différents visages m’a dit : « Merci, mon frère ! » Ou : « Qu’as-tu voulu dire ? » Ce débat m’a comblé.
 
« Je voudrais cesser d’être un Noir. Pour être un Homme ! » dites-vous. Le racisme n’est donc pas mort ?
Le racisme agressif (Apartheid, Ku Klux Klan et autres extrémismes) est aujourd’hui rejeté par tout le monde. Mais il existe des Français qui n’arrivent pas à concevoir qu’un Noir soit français, c’est très courant. Au-delà du racisme dont je sais me prévenir, je veux éviter de tomber dans la paranoïa qui fait confondre un acte tout bête avec un acte volontairement raciste.
 
Comment êtes-vous perçu en Afrique ?
Je suis le tonton qui dit des choses, mais faudrait qu’il reste chez nous! Je suis à la fois aimé et haï des mêmes, suspect de faire le jeu des Blancs. Mais de plus en plus indispensable dans le débat public. Parce que je dis des vérités qui nous rendent tous plus responsables. Je ne fais pas de procès anachronique. J’ose dire que j’aime Senghor. Montrez-moi 2 Noirs de son époque qui ont fait, en littérature et en politique, ce que cet homme a fait. Il est le père de toute la pensée africaine. C’est lui qui m’a appris qu’un Noir peut écrire !
 
Comment voyez-vous l’Afrique et ses relations avec la France ?
Je ne dis plus jamais « l’Afrique ». L’Afrique « incantation » n’existe pas. Je parle des États d’un vaste continent. J’accepte de parler de la responsabilité de la France dans des situations africaines. Mais je veux dire que c’est aussi et d’abord aux responsables africains de se situer par rapport à l’Histoire et à l’aujourd’hui de leur pays. Pourquoi certains acceptent-ils cette « dépendance » qui maintient leur population dans la pauvreté ? Voir de simples gens ici, en France, faire des collectes pour ramasser de quoi faire des puits là-bas, ça me gêne. Parce qu’il y a moyen de faire autrement.
 
C’est ce que vous annoncez dans Les Hirondelles du printemps africain ?
Oui ! J’y combats l’idée qui trouverait comme unique cause du sous-développement la rencontre avec le Blanc par la Traite et la Colonisation. Or, ces drames renferment des réalités complexes qui ne peuvent être interprétés à l’identique pour tous les pays africains. J’y combats aussi l’idée qui proclame l’unité et la fraternité des nations africaines. Je crois qu’il faut au contraire sortir de la vision romantique d’une unité de destin et bâtir une union africaine qui soit fondée, non sur une fraternité fantasmée mais sur des critères objectifs (démocratie, PIB, inflation) qui sont ceux qui ont permis la construction de l’Europe et bâtie par des hommes au regard neuf, des « révolutionnaires éclairés » capables d’écrire une nouvelle histoire africaine. Ils sont ces hirondelles qui annoncent le printemps après la nuit des tribalismes et des désillusions.
 
Vous intervenez souvent dans les médias et autres débats. Qu’est-ce qui vous fait courir ainsi ?
Je ne sens jamais la fatigue pendant les débats parce que je sens que ça fait bouger les choses. Le courage et la ténacité, c’est ce que j’ai reçu des spiritains qui m’ont formé au Cameroun. C’est dans ce qu’ils m’ont donné que je puise la force d’agir.
Propos recueillis par L. Heitz 

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