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  Dossier      Réseau Foi et Justice Afrique-Europe 


Écouter la voix du Sud

AEFJN fait du lobbying 1 auprès des responsables européens en relation avec le Sud. Les congrégations qui y travaillent savent qu’il est urgent d’écouter les différentes tonalités de la voix du Sud. Parmi elles, celle d’Aminata Traoré, Malienne.

Depuis des années, elle réfléchit sur les rapports entre l’Occident et l’Afrique et elle ne cache pas son inquiétude pour l’avenir. Dans son dernier ouvrage, Le Viol de l’imaginaire (Fayard, Acte du Sud), elle livre sa pensée.
Elle commence par dire que l’Occident est entré chez les peuples d’Afrique par effraction et qu’il dépossède et assujettit. Et ceci en plusieurs phases& : l’esclavage d’abord, suivi de la colonisation et, depuis 50 ans, d’un néolibéralisme imposé, sans respect pour les indépendances des pays africains.
Elle ne s’appesantit pas sur hier& ; elle regarde l’aujourd’hui et l’avenir.
Elle part de l’éblouissement d’un rêve né en 1960& : l’Afrique redevenue elle-même, indépendante. Le temps de l’utopie est possible& ; tous les espoirs semblent permis. Hélas& ! Elle constate que « rien n’est changé dans la nature des rapports entre les anciennes puissances colonisatrices – auparavant impliquées dans le commerce atlantique – et leurs anciennes colonies, excepté la forme et les mécanismes de la possession et de l’assujettissement ».
Aujourd’hui, « les nations riches et les IFI (Fonds monétaire international et Banque mondiale) forment depuis longtemps une coalition contre les peuples anciennement colonisés, dont elles ont besoin comme de marchés pour écouler leurs biens et leurs services et pour se ravitailler en matières premières à bas prix ».
Elle relève deux gros problèmes qui sont de vrais défis pour les peuples d’Afrique& : la dette qui sert de moyen de pression pour les grands de ce monde et la nature du commerce mondial& : « Le rééchelonnement de la dette ne peut se faire que si ces pays suivent les critères des IFI, donc tout faire dans les exigences du Marché (cf. le G7 de Lyon en 1996 qui lance l’initiative des PPTE, pays pauvres très endettés). Le but primordial de cette initiative était de faire passer nos entreprises qui étaient entre les mains des États (africains, N.D.L.R.) à des entreprises extérieures (donc européennes, seules capables d’apporter les capitaux). D’où déception et amertume des peuples devant le mécanisme de la confiscation de leur destin, avec la complicité de leurs dirigeants qui ne se sentent pas obligés de rendre compte au peuple. »
Quant au commerce mondial, il est géré par les principes de l’OMC, fruits de longues négociations des grands de ce monde sur le plan politique et commercial& : libéralisation totale des échanges commerciaux, élimination progressive des droits de douane, mêmes règles pour tous les pays, interdiction de subvention, de dumping et de restriction, non-discrimination, tout cela est ressenti comme « une ouverture forcée au monde qui est synonyme de dépossession et d’appauvrissement en Afrique ».
Et elle conclut& : « Il est grand temps que la mondialisation néolibérale soit lue, interprétée et traitée comme le rouleau compresseur qui broie l’espoir et les vies humaines en Afrique. »
Le grand drame est que « les maîtres du monde ont décrété qu’il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme ».
Nous avons « d’un côté le mépris, l’hypocrisie et la convoitise des possédants qui ne pensent qu’à préserver leurs intérêts et, de l’autre, le manque de vision et de courage politique de nos dirigeants ».
Tout est décidé par des gens qui échappent totalement au contrôle des communautés& : Davos, les comités des chefs d’État et de gouvernements qui prennent les décisions à l’OMC, aux IFI, à l’Europe, la convention de Cotonou, AGOA, etc.
Aminata souligne avec douleur que l’Occident est arrivé à nous faire croire que nous sommes pauvres et incapables d’imaginer et de faire valoir une vision qui nous soit propre. L’Occident a violé notre imaginaire. Ce viol est une constante dans notre rapport avec lui& : « Il aurait pu se contenter de nous prendre des biens matériels, mais il a voulu asseoir sa domination et la proclamer en ravalant les peuples au rang de pauvres, contraints, pour se rapprocher du monde des non-pauvres, de lui emboîter le pas. Après avoir été ses esclaves, ses tirailleurs, ses colonisés, maintenant nous sommes ses pauvres. […] Il nous faut reconstruire notre être disloqué, vu que l’esclavage et la colonisation nous ont détruits intérieurement et ont tué la confiance que nous devons avoir en nous-mêmes. […] J’ai la certitude que le monde global, prôné par le discours dominant, est gangrené par le démon du racisme. »
Suit une longue réflexion courageuse sur les dirigeants africains.
Elle commence par constater que ceux-ci sont les relais des maîtres du monde et qu’ils doivent mettre en place ce que décident l’OMC et les IFI et rentrer dans la logique du marché (néolibéral). Ils n’ont pas les mains libres& ; s’ils résistent, il leur sera bien difficile d’accéder aux capitaux. C’est pourquoi ils en arrivent à prétendre que le continent africain doit s’insérer dans la mondialisation pour « juguler la pauvreté ». L’OMC veut imposer à tous les pays son grand principe& : c’est par le commerce que la pauvreté sera vaincue. Or cette mondialisation est mercantile et déshumanisante.
Le type de rapports avec l’Occident et la place ambiguë des dirigeants africains font penser à Aminata Traoré que tout cela est un immense gâchis, un échec patent.
De fait, « aucune croissance n’est durable sur la base de l’exclusion du peuple et de l’alliance avec les forces du marché. […] Les jeunes exclus de la production, donc de la société, sont de plus en plus nombreux à satisfaire leur besoin d’ailleurs dans l’exil ou dans le fondamentalisme religieux. […] L’irrésistible besoin d’ailleurs qui habite la grande majorité des Africains n’est ni plus ni moins que l’expression d’échec du développement et des transitions démocratiques. Cette réalité nous interpelle autant que l’Occident qui se barricade ».
Alors, que faire& ? Aminata s’est engagée dans la création de multiples entreprises au niveau de sa région.
Elle « plaide pour un retour à soi, à la fois pour soi et pour un meilleur être au monde. […] Ce retour à l’humain est une nouvelle culture de l’altérité qui ne peut que déstabiliser dans leurs certitudes les chantres et les défenseurs du néolibéralisme, pour qui tout est à vendre ».
« L’Autre Afrique exige des organisations de la société civile une meilleure connaissance des mécanismes et des enjeux de la globalisation, et requiert un regard et un contrôle citoyens effectifs sur l’ensemble des acteurs institutionnels et politiques, nationaux et internationaux. »
La société civile doit être planétaire. La société civile du Nord doit être complice de celle du Sud. « Un autre monde est possible. L’homme, non le marché, en est la référence, le levain et la finalité. »
Il est sûr que si nous continuons à ne pas écouter les paroles qui viennent du Sud, même si elles nous semblent étranges sous certains aspects, nous n’arriverons sans doute pas à mettre en place de nouveaux rapports de respect vrai entre le Nord et le Sud.
Bernard Foy
befoy@wanadoo.fr


1 lobbying& : travail d’influence par des rencontres avec les décideurs.


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