Éditorial

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Urgence de la mission…
et patience de Dieu

Faire preuve d’efficacité dans la mission reçue, c’est ce à quoi le Seigneur semble inviter clairement ses disciples en Jn 15, 16 : « Je vous ai choisis, institués, pour que vous alliez, que vous portiez du fruit… ». Cela peut rappeler la brève parabole de la graine de moutarde en Mc 4, 30-32 : une graine toute petite, mais qui, devenue arbuste, pourra un jour accueillir dans ses branches les oiseaux et leurs nids, image du petit groupe des disciples appelé à se faire communauté porteuse de vie pour quiconque cherche un lieu de repos. Ce souci d’offrir la lumière du Christ au plus grand nombre éveille, à juste titre, le sens de l’urgence de la mission. Au temps où l’on situait la vraie vie surtout dans l’au-delà, cela a pu se traduire par le désir de « sauver les âmes ». Aujourd’hui que l’« ici et maintenant » a pris plus de consistance, cette urgence se traduira plutôt par une recherche de moyens performants pour transmettre le message évangélique. Mais on court le risque de se laisser séduire par l’efficacité technique triomphante du monde ambiant, un monde pressé qui a beaucoup de mal à se projeter sur le long terme, comme on le voit, par exemple, dans l’inquiétante gestion actuelle des ressources de la planète et de l’environnement. Ressentir la mission comme une urgence, cela pourrait aussi nous conduire à des raccourcis dangereux.

C’est alors que l’autre parabole jumelle, en Mc 4, 26-29, peut nous aider à équilibrer notre enthousiasme pour la mission : si l’agriculteur a bien un rôle indispensable dans le processus qui mène à la moisson du blé ou à la cueillette des fruits, il est loin de tout maîtriser ; beaucoup de choses se passent « il ne sait comment » et la croissance de la plante exige une durée incompressible. Sans briser notre élan missionnaire, la parabole nous invite à rester d’humbles semeurs, conscients que la croissance, avec ses délais propres, nous échappe, qu’elle est l’œuvre de Dieu. Pour nous, il s’agit surtout de contribuer à « lancer des processus », selon l’expression du pape François, sans prétendre les maîtriser. Appelés à « porter du fruit », nous sommes conviés à être féconds plutôt que simplement efficaces. La patience est alors primordiale pour laisser à Dieu le temps de se communiquer, aux libertés humaines celui de l’accueillir. Ici, l’image de la croissance des plantes est plus appropriée que celle de la production technique. C’est ce que voudrait suggérer l’infographie de couverture de ce cahier : le jardinier à genoux prenant soin du frêle plant qui sort de terre aura en fait contribué efficacement à la récolte d’olives qui, des décennies ou même des siècles après lui, fera la joie des cueilleurs.

Une vérité évangélique que peut aider à redécouvrir un type de présence missionnaire : celle que vivent les témoins du Christ dans les contextes où l’islam imprègne toute la vie sociale, comme le montre l’article de Claude Rault en introduction du présent dossier. Même si certains les perçoivent parfois comme des missionnaires « à part » ou « atypiques », puisqu’ils ne participent pas à l’extension de l’Église visible, il reste que la voie qu’ils ont été amenés à prendre leur donne souvent de privilégier un type de relation fait d’attitudes dont on ne peut guère contester la dimension évangélique : proximité, simplicité, attention aux petits, accueil, amitié ; des attitudes nourries par une prière permettant au missionnaire de s’ouvrir à la patience de Dieu. Georges Anawati, chercheur dominicain égyptien, avait coutume de dire que, dans la relation avec les musulmans, il faut une « patience géologique »…

Les autres contributions à ce dossier mettent en valeur, sous diverses formes, certaines de ces attitudes. Paulin Batairwa souligne la pertinence de l’amitié dans le monde chinois. Michael Ertl montre comment une véritable fécondité ne peut faire l’économie de la contemplation. Élodie Blondeau rappelle que Charles de Foucauld a consenti à certains déplace­ments dans son approche des Touaregs, apprenant lui aussi la patience. Relié à ces réalités, le propos plus large de Matthieu Villemot, explicitant la réflexion du pape François sur le temps et l’espace, prend un singulier relief. Augustin Messomo fait voir qu’une vision de la mission dominée par le souci de « planter l’Église » peut en venir à porter des fruits assez amers. Un dossier, donc, qui résonne comme un appel à nous laisser habiter, certes, par le désir ardent de Dieu de se faire proche des humains, mais aussi par son inlassable patience.

Jean-Michel Jolibois

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