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Questions à P. Pierre Humblot, prêtre du Prado en République islamique d’Iran


Expérience et actes parlent plus fort que les discours

 

La découverte de Jésus en Iran suscite l’effervescence dans le cœur du P. Humblot et autour de lui. « Un certain nombre d’Iraniens s’est précipité vers moi pour approfondir l’Évangile. 3 ans de catéchuménat exigés, et il y en avait encore. » Avec un parcours original, Pierre nous relate une aventure rare.





Père Humblot, quelles sont vos origines et les pistes qui vous ont conduit chez les prêtres du Prado?
Je suis né à Paris en 1933, dans une famille traditionnellement chrétienne. Pendant mes études de philosophie au séminaire d’Issy-les-Moulineaux (92), j’avais lié amitié avec des prêtres-ouvriers de la banlieue, refusais de demander la tonsure et de prendre la soutane. J’ai souhaité rester libre de garder ce précieux contact alors que ces amis venaient de subir une condamnation des autorités romaines. C’était en 1955. Remercié par le supérieur du séminaire, je suis parti faire le service militaire au Maroc. Dans ce pays si attachant, je suis resté en contact avec une paroisse du Prado et avec une équipe de Petits Frères de Jésus. Avec eux, j’ai travaillé pendant 10 mois dans un hôpital au service de lépreux.
 
Ce parcours a-t-il posé les fondements pour une mission en pays d’islam?
Oui. Au Maroc, je me suis intéressé à l’islam. Les pradosiens m’ont accepté au titre du service du monde musulman. Frappé par les lépreux qui avaient le sens de la prière et de la soumission à Dieu, j’ai découvert que Dieu était le Tout-Autre qu’il faut adorer. Jésus n’est pas – ou pas seulement – mon ami: il est le Seigneur! Donc silence, louange, adoration. Ce contact m’a permis d’approfondir le sens de ma foi.
De retour en France, j’ai étudié la théologie à Lyon. Je l’ai trouvée trop occidentale pour être adaptée au monde musulman. J’ai demandé à continuer mes études dans le milieu du monde arabe. Or, il y avait, au Liban et en Syrie, des séminaristes et de jeunes prêtres grecs catholiques et maronites qui cherchaient à entrer au Prado, si bien que j’ai été envoyé au Liban en 1961 pour finir ma théologie et accompagner ces prêtres et d’autres jeunes qui voulaient nous rejoindre.
 
Comment avez-vous vécu ce temps de formation et de rencontre avec les peuples libanais et syrien?
J’ai dû apprendre l’arabe pour étudier la philosophie et la théologie orientales au Liban. Et pour accompagner les jeunes candidats au Prado, j’ai choisi de vivre la rencontre des pauvres avec chacun d’eux, pendant une semaine, en été, dans un bidonville. Je voulais qu’ils comprennent le sens de la pauvreté au lieu de leur faire des conférences et des discours. Autour de nous, seules 2 familles d’origine chrétienne y vivaient. Toutes les autres provenaient du milieu musulman. J’ai pu maintes fois constater la richesse humaine et spirituelle des pauvres, leur faculté de partage fraternel, une certaine façon de respecter les femmes dont nous pourrions nous inspirer dans notre Europe dévergondée et, pour eux, scandaleuse.
Après les études, je travaillais au dépotoir à ordures de Beyrouth avec les séminaristes ou comme docker au port. Au bout de 7 ans, les jeunes avaient acquis une bonne expérience. J’estimais qu’ils étaient prêts à prendre la responsabilité du groupe. Il fallait donc que je m’en aille.
 
Qu’avez-vous fait en quittant le Liban?
Je suis rentré en France pour un temps de recyclage. En 1968, l’évêque chaldéen de Téhéran a lancé un appel, demandant quelqu’un pour servir une église pauvre. Je me suis proposé et voilà comment j’ai atterri en Iran.
 
Quelle est la population de l’Iran aujourd’hui et combien se réclament de la foi catholique?
La République islamique d’Iran compte 75millions d’habitants. 95% sont musulmans shiites. 4% sunnites. 1% divers, dont les zoroastriens, les juifs et les chrétiens (majorité orthodoxe). Il y a, à peu près, 1 chrétien/1000 hab.
 
Comment avez-vous vécu la rencontre avec le peuple iranien?
Arrivé en Iran, j’ai vécu un changement complet d’ambiance. De nouvelles années d’études se sont succédé: langue persane, culture et poésies mystiques musulmanes très influencées par la tradition des monastères primitifs. C’était un autre monde, passionnant à découvrir. Après avoir appris la langue, j’ai travaillé pendant des années avec des convertis iraniens et d’autres amis spécialistes de la traduction de nombreux ouvrages chrétiens dont la Bible, le concile Vatican II, etc. Nous nous faisons connaître à travers deux sites Internet, l’un pour les enfants et l’autre pour les adultes.
 
Quelles sont les expériences qui vous ont marqué en particulier?
Deux petites expériences m’ont aidé à réfléchir. Alors qu’avec des amis iraniens nous terminions un vocabulaire chrétien en persan, nous avons buté sur tout un arsenal de notions grecques incompréhensibles au commun des mortels et quasi intraduisibles – comment rendre en persan ce mot de la foi chrétienne, «consubstantiel», par exemple? J’ai toujours été étonné de voir des catéchumènes, avec lesquels j’avais travaillé sur un texte d’Évangile, m’apporter la semaine suivante une poésie qu’ils avaient rédigée sur le même sujet entre-temps. C’est une réaction typiquement iranienne d’amis qui sont tous des artistes.
 
Y a-t-il une lueur d’espoir pour l’avenir du christianisme dans ce pays?
L’Église est en train de disparaître, semble-t-il, à vue humaine! Il y a toutefois des signes d’espérance. Un exemple! J’ai rencontré un jeune Iranien d’une famille relativement aisée, très musulmane et qui a été attiré très tôt par les questions religieuses. D’une intelligence supérieure, il dévorait tous les livres religieux, dont le Coran, qu’il trouvait chez lui. Se rendant compte qu’il était pécheur, il se sentait en contradiction avec lui-même. Un jour, un chrétien à l’université lui offre un Évangile. Il s’est dit qu’il allait le travailler pour lutter contre le christianisme. Surprise! Il y découvre le Christ et la profondeur de son amour. Sa famille en est déçue. Son père voulait l’emmener au pèlerinage à La Mecque dans l’intention de le ramener à l’islam ou de le faire disparaître. Mais la grippe aviaire se déclarait et le pèlerinage est annulé. Il a la vie sauve. Il m’a écrit dernièrement et m’a dit: «Je veux absolument rester en Iran pour servir l’Église et témoigner auprès de mes amis iraniens ou de mon pays. Sinon ma conversion est inutile.» Il est conscient toutefois que cela est très dangereux sous le régime islamique.
 
Quel message souhaitez-vous transmettre Ă  nos lecteurs?
Je les invite à lire Sebastian Brock, un des plus grands spécialistes des Églises syriaques. Dans son récent ouvrage, Prière et vie spirituelle, Textes des Pères syriaques, voici ce qu’il écrit: «En tant que seul représentant d’un christianisme sémitique qui est resté pour l’essentiel, non hellénisé – c’est-à-dire non européanisé et non occidentalisé – le christianisme syriaque primitif acquiert une pertinence nouvelle dans un monde moderne où les Églises d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine cherchent à juste titre à secouer l’héritage culturel européen d’un christianisme qu’elles ont généralement reçu par l’entremise de missionnaires européens ou nord-américains. Ici, dans la tradition syriaque primitive, nous rencontrons une forme de christianisme dont l’expression théologique n’est pas encore influencée par la tradition philosophique grecque, mais emploie des formes de pensée bien plus conformes à l’environnement culturel propre à ces Églises.» C’est exactement mon expérience. Je signe donc des deux mains.
 
Propos recueillis par E. Shirima

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