Quel type de ministère pour demain ?
Comment y préparer les jeunes ?
Fernando Domingues
Le
P. Fernando Domingues est missionnaire combonien. Après quinze ans de ministère
missionnaire au Kenya (banlieue de Nairobi et communauté de formation
internationale de son Institut), il est devenu recteur du
Pontificio Collegio Urbano:
à Rome (2005). Docteur en théologie, il est l’auteur de Christ
Our Healer, Nairobi, Paulines-Africa,
2000, et de plusieurs articles.
Le nombre exceptionnel de participants
à ce séminaire sur la formation interculturelle montre clairement l’intérêt
de la question. De nos jours, les vocations se raréfient dans certaines régions
tandis qu’elles abondent ailleurs ; ce phénomène rend perplexe. Il est
cependant encore plus difficile à comprendre pourquoi un pourcentage élevé de
candidats, arrivés à la dernière étape du parcours de formation, abandonnent
le séminaire ou la vie religieuse tandis que d’autres mettent fin à leur
« engagement à vie » après quelques années de ministère.
D’autant plus qu’on a toujours considéré les dernières années de
formation et les premières de ministère comme une période de grande générosité
et d’enthousiasme.
Nous avons encore d’autres raisons de
nous faire du souci. Dans les centres internationaux où toutes les cultures
sont apparemment fort appréciées, la formation semble mal équiper les
candidats pour l’exercice de leur ministère. Cela ne tient certainement pas
à la durée, plus longue que n’importe quelle autre formation académique ou
professionnelle. Curieusement, le plus dur pour eux, c’est précisément le
contexte culturel ! Les jeunes qui acceptent d’exercer leur ministère
dans un milieu économiquement défavorisé le font dans l’espoir inavoué que
ces années de sacrifice les aideront à obtenir plus tard un poste plus
gratifiant. Dans les conversations informelles, on entend souvent dire que
l’objectif des jeunes religieux originaires des pays en voie de développement
est de recevoir une formation de bon niveau qui leur permettra de s’installer
dans les milieux aisés du monde occidental.
Nous ressentons le besoin de répondre
à deux questions urgentes. Comment éviter de perdre tant de jeunes ? La
formation multiculturelle conduit-elle à la superficialité personnelle qui
semble être à l’origine d’un si grand nombre de défections au cours des
premières années de ministère ? Nous pouvons répondre à ces questions
de plusieurs façons. D’abord en refusant tout changement. Après tout, notre
congrégation est internationale, les candidats le savent et doivent apprendre
à fonctionner dans ce contexte. Si nous en perdons beaucoup, tant pis !
Cela veut probablement dire qu’ils n’étaient pas faits pour nous. On peut
également réagir à cette situation en imposant de nouveau l’uniformité. Le
pluralisme est vu comme destructeur du désir de poursuivre un objectif commun
et du sentiment d’appartenance à un groupe dont l’identité est bien définie.
Revenons donc à
un même ensemble de valeurs et de priorités,
à une même vision théologique,
à
une même liturgie, grâce à une discipline commune solide. Mieux vaut
former tous les jeunes ensemble, ou du moins dans des groupes très larges qui
suivent
exactement les mêmes
directives, peu importe où ces centres de formation sont situés. Une troisième
solution parfois envisagée est de former les jeunes dans leur milieu
d’origine et d’envoyer seulement les plus mûrs à un centre international où
ils se préparent à un ministère à l’étranger.
Aucune de ces solutions n’est
pourtant totalement satisfaisante. Nous sommes confrontés à une situation
problématique apparemment sans issue. Il peut toutefois être intéressant de
la considérer d’un point de vue différent, mettant provisoirement de côté
nos préoccupations présentes. Je vous propose donc de réfléchir à deux
questions. De quel type de ministère l’Église a-t-elle besoin aujourd’hui ?
Comment pouvons-nous préparer nos jeunes membres à répondre de façon adéquate
à ce besoin ?
La
multiculturalité<
Il faut tout d’abord se rappeler que
la multiculturalité ne fait pas l’objet d’un choix, surtout dans le domaine
de la formation. Les flux internationaux de personnes, d’idées,
d’informations, etc., existent depuis longtemps et ne cessent de s’intensifier. Le monde tend à privilégier les centres
d’études internationaux. Selon les statistiques, au moins 1,5 million
d’étudiants étaient inscrits aux universités et centres d’études supérieures en
dehors de leur pays en 2002. Environ 80% de ces étudiants sont originaires de
pays en voie de développement et font leurs études en Occident. Les plus grands
fournisseurs d’étudiants internationaux aux États-Unis sont l’Inde et
la Chine.
Et 80% d’entre eux ne rentrent pas dans leur pays d’origine
après avoir terminé leurs études
[1]. Les 20% qui rentrent
sont imprégnés d’une culture universitaire profondément marquée par le pays qui
les a accueillis. Ils occuperont des postes de direction dans les domaines de
l’enseignement, de l’économie et de la politique ; postes qui leur
permettent d’exercer une influence non négligeable sur leurs cultures
d’origine. Même les étudiants qui ne quittent pas leurs pays font une
expérience multiculturelle grâce aux multiples programmes de jumelage entre
universités et autres institutions d’enseignement supérieur (échanges
d’enseignants et d’étudiants pour des périodes données).
Il y a certes le danger de créer
une « union d’inégaux » ou d’autres formes de néo-colonialisme
[2], mais le processus de
mondialisation ne s’arrêtera pas. Bien au contraire, il s’imposera avec plus de
force. Par conséquent, les tentatives de créer des structures de formation
monoculturelle doivent être considérées comme de véritables anachronismes.
Quelques difficultés
La présence de candidats originaires de diverses cultures dans nos instituts de
formation n’est pas un problème en soi. Il faut cependant admettre qu’elle ne
va pas sans difficultés. Il y a d’abord la langue. Souvent, les jeunes
apprennent une langue commune au noviciat, langue plus ou moins bien maîtrisée
vers la fin de leurs études. Mais qu’ont-ils assimilé de plus ? Est-il
possible d’étudier la théologie en profondeur dans une langue étrangère qu’on
ne connaît que superficiellement ?
Peut-on raisonnablement s’attendre à un échange interculturel profond,
conduisant à l’enrichissement réciproque, dans une communauté de formation
composée de personnes originaires de vingt cultures différentes ? Quel
type de relation formative peut être établie entre un candidat chinois et un
formateur portugais ? Est-ce qu’une forme de « culture commune »
est envisageable dans ce type de communauté de formation ? Si on impose la
culture locale à tous les candidats, tout en les invitant à
« oublier » leur culture d’origine, les aide-t-on à faire face plus
tard à la culture dans laquelle ils exerceront leur ministère ?
De gros problèmes
Un centre de formation uniforme où tout est clair et bien défini, aussi bien au
plan des contenus et des stratégies qu’à celui de la discipline, est peut-être
plus facile à gérer. Cependant, les ministres ainsi formés devront faire face à
de gros problèmes. Ayant assimilé un seul type de théologie et de liturgie,
n’ayant fait l’expérience que d’un seul modèle de vie sacerdotale et de vie
consacrée, ils seront au service d’une communauté ecclésiale dont l’expérience
et la vision de la vie chrétienne ne correspondent guère à ce qu’ils ont
appris.
Je pense ici au ministre qui a appris à voir et à célébrer l’eucharistie comme
un don de Dieu, effectivement offert aux gens par le prêtre qui a reçu le
pouvoir spécial de consacrer le pain et le vin, afin que les gens puissent
adorer le Christ exposé dans le Saint-Sacrement… Ce prêtre entrera en conflit
avec une communauté où l’eucharistie est vue et célébrée en termes de communion
et de mission accomplies par le Christ à travers la communauté présidée par le
prêtre. Certains prêtres s’identifient avec un seul type d’animation de
communautés chrétiennes. Il leur est alors difficile d’admettre que la
communauté vers laquelle ils sont envoyés à l’étranger fait partie de la
« vraie » Église, et ceci simplement parce qu’elle rejette leur
autoritarisme.
Promouvoir l’ouverture
De nos jours, la multiculturalité (y compris la pluralité des points de vue)
est devenue la façon de vivre de l’Église. Bien sûr, cela peut créer quelques
difficultés, mais les ministres que nous formons sont supposés fonctionner dans
cette Église multiculturelle aux multiples visages. Par ailleurs, quand nous
tournons notre regard vers le monde, nous y apercevons une merveilleuse
diversité de mentalités, de cultures et d’expériences religieuses qui nous
interpelle. C’est ce monde réel que les ministres de demain sont appelés à
servir. Il ne s’agit donc pas pour nous d’accepter ou de rejeter la
mondialisation, mais de former des ministres capables et heureux de servir le
monde et l’Église réels, c.-à-d. multiculturels.
Le lecteur aura remarqué que j’associe la question de la formation
multiculturelle à celle d’un sain pluralisme théologique et liturgique. Il
s’agit certes de réalités distinctes, mais elles se rapprochent au plan des
attitudes. Une personne aux vues théologiques unilatérales ne réussira jamais à
s’intégrer profondément dans une autre culture. De même, quelqu’un dont le
regard ne dépasse guère les frontières de sa propre culture d’origine restera
fermé aux expériences et notions de vie chrétienne qui diffèrent des siennes.
La théologie et la culture en elles-mêmes importent peu, ce qui compte avant
tout, c’est l’attitude fondamentale d’ouverture à la diversité et à la
pluralité. L’Église d’aujourd’hui a besoin de ministres qui osent s’ouvrir aux
autres !
Le grand défi de la formation est, me semble-t-il, de promouvoir cette
ouverture théologique et culturelle tout en évitant la superficialité qui rend
les candidats trop fragiles face aux difficultés inévitables de leur futur
ministère. Pensons à la semence tombée sur le terrain rocheux : elle se
lève rapidement, mais aussitôt brûlée par la chaleur du soleil, elle se
dessèche par manque de racines (cf. Mc 4, 5-6). La profondeur dans la formation
multiculturelle me paraît une question cruciale. Mgr Luis Antonio G. Tagle,
évêque philippin, peut nous aider à y réfléchir. Je m’appuie pour ce qui suit
sur son récent discours au
Asian Missionary Congress à Chiang
Mai
(Thaïlande , 19-22 octobre 2006)
[3].
Former des « narrateurs "
Mgr Tagle attire notre attention sur quelques personnes qui ont réussi à
raconter le récit de Jésus de façon remarquable. Il mentionne, entre autres,
Mère Teresa. Ces personnes montrent ce que chaque chrétien individuel et chaque
Église locale sont appelés à être et à faire. À travers l’action de l’Esprit,
le récit de la vie de Jésus est confié à ses disciples. Le raconter, c’est
rendre le Christ présent. Cela suppose cependant que la vie du narrateur fasse
partie du récit. Il ne peut accomplir cette tâche que dans la mesure où sa
propre vie a été transformée par le message à annoncer. Mgr Tagle note aussi
que chaque narrateur enrichit le récit qui peut être raconté de plusieurs
façons. « Les gestes d’une personne, son comportement, le ton de sa voix,
les expressions de son visage, les positions de son corps sont partie
intégrante du récit »
[4]. Les meilleurs
narrateurs, ce sont ceux dont la vie entière est devenue une partie du récit de
la présence agissante de Jésus dans le monde d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils
sont, chaque décision prise, tout service rendu, n’a qu’un seul objectif :
continuer à raconter ce récit et aider d’autres à devenir à leur tour des
narrateurs du même récit. L’image du narrateur renvoie au noyau de la formation
multiculturelle : la rencontre profonde entre le Christ et le candidat
dans son propre contexte.
Identité et
ouverture
Tout en racontant fidèlement son récit, le narrateur s’exprime toujours d’une
façon très personnelle. Il anticipe les besoins d’audiences variées et intègre
dans son récit de nouveaux éléments à partir de son expérience personnelle.
Les jeunes que nous formons se préparent à raconter le récit du Christ. D’où
l’importance d’une rencontre personnelle avec le lui, une rencontre vécue et
explicitement articulée dans des comportements qui deviennent graduellement
plus constants. Voilà donc la bonne terre dans laquelle le candidat plonge ses
racines, la profondeur qui constitue le fondement de l’harmonie de la pluralité
de visions théologiques et de cultures qu’il rencontre et intègre
progressivement dans sa propre vie et son ministère. Il est plus important
d’accompagner les jeunes dans leur cheminement de foi que de leur fournir des
réponses valables dans toutes les circonstances ou de leur inculquer des modes
de comportement standardisés supposés les défendre contre toutes les menaces
imaginables. L’identité, le sentiment de sécurité et la persévérance de la
personne jaillissent de son intérieur et ne peuvent être imposés de
l’extérieur. Dans ce contexte, on parlera parfois de vertébrés qui se tiennent
debout grâce au squelette qui reste invisible, contrairement aux limaces, des
mollusques qui dépendent d’une coquille extérieure pour leur défense.
L’équilibre entre la profondeur personnelle et l’identité culturelle d’une
part, et l’ouverture aux autres cultures d’autre part, est parfois appelé
tierce culture
. Elle caractérise la
personne qui vit longtemps à l’étranger sans parvenir à s’identifier totalement
avec la culture qui l’accueille. Rentrée chez elle, cette même personne a le
sentiment d’être un étranger dans son propre pays. Elle a cependant une
identité personnelle claire et profonde, peu importe où elle se trouve. Elle
fonctionne aisément dans n’importe quel contexte et l’interaction adulte avec
les autres se situe à un niveau très profond.
Une chance et non un problème
Lors d’une discussion amicale, un professeur me confiait qu’il voulait changer
le titre de son cours à l’université en « L’anthropologie culturelle et le
problème de l’inculturation ». Je lui ai fait remarquer que le terme
« problème » ne convenait pas. En effet, pour les missionnaires et la
plupart des théologiens, l’inculturation n’est pas un problème à résoudre. Il
s’agit plutôt d’un processus nécessaire. La foi chrétienne doit sans cesse et
de manière nouvelle s’exprimer dans les cultures qu’elle touche. Au cours de ce
processus, la culture est transformée de l’intérieur et la nouvelle expression
de foi enrichit l’Église entière. De nouvelles approches théologiques voient le
jour, conduisant à des célébrations liturgiques, des intuitions spirituelles et
des formes d’annonce inédites.
Il s’ensuit que l’inculturation n’est pas un problème à résoudre, mais une
chance à saisir. Par ailleurs, chaque fois que la foi et la culture s’éloignent
l’une de l’autre dans les sociétés de tradition chrétienne, une nouvelle
inculturation s’impose. La transmission de la foi chrétienne d’un peuple à un
autre, d’une culture à une autre, a lieu aussi bien dans les pays dits de
mission qu’en Occident où les flux migratoires confrontent les communautés
chrétiennes avec la présence d’autres cultures et traditions religieuses. Une
formation en vue d’un apostolat monoculturel me paraît tout à fait irréaliste.
Il n’y a pas à se demander si nous avons besoin d’une formation
multiculturelle, mais comment nous pouvons la mettre en œuvre.
Intériorisation de valeurs
Le plus grand défi des formateurs est d’aider les jeunes à intérioriser les
valeurs fondamentales de leur vocation. Ils subissent quotidiennement un
véritable bombardement : divers points de vue, expériences variées,
arrière-fonds insoupçonnés, etc. Comment les accompagner de telle manière que
le parcours de formation, parfois périlleux, les conduise à pleinement assumer
leurs responsabilités ?
Il y a d’abord quelques dangers à éviter. Le premier, c’est ce qu’on appelle
« le plus petit dénominateur commun » pour maintenir la paix.
La maison de
formation devient alors une résidence où chaque candidat ou groupe de candidats
vit dans une « île culturelle ». On évite les conflits et on
sauvegarde l’identité culturelle de chacun. L’approche du « melting
pot » ou du « tout à refaire » me paraît aussi dangereuse.
Chaque petit détail de la vie devient une question communautaire. On s’ingénie
à mélanger sans cesse les divers éléments de chaque culture présente, dans
l’espoir d’en créer ainsi une nouvelle. Pareille approche conduit à la
frustration générale : tous ont le sentiment que leur culture n’est pas
respectée et personne ne s’identifie avec la « nouvelle culture ». Un
troisième danger à éviter, c’est la formation « à l’image et la
ressemblance du formateur ». Incapable de discerner le caractère unique de
chaque candidat et le dessein de Dieu pour chacun
[6], le formateur se prend
tout simplement pour le modèle à suivre. Cette approche peut revêtir plusieurs
formes. La « voie fondamentaliste » consiste à identifier (ou
imaginer!) dans le passé un « âge d’or » qu’on s’efforce de rétablir
ou de reproduire avec les candidats d’aujourd’hui. Parfois, l’objet de
l’identification est une « voie contemporaine » (un mouvement
ecclésial, une façon particulière de vivre le charisme de l’Institut, etc.)
présentée comme
la voie à suivre dans tous les détails par chaque
candidat. Les dangers que je viens de mentionner ont une chose en commun :
l’absence de discernement des éléments uniques du cheminement de chaque
candidat vers Dieu. Quand on ne parvient pas à éviter de tels dangers, on forme
des ministres certes bons observateurs de règles extérieures, mais dépourvus
d’une réelle conviction interne.
Il faut ensuite mettre en œuvre trois dynamiques formatives fondamentales à
chaque étape de la formation multiculturelle. Cela permet aux jeunes de
progresser dans leur cheminement et de développer graduellement et de façon
équilibrée une identité personnelle ainsi qu’une plus grande ouverture
multiculturelle. La première dynamique,
l’éducation, doit précisément garantir cette continuité. Les défis
venant de l’extérieur et les nouvelles exigences inhérentes au parcours doivent
être situés dans l’ensemble du cheminement personnel du jeune. Il n’est pas
réaliste de s’attendre à de grands bonds en avant dans la formation. Les
candidats assimilent et intériorisent les éléments qu’ils perçoivent comme
étant en continuité avec ce qu’ils sont déjà et ce qu’ils ont déjà fait. Le
cheminement de chaque candidat est caractérisé par le dialogue continu entre
les acquis culturels et religieux antérieurs et les nouvelles propositions
qu’il reçoit au cours du processus de formation multiculturelle.
La deuxième dynamique est celle
de
la formation. Une vocation ne se développe pas spontanément, elle
doit être cultivée. Au nom de l’Église et de l’Institut particulier au sein
duquel il œuvre, le formateur présente un ensemble de valeurs concrètes qui
constituent le noyau d’une vocation spécifique. Cet ensemble de valeurs, de
priorités et de pratiques est destiné à faire partie de l’identité future du
candidat. Par conséquent, le formateur n’est pas un spectateur passif. Sa
présence n’est pas neutre, il ne se comporte pas en observateur ou juge
extérieur du cheminement du candidat
[7].
Il s’efforce de vivre les dimensions fondamentales de sa vocation spécifique de
façon à faire naître chez les candidats le désir de les intérioriser à leur
tour. Les valeurs fondamentales du charisme de l’Institut ou du ministère
ordonné diocésain font partie de cet ensemble. Le formateur accompagne en même
temps le candidat dans ses efforts continus d’intériorisation des différentes
éléments du processus de formation. De cette façon, il lui permet de faire une
synthèse personnelle des différents éléments : la théologie ou d’autres
matières étudiées, de nouvelles expériences pastorales, le vécu interculturel
en communauté, l’éventuel choc culturel causé par la rencontre avec la culture
du pays où la communauté de formation est située, les diverses expériences de
prière, la rencontre avec des formes inconnues de spiritualité, etc. Il faut
reconnaître que le mûrissement de la personne humaine est un processus très
lent et qu’il exige un effort continu aussi bien de la part du candidat que de
celle du formateur. Un tel effort ne saurait se réduire à quelques conférences
adressées au groupe entier. Une stratégie concrète est nécessaire qui accorde
une place importante aux rencontres personnelles régulières.
Voici quelques suggestions pratiques. On peut prévoir des rencontres
personnelles et des dynamiques de groupe qui aident le candidat à confronter la
théologie académique qu’il est en train d’étudier avec sa vie personnelle et
son expérience dans la communauté de formation multiculturelle. Il est
également bon d’encourager les réunions avec des étudiants originaires d’autres
contextes ecclésiaux et culturels. Celles-ci seront des occasions d’échanges de
vues et d’expériences auxquelles il vaut mieux que le formateur ne soit pas
présent. Il faut certainement veiller à ce qu’il y ait des temps quotidiens de
silence consacrés à l’assimilation et l’approfondissement des contenus, des
expériences personnelles, etc., dans le contexte de la rencontre avec le
Seigneur. Finalement, il est toujours intéressant d’organiser des célébrations
liturgiques qui donnent à chaque participant le sentiment que son propre
contexte ecclésial, spirituel et culturel est présent tout en lui permettant de
découvrir le Seigneur qui construit l’unité dans la diversité.
La troisième dynamique est le
discernement des aptitudes du candidat en
tant que
membre d’un ensemble ecclésial déterminé. C’est elle qui
l’aidera à trouver sa place dans la congrégation ou dans le diocèse. On doit
lui offrir toutes les chances de devenir un protagoniste créateur du charisme
reçu à travers la dynamique de la formation. Le formateur adopte le rôle du
facilitateur qui donne la juste stimulation au bon moment. Par exemple, à un
moment donné le candidat sera confronté à des questions très personnelles
concernant son insertion. Quel genre de prêtre, de personne consacrée, de
missionnaire, etc.,
je veux
être ? Comment
puis-je contribuer à la mise en œuvre du charisme de
l’Institut auquel j’appartiens ? Quel type d’apport
suis-
je
appelé à offrir au clergé de mon diocèse ? Dans quels domaines
suis-je appelé à interpeller mes confrères et consœurs ? Quel
pourra être
mon domaine de spécialisation ou mon champ
d’apostolat ? On doit aider le candidat à discerner la place que Dieu lui
a réservée dans un Institut de vie consacrée ou un presbyterium. Le formateur
l’accompagnera comme un frère ou une sœur aînée.
La formation multiculturelle permettra au candidat d’enrichir considérablement
le diocèse ou l’institut au sein duquel il travaillera. Pensons dans ce
contexte à la contribution de l’apôtre Paul à l’Église de Jérusalem – et à
toute l’Église ! – grâce à sa formation multiculturelle à Antioche
[8]. Il est important de ne
pas abandonner le candidat arrivé à la dernière étape de sa formation. Il a
besoin d’un frère ou d’une sœur aînée qui l’encourage tout en restant critique
et en se tenant à une distance respectueuse.
Les formateurs
Je termine en disant un mot sur les formateurs. À part les qualifications
requises dans tout contexte ecclésial
[9],
quelles doivent être les caractéristiques des formateurs qui exercent leur
ministère dans un contexte multiculturel ? Voici quelques suggestions à
partir de ma propre expérience.
Le formateur est une personne imprégnée de la tierce culture. À l’aise avec sa
culture d’origine, il a également une bonne expérience d’au moins un autre
contexte culturel. Il me paraît également indispensable que les formateurs
considèrent leur ministère comme une vocation et qu’ils soient disposés à
servir pendant plusieurs années. On n’apprend pas à fonctionner comme formateur
dans un contexte multiculturel en peu de temps. L’expérience est certes
importante, mais il faut surtout être capable d’apprendre de sa propre
expérience et de celle des autres. Les formateurs doivent pouvoir, voire
désirer travailler en
équipe
internationale. Pareille équipe est indispensable. Elle donne aux formateurs la
chance de vivre eux-mêmes ce qu’ils enseignent aux autres. La vie du formateur
est plus importante que ce qu’il dit. Ensuite, les candidats ont parfois besoin
de quelqu’un de leur propre culture ou de quelqu’un qui la connaît bien.
Finalement, le formateur doit être un bon « narrateur » qui raconte
l’Évangile de façon créative en intégrant dans son récit sa propre expérience
de vie.
Fernando Domingues<
Il peut être utile de rappeler ici les trois guides spirituels aveugles les
plus dangereux mentionnés par Saint Jean de
la Croix
: soi-même (il y consacre deux paragraphes, § 66-67), le diable
(trois paragraphes, § 63-65), et le directeur spirituel (trente-trois
paragraphes, § 30-62). Cf. Saint Jean de
la Croix
, Fiamma viva d’amore B, III,
dans Opere, Roma Morena, OCD,
2001, p.790 ss. En réfléchissant à l’enseignement de Saint Jean de
la Croix
concernant le « directeur spirituel aveugle », le P. Thomas
Green discerne trois causes principales de cet aveuglement : le manque
d’expérience (le directeur ne prend pas son propre cheminement spirituel
au sérieux), le manque de sensibilité (pour un certain nombre de raisons,
le guide n’est pas en mesure de se rendre compte du moment significatif ou
de la phase particulière vécus par la personne qu’il dirige), la
possessivité (une forme subtile d’orgueil personnel conduit le directeur
à refuser à la personne qu’il dirige toute liberté de gérer elle-même
son propre cheminement). Il caractérise le bon directeur spirituel comme
celui qui discerne avec la personne qui sollicite son aide. Cf.
Th. Green, The Friend of the
Bridegroom, Notre Dame, Ave Maria, 2000, p. 84-85.
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnes ont contribué de façon
significative au progrès de l’Église parce qu’elles étaient en mesure
de dialoguer avec d’autres traditions culturelles. Saint Irénée avait reçu
sa formation en Orient et a ensuite été évêque et théologien en
Occident (Lyon). Les Pères de Chalcédoine ont fait une étonnante synthèse
christologique des points de vue de l’Afrique (Alexandrie), de l’Orient
(Antioche) et de l’Occident (Rome). Thomas d’Aquin n’a cessé de
dialoguer avec la culture universitaire de son époque, Anselme de
Canterbury (Aoste) avec la mentalité féodale et Saint Justin de Jacobis
avec la tradition religieuse d’Ethiopie au XIXe siècle. Tant
de nos contemporains poursuivent le même dialogue, même s’ils paient
parfois cher leur courage !
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