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A. ROBERT, MISSIONNAIRE AU CENTRAFRIQUE

1951

Départ de Bordeaux

Le 19 janvier 1951 je prenais le train à Saint-Etienne pour aller à Bordeaux ; une angoisse m’a saisi : quitter son pays, sa famille (je revois encore maman , mes frères et soeurs sur le quai de la gare), partir dans un pays inconnu à 25 ans, en sortant du séminaire, sans même avoir fait des études de linguistique et d’ethnologie ou un stage de ministère, n’est-ce pas une folie ?

A Bordeaux, à la Procure spiritaine, je rencontrais trois confrères, le P.Kléber Catiau, français , le P. Gérard Vossen et le P.Bernard van Loenhout, néerlandais. Nous avions trois jours d’attente avant de nous embarquer. La visite de la ville, un pèlerinage à Lourdes nous ont occupés et le 23 nous embarquions sur le Cap St Jacques, un vieux bateau qui avait servi à des transports de troupes de France en Indochine. A 18 h le bateau quittait le port. A ce moment , malgré l’angoisse, j’ai éprouvé une grande joie, je réalisais un rêve missionnaire datant de l’année de mes huit ans.

A bord il y a environ 250 passagers dont une centaine de soldats noirs en permission. Ils ont accueilli le départ du bateau par des cris de joie; ils rentrent au Sénégal, en Guinée ou au Dahomey. Ils sont logés juste au dessus des cales; les autres passagers sont dans des cabines à deux ou quatre lits.

Le Cap St Jacques étant un cargo mixte transporte des marchandises; j’admire la mise en place de celles-ci par les grues qui chargent malles, caisses, voitures, du quai dans les cales dans de solides filets. Les marins font preuve d’habileté et de sang-froid pour mettre tout en place ou réparer un cordage au bout du mât.

La première nuit a été excellente; je dors sur la couchette de dessus; le matin nous disons la messe au salon. Une tempête sévit dans le golfe de Gascogne, j’ai le mal de mer et je ne peux pas manger les plats excellents qui sont servis !

La mer redevient calme; nous avançons assez lentement, 10 à 12 noeuds à l’heure. Le 25 au soir nous arrivons en vue du cap Finisterr en Espagne; maintenant nous naviguons en pleine mer, sans autre horizon que l’immensité de l’océan.

Sans être encore en bonne forme, j’essaie de lire et de commencer l’étude d’une langue de l’Oubangui-Chari, le Sango, en utilisant un lexique français sango et un petit missel contenant des prières, des cantiques et les 52 passages d’évangile de l’année liturgique, oeuvre du P.Tisserand linguiste et botaniste renommé en Oubangui.

Le 27 janvier le bateau passait à la hauteur de Lisbonne et le matin du 28 nous étions en vue du cap Vincent au bout des côtes d’Espagne; nous arrivons à la hauteur de Tanger. La mer devient houleuse; le paquebot, large et bien chargé, tient bien la mer; il oscille pas mal cependant, si bien qu’à la salle à manger on a du coucher les bouteilles et fixer les sièges.

Escale à Casablanca

C’est avec plaisir que j’apprends la nouvelle d’une escale à Casablanca; je suis plus à l’aise sur le plancher des vaches que sur un bateau ! Pour celui qui n’est pas fatigué le voyage est agréable; on est devant l’océan mystérieux; des mouettes venues des côtes suivent les navires en planant fort gracieusement.

Le passage à Casablanca a été bref....le temps de faire monter à bord une cinquantaine de militaires africains. Les deux heures passées dans cette ville m’ont remis d’aplomb, du moins pour quelque temps. Passant devant une église catholique, le Sacré-Coeur, j’ai voulu la visiter, mais je n’ai pas pu entrer à cause de la foule venue écouter les Petits Chanteurs à la Croix de Bois.

Au Sénégal

Nous suivons maintenant les côtes africaines et petit à petit l’océan devient moins houleux. Après le passage près des îles Canaries à l’Ouest et le Rio de Oro, le Cap St Jacques s’approche du Sénégal. La vie à bord continue dans le bercement des flots; une fête se prépare avant l’arrivée en A.O.F. (Afrique Occidentale Française).

Le paquebot navigue maintenant sur une mer d’huile; le soleil fait oublier l’hiver de France; le 31 janvier à midi nous passons le tropique du Cancer; l’allure est plus rapide que dans le golfe de Gascogne ou le long du Portugal; nous ne faisons toutefois que 12 noeuds à l’heure. Avant l’arrivée à Dakar des réjouissances à bord rompent la monotonie du voyage : danses, courses de chevaux (de bois !) , dîner travesti.. Le 2 février nous voici à Dakar; plusieurs passagers , dont quelques militaires, sont arrivés à destination. Il est 9 h; nous avons quelques heures devant nous pour visiter la ville. Celle-ci ne présente pas un aspect proprement africain, sinon par le grand nombre de Noirs qui circulent. De majestueux bâtiments à l’européenne s’élèvent; la capitale du Sénégal qui compte 200.000 habitants est un chantier. Nous visitons la Cathédrale du Souvenir Africain bâtie sur l’initiative du P.Daniel Brottier.1 A la Mission, nos confrères spiritains nous reçoivent très fraternellement.


En Guinée, à Conakry

De nouveau l’océan et l’arrivée à Conakry le 4 février. Rien de comparable avec Dakar ou Casablance. Au point de vue port d’abord : étant situé sur une presqu’île, il offre une nature verdoyante et c’est un plaisir de se promener dans de larges avenues bordées de manguiers, de cocotiers, de palmiers. Les constructions sont plus espacées qu’à Dakar. Au point de vue population, Conakry m’apparaît plus africain que la capitale du Sénégal; sur les 50.000 h. plus de 40.000 sont des guinéens. En débarquant j’ai suivi une grande avenue menant à la Cathédrale, puis après une halte de prière, j’ai rejoint la Mission située sur la corniche. Sur le parcours je regardais les nombreux passants habillés soit à l’européenne, soit avec des boubous ou des pagnes; les mamans portent leur bébé dans le dos.

Arrivé à la Mission j’ai retrouvé mes confrères partis avant moi du Cap St Jacques. Le nouvel évêque de Conakry, Mgr Bernard, spiritain nous a reçus très fraternellement; j’ai rencontré le P.Chaverost, originaire de Rive de Gier. Le P.Robert de Chevigny, collègue de séminaire à Chevilly, nous a fait faire le tour de la corniche, puis nous avons gagné le port pour continuer notre voyage vers Tabou, port de Côte d’Ivoire.

Approche de l’équateur

A l’approche de l’Equateur, le 5 février, nous avons été témoin d’un phénomène impressionnant : à 300 m. de nous une colonne d’eau s’est élevée, aspirée par le vent; ce phénomène est causé par des différences de pression atmosphérique; des poissons sont aspirés dans la colonne d’eau qui forme comme un gros tuyau transparent; lorsque le bateau a passé à proximité le phénomène avait cessé; il restait seulement de la vapeur et du remous sur l’océan.

Côte d’Ivoire : Tabou , Abidjan

Le passage à Tabou a été bref, deux heures à peine. Le transfert des marchandises et des passagers s’est effectué par les canoës qui s’approchaient du bateau obligé de rester au large à cause du manque de profondeur d’eau; il en a été de même à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire où le paquebot a accosté le matin du 8 février; le port est en aménagement. Cette ville devient importante; il y a un trafic énorme . Il fait une chaleur accablante; c’est la saison sèche. Le manque d’eau dans la ville se fait sentir. A ce propos voici un passage du livre ‘Molière en Afrique" (livre qui m’avait été prêté et dont j’ai oublié le nom de l’auteur). C’est un récit de voyage de quatre comédiens en tournée africaine.

La vie domestique et publique d’Abidjan est entièrement réglée par les deux quarts d’heure journaliers. Quelle que soit l’heure à laquelle vous vous couchez, vous mettez votre réveil à 6 h I5. Vous vous levez, vous ouvrez le robinet de la douche et vous lisez votre journal. Quand l’eau arrive, vous vous précipitez, ainsi que les membres de votre famille qui partagent votre douche et vous savonnez énergiquement. Alors généralement il se met à couler un petit sable fin, l’eau est coupée. Si vous êtes à l’hôtel, comme c’était notre cas, il vous reste la ressource de hurler après les boys et de leur demander de toute urgence un seau (‘tu vois bien je suis plein savon"), alors les malheureux, harcelés de tous côtés par les clients, ne savent plus où donner de la tête. Vous me direz qu’il serait plus simple de prévoir dans chaque chambre , le soir, un seau d’eau, mais la direction s’y oppose, d’abord parce que ce serait trop simple, ensuite parce qu’elle part du principe que théoriquement il y a de l’eau assez longtemps. La douche du soir est encore plus pittoresque : à I8 h 30 les rues et les cafés se vident, les amis se quittent sans se dire au revoir. Pour qui arriverait à cette heure-ci à Abidjan et verrait ces gens courir dans tous les sens, cela donnerait l’impression d’une ville qui brûle ou est pestiférée , mais dès le second jour vous faites comme tout le monde : la course à la douche. Neuf fois sur dix elle est supprimée ou l’on arrive juste pour recevoir les petits grains de sable fin, mais il fait si chaud à Abidjan que l’on s’acharne, que l’on court après la douche bienfaisante et c’est seulement au moment où, ruisselant après un tel effort, vous devez vous contenter pour vous laver d’une bouteille d’eau de Vittel ou d’une casserole, que vous jurez qu’on ne vous y reprendra plus....jusqu’au lendemain."

Douala, fin du voyage en bateau

Nous voici près de Douala, le terminus tant attendu! Le 10 février, nous étions à Lomé, capitale du Togo; le transfert des passagers et des marchandises se faisait par des paniers-grues, longue opération. Les barques tirées par des remorqueurs se rangeaient le long d’un wharf placé en mer sur une longueur de 400 m. A Cotonou, capitale du Dahomey où nous sommes arrivés le 11, le débarquement s’effectue de la même façon qu’à Lomé.

Le 13 février à 10 h nous arrivons à Douala, la capitale économique du Cameroun, port important qui continue de se développer. Après une attente assez longue pour sortir la camionnette Peugeot 205 embarquée avec nous à Bordeaux, nous arrivons à la Cathédrale où Mgr Bonneau nous accueille. Je rencontre le P.Paul Mejean, nous nous connaissons depuis I942 au noviciat de Recoubeau (Drome), il a quitté la France en octobre 50; il apprend l’Ewondo, une des nombreuses langues du Cameroun, et se trouve déjà bien engagé dans le ministère paroissial. Avec lui nous faisons le tour de la ville; j’admire le Wouri qui s’ouvre en un large estuaire où entrent et sortent les bateaux. Sur ses rives se développent les deux villes de Douala et de Bonabéri. Comme dans toutes les villes de spacieux immeubles se construisent, contrastant avec les cases en torchis des indigènes. Un sous-prolétariat est en train de se créer par l’émigration des villageois en ville; ceux-ci quittent leur terre dans l’espoir trompeur d’une vie meilleure. Les salaires sont très faibles. Un train relie Douala à Yaoundé; des sifflements aigus avertissent de son départ.

En route vers l’Oubangui-Chari : de Douala à la frontière

Après deux jours passés à Douala nous prenons la route de Bangui. Le Père Catiau, remis d’une dysenterie , prend le volant; à tour de rôle, Gérard, Bernard et moi prenons place, l’un dans la cabine, les autres à l’arrière avec les bagages. La première étape de 280 km nous conduit à Yaoundé. A 20 km de Douala nous franchissons la rivière Mbanda sur un bac. J’admire la route creusée en pleine nature sur un sol latéritique; par suite de la sécheresse, une sorte de tôle ondulée se forme, mettant à rude épreuve les ressorts de la voiture; il faut passer à une moyenne de 70-80 km à l’heure; si l’on va trop lentement on est secoué, trop vite on part dans le fossé; nous avons vu plusieurs carcasses de voitures. Sur son passage la voiture soulève une énorme poussière rouge. Nous sommes dans la forêt équatoriale dont la verdure contraste avec le ruban rouge formée par la route. Puis c’est la savane boisée. La route est monotone, rien de comparable aux paysages variés de France, mais je suis séduit par ces immenses espaces de liberté. Nous traversons les villages ; des enfants nous saluent en criant joyeusement. En ces premiers jours d’Afrique, j’ai l’impression de vivre dans un monde irréel , comme dans un film. A midi nous faisons halte à Nlong, mission spiritaine où nous sommes reçus très fraternellement Le soir nous arrivons à Yaoundé où se trouvent l’évêché et le grand séminaire; celui-ci est dans un quartier périphérique, à Mvolié. Une cinquantaine de prêtres en sont sortis. La Cameroun est le pays d’A E F le plus avancé au point de vue économique et le christianisme est déjà fortement implanté.

L’étape du vendredi I6 février nous fait franchir 360 km en deux temps : Yaoundé-Nanga/Eboko (170 km) et Nanga/Eboko- Bertoua (I90 km). C’est une chance de trouver sur une longue route des confrères accueillants. A Bertoua, dernière Mission du Cameroun, à la frontière de l’Oubangui-Chari, nous passons la nuit. Cette Mission est confiée à des spiritains néerlandais; les PP. Vossen et van Loenhout sont heureux de parler à nouveau leur langue maternelle. Des feux de brousse ont incendié la maison d’habitation et l’église; il a fallu reconstruire. En saison sèche les villageois mettent le feu à la savane pour attirer antilopes, buffles, phacochères, rats des champs...Des précautions sont prises pour circonscrire le feu, mais souvent il suffit d’un vent imprévu pour amener les flammes près des habitations.

Baboua, Bouar, en Oubangui......

Le samedi 17 février, nous faisons la plus longue étape : de Bertoua à Bouar (415 km). C’est vers Baboua que nous arrivons en Oubangui-Chari. Les gens me paraissent plus pauvres qu’au Cameroun, si j’en juge aux vêtements qu’ils portent : simple pagne ou même un bout de chiffon, voire une feuille de bananier pour les femmes, une culotte souvent déchirée ou un cache-sexe pour les hommes et les petits enfants nus. Partout nous sommes salués et nous répondons par ‘balao", c’est le mot sango qui signifie bonjour. A 12 h 50 nous étions au poste de douane; le P.Catiau, notre chauffeur, n’a pas voulu écouter les conseils de ses confrères lui demandant d’attendre; c’était l’heure « sacrée » de la sieste! Le douanier français, réveillé, était de fort mauvais humeur et nous a fait subir un contrôle rigoureux dans une chaleur de 40° ! L’essence va nous manquer, par chance, nous rencontrons des géologues français complaisants qui nous dépannent.

Le soir nous sommes à Bouar, base militaire importante comptant plus de 1000 soldats français. La Mission Catholique, tenue par des Pères Capucins, nous accueille pour la nuit. L’Oubangui-Chari est divisée en deux circonscriptions ecclésiastiques : la Préfecture Apostolique de Berbérati, à l’Ouest du pays, est confiée aux Capucins de la province de Toulouse, elle est dirigée par Mgr Santas; le centre et l’Est forment le Vicariat Apostolique de Bangui, dirigé par Mgr Joseph Cucherousset, spiritain franc-comtois.

Bossembele, 1ère Mission spiritaine.......et Bangui

Le dimanche 18 février, nous voici à Bossembélé en Mission spiritaine : deux confrères suisses, les Pères Aloyse Gaist, grand chasseur ‘devant l’Eternel", et Jérôme Carrupt, un homme plein d’humour, nous reçoivent et nous passons des heures fort agréables sur la terrasse, couverte en chaume.

Dernière étape de Bossembélé à Bangui (180 km) le lundi 19 février; il y a un mois exactement nous quittions la France à Bordeaux. C’est dans la joie que nous partons, car nous avons hâte d’arriver au terme du voyage; la poussière rouge de la route nous dessèche. Bangui est près de la forêt équatoriale, la savane laisse place à une région boisée. Partis à 7 h 30 nous étions à 11 h 30 à Bangui, à la Mission Saint Paul des Rapides admirablement construite juste au-dessus du fleuve Oubangui; c’est la première Mission du Vicariat fondée en I895; Mgr Cucherousset nous attendait.

Le soir même , le P.Catiau rejoint son affectation à la Mission Notre Dame de Fatima, troisième Mission de Bangui, encore inachevée. Le lendemain, nous visitons la Cathédrale Notre-Dame où je retrouve le P.Yves Gautier arrivé quatre mois plus tôt que moi et le P.Louis Godart, parti depuis un an de Chevilly, chargé des écoles.

Du 19 février au 5 mars je reste à la Mission St Paul avant de rejoindre la Mission de Grimari où je suis affecté; je mets à profit ces journées pour l’étude de la langue sango commencée sur le bateau. Pendant les récréations des élèves je vais à l’école, carnet en main, pour interroger les enfants, les écouter parler; cette écoute est capitale pour bien parler le sango; les langues africaines sont des langues à tons. En sango il y a trois tons : haut, moyen, bas; le même mot change de sens suivant le ton. Le lexique du P.Tisserant que j’utilise n’indique pas ces tons; il est donc indispensable de les entendre.

Chez les Soeurs spiritaines de St Paul je rencontre Marie-Thérèse Chabanne (Soeur Blandine), une compatriote (nos familles habitent rue Beaubrun à St Etienne), elle dirige l’école de filles depuis I948; elle me fait part de son expérience et de ses connaissances sur l’Oubangui-Chari.


Grimari, ma première Mission


Le lundi 5 mars, je pars dans le camion de l’évêché pour rejoindre la Mission de Grimari où je suis affecté, j’accompagne le Frère Jean Cadalen, un ancien arrivé à Berbérati en I926. Nous passons la nuit à Fort-Sibut (200 km de Bangui), accueillis par le P.André Michel. Et le 6 mars me voici à Grimari, situé à 300 km de Bangui, au centre-Est. C’est le ¨P.Max Raboud, spiritain suisse, qui m’attend; arrivé en I946, il a parcouru en vélo une grande partie de la Région de La Ouaka, région qui comprend 5 districts (équivalent des sous-préfectures) : Bambari, Ippy, Kouango, Grimari, Bakala. La Mission de Grimari s’appelle N.D.de Liesse; ce nom fut donné en souvenir d’un généreux donateur, le Comte d’Oigny, originaire de N.D.de Liesse (près de Soissons) célèbre pèlerinage des rois de France. L’église, construite en parpaings de terre cuite, couverte en tôles d’aluminium, est l’oeuvre du P.Xavier Huck en I929. Grimari était rattaché à la Mission de Bambari, à 80 km. Elle est devenue Mission autonome en I950. Parmi les prêtres qui ont fait du ministère à Grimari, un nom est célèbre, celui de l’Abbé Barthélémy Boganda, premier prêtre de l’Oubangui-Chari, devenu en I946 député de la communauté franco-africaine à l’Assemblée Nationale française.


La maison d’habitation comprend une pièce centrale et deux chambres. C’est un seau qui nous sert de douche; l’eau est puisée dans un puits; au fond du seau une sorte de pomme d’arrosoir qu’un fil ouvre et ferme permet de se laver ou simplement de se rafraîchir. Il n’y a pas d’électricité, nous nous éclairons à la lampe-tempête.

La Mission de Grimari s’étend sur deux sous-préfectures : celle de Grimari et celle de Bakala, soit l’équivalent de deux départements moyens de France. La population est clairsemée; l’Oubangui-Chari qui a plus de 600.000 km2 (France-Belgique) n’a qu’un peu plus de 2 millions d’habitants. Au centre de Grimari il y a environ 3 à 4.000 personnes, dispersées sur une grande surface.

Dans le pays, les écoles sont encore peu nombreuses : au centre il y a une école laïque et la Mission vient d’ en ouvrir une. Pour progresser dans l’étude du sango, je m’adresse à l’unique moniteur (c’est le nom donné aux enseignants qui n’ont pas le brevet).

Les chrétiens sont au nombre d’environ 1800 ; près de 400 catéchumènes se préparent au Baptême dans les 6 postes de catéchisme que nous visitons à tour de rôle, chaque soir. Bien que la langue sango soit répandue, en passe de devenir la langue nationale, elle n’est pas encore connue de toute la population et le catéchisme se fait en langue Banda. La Région de Bambari qui comprend les 5 sous-préfectures que j’ai citées est peuplée très majoritairement de Bandas. Je m’initie donc à cette langue pour comprendre au moins le texte du catéchisme. Les prières se font en banda et en sango; je suis très impressionné par la lente récitation de ces prières; les tons de la langue en font une prière chantée.

Semaine Sainte et Pâques , seul

Deux semaines après mon arrivée, le P.Raboud a une crise de paludisme; à la messe du dimanche des Rameaux, il doit quitter l’église. Le chef de District, M.Lemercier, fait prévenir la Mission de Bambari, par la radio de la gendarmerie et le P.Jean Troupeau, mon condisciple à Chevilly, arrivé en même temps que le P.Gautier, vient chercher le P.Raboud pour l’emmener à l’hôpital de Bambari à 8O km. Et me voici seul pour la semaine sainte, connaissant encore peu le sango ! Il me faut même entendre les confessions en langue banda dont je ne sais que quelques mots. Que faire sinon confier ces pénitents à la miséricorde de Dieu et leur donner l’absolution ! Les offices sont en latin, je ne fais pas d’homélie, laissant aux catéchistes le soin de parler et de faire suivre les cérémonies à l’assemblée. Aux heures libres, je prépare activement une homélie pour le dimanche de Pâques; je veux me faire aider par le moniteur, mais celui-ci, sans doute par crainte ou respect révérenciel, approuve ce que j’ai écrit. Et le dimanche de Pâques je me lance, après seulement six semaines de présence en Oubangui.

Première tournée en brousse avec le P.Raboud

A la mi-avril, mon confrère revient de Bambari. Comme l’auto de la Mission de Grimari est devenue une épave, il a emprunté une voiture à Bambari; c’est une berline Ford de 1925. La conduite en est difficile, surtout pour moi qui ai passé le permis à Saint Etienne juste avant mon départ et qui n’ai pas encore d’expérience, le volant a beaucoup de jeu, les freins sont des tringles comme sur un vélo ! Lorsque mon confrère me laisse le volant, je zigzague parfois sur la piste. Nous partons en tournée de brousse à Bakala (80 km), puis sur la route des Sabangas au Nord de Bakala; c’est une piste en pleine nature; il y a peu de villages; j’admire ces immenses étendues de savane boisée et le soir j’apprécie le calme de la nuit marqué par les chants de grillons, parfois les cris de quelque animal, notamment un petit mammifère appelé - m’a-t-on dit - le Aî ou le Paresseux car ses mouvements sont très lents; il pousse des cris perçants. Nous visitons les groupes de chrétiens et catéchumènes, encore peu nombreux. Chaque matin, après la messe, c’est la séance de catéchisme, l’interrogation des catéchumènes, l’écoute des palabres, les demandes des chrétiens pour un Baptème ou un mariage...A la mi-journée, nous prenons le repas, soit en préparant ce que nous avons dans la cantine (surtout pâtes et riz), soit en mangeant ce qui nous est offert : boule de manioc accommodée à une sauce d’herbes locales avec quelques morceaux de viande. L’après-midi, après une sieste indispensable, tant il fait chaud, nous partons pour un autre village.

Une « résurrection » à Takobanda !

A Takobanda (25 km de Bakala), j’ai été témoin d’un fait assez extraordinaire; à notre arrivée, les villageois faisaient la veillée mortuaire d’un garçon de 12-13 ans, un baptisé. Nous sommes entrés dans la case pour prier près du défunt étendu sur une natte. Le P.Raboud a l’impression, en se rapprochant de lui, qu’il n’est pas tout à fait mort; pris d’une inspiration subite, il se fait apporter une cuvette d’eau, y trempe une serviette et administre au garçon, sensé mort, une volée de coups qui le réveille. Pour les assistants, c’est évidemment un miracle ! Ce garçon, arraché à la mort et au tombeau qui se préparait, a bien repris vie. 2

Départ du P.Raboud

De retour à Grimari, le P.Raboud se prépare à partir en congé en Suisse, pour se refaire une santé. Au début mai, le camion de la Mission St Paul qui livre le matériel emmène mon confrère à Bangui. En me faisant un signe d’adieu, il me dit :"Débrouille-toi" 3 Et me voici donc seul, deux mois après mon arrivée à Grimari. La voiture Ford a été rendue à Bambari; je circule en vélo, un vélo solide de marque ‘hercule" du Congo Belge.

Organisation de mon ministère

Mon temps se partage entre la mission centrale et les villages situés sur les six routes qui partent du centre, sur un rayon de 50 à 60 km et le district de Bakala. Les gens se lèvent tôt pour partir aux plantations; je dis la messe à 5 h 30. Deux ou trois fois par semaine je vais voir les scieurs de long à 2 km; ils abattent des arbres et les débitent pour en faire des chevrons et des planches. Notre évêque envisage de faire appel à des religieuses, il faut donc commencer de stocker les matériaux en vue de la construction de leur maison. Nous avons aussi deux menuisiers qui fabriquent des chaises pliantes et des petites tables. Une équipe de 10 manoeuvres fabriquent des briques à partir de termitières, terre déjà malaxée par les fourmis qui édifient des monticules de 2 à 4 m. de haut.

Chaque matin je visite l’école dont je suis le directeur (sans avoir jamais enseigné moi-même !) Le bâtiment est une construction en parpaings de terre, recouverte d’un toit en chaume; le sol n’est pas encore pavé, ce qui favorise le pullulement des chiques, puces des pays tropicaux qui s’introduisent dans les orteils, provoquant des démangeaisons et, si on ne les enlève pas le jour même, conduisent à une infection. Chaque soir, notre employé (on l’appelle ‘boy") enlève les chiques de mes pieds avec deux aiguilles de bois, mais, après l’avoir vu opérer, je le fais moi-même; il faut écarter délicatement la peau qui entoure le point noir formé par la chique et enlever celle-ci sans faire saigner.


Visite du poste de catéchisme à Ngoulinga

De I6 h à 19 h je visite l’un des six postes de catéchisme dans un rayon de 5 km. Il fait nuit lorsque je rentre à la maison; l’Oubangui-Chari étant près de l’équateur (Bangui en est à 4° de latitude Nord) nous avons à peu près I2 h de jour et 12 h de nuit toute l’année). Mon retour dans la nuit s’effectue sans ennui; une fois cependant je me suis trouvé face à un buffle, puis un deuxième...Surprise, peur et accélération ultra-rapide ; je monte les côtes en vélo sans peine ! Arrivée en sueur à la Mission. ! Le poste que je visitais se trouve à Ngoulinga, centre et école d’agriculture, dirigés par des ingénieurs agronomes français.

En tournée de brousse : l’appel au « linga » (tam-tam des Bandas)

En général je passe une semaine au centre, puis une semaine en brousse. Arrivé vers I6 ou I7 h dans un village, j’en repars vers I0 h avec tout mon barda, c’est à dire un lit de camp très léger (lit scout), une petite caisse de cuisine, une valise avec quelques vêtements et les papiers de ministère (fiches de chrétienté, cartes de Baptème), et l’autel portatif. Deux porteurs me suivent avec les bagages. Les villageois travaillant aux champs, je ne peux les voir que le soir ou le matin; il me faut donc rouler en pleine chaleur. A Bakala je reste plusieurs jours; au préalable j’avertis le catéchiste de mon arrivée par le ‘linga", c’est le tam-tam des Bandas, leur téléphone. Le linga est fait de deux pièces de bois pris dans un tronc d’arbre; sa fabrication prend du temps : par une fente l’artisan creuse le tronc pour qu’il devienne une caisse de résonance; il y a deux linga, un grand (il peut avoir de 1 à 2 m) appelé ‘mâle" pour les sons graves, un petit appelé ‘femelle" pour les tons aigus. Avec deux bâtonnets caoutchoutés au bout, on frappe alternativement sur les lingas; la langue banda comporte trois tons ce qui permet de distinguer les mots qui forment le message; il faut l’oreille avertie des indigènes pour bien comprendre le message. Suivant le vent, le son du linga porte très loin, jusqu’à 15 ou 20 km; grâce à des relais le message peut être envoyé à 80 km ou plus. L’appel des chrétiens et catéchumènes se fait par le linga. J’admire l’habileté des hommes - peu nombreux- capables de transmettre ainsi des messages avec une rapidité remarquable.

Le soir, au clair de lune, j’aime parler avec les villageois. Il m’est difficile de les comprendre, ne connaissant pas suffisamment leur langue et leurs coutumes; eux-mêmes ont certainement la même difficulté vis à vis de moi. Les enfants regardent avec curiosité ce ‘blanc" qui est dans leur village; certains se laissent approcher et sourient; d’autres prennent peur et s’enfuient. Il est amusant de voir, au cours d’une confession, un petit qui sourit pendant que la maman se confesse ou qui pousse des cris jusqu’à ce que celle-ci lui donne la tétée tout en continuant de se confesser.

Lors de ma troisième visite des postes de catéchisme en brousse, j’ai renoncé aux porteurs de bagages, préférant donner un vélo au boy; nous roulons ensemble; les bagages sont réduits au minimum. Je loge chez le catéchiste ou dans la case-chapelle, quelquefois dans un hangar à coton.

Election de Barthélémy Boganda comme député à l’Assemblée Nationale en France.

A la mi-juin un événement a suscité beaucoup d’émotion dans la population et dans les Missions Catholiques. Dans les colonies françaises, ce sont les élections de députés à l’Assemblée Nationale Française. En Oubangui-Chari il y plusieurs candidats; M.Barthélémy Boganda se présente pour un deuxième mandat. L’administration coloniale propose M.Béla, un infirmier, et fait de la propagande pour lui tant auprès des chefs de cantons et de villages qu’auprès des français. Du côté des Missions une lettre de notre évêque doit être lue dans les églises, le dimanche où ont lieu les élections; elle stipule que les chrétiens ne doivent pas voter pour quelqu’un qui a dérogé aux lois de l’Eglise. Boganda n’est pas nommé, mais tout le monde comprend bien qu’il s’agit de lui. En effet au cours de son mandat il n’a pas été soutenu par les députés français ni même dans le milieu ecclésiastique; il s’est marié avec sa secrétaire, renonçant au célibat auquel il s’était engagé lors de son ordination; il se trouve ainsi hors des normes de l’Eglise. Au bureau du District, les urnes et isoloirs ont été préparés, les bulletins des candidats sont sur une table, de différentes couleurs pour que les électeurs illettrés puissent faire leur choix. Bien alignés et dans un silence impressionnant ceux-ci attendent patiemment leur tour; j’assiste à ce vote et je vois les gens entrer dans la salle, prendre ostensiblement le bulletin bleu de Boganda, le mettre dans l’urne sans même passer par l’isoloir. Cette scène s’est passée partout et Boganda a été réélu à une majorité écrasante. Les milieux coloniaux et écclésiastiques n’ont guère apprécié cela. A la Mission St Joseph, à Bambari, le Supérieur a refusé la communion aux chrétiens ! Le lundi , je me préparais à partir en vélo à Bakala, lorsque je vois venir un confrère de Bambari qui me fait part de la déception causée par l’élection de Boganda; il va jusqu’à me dire :"pourquoi s’occuper encore de ces gens, ce n’est pas la peine de partir en tournée !" A cela je réponds :"les gens sont libres de leur choix, je n’ai pas à prendre parti dans ces élections." Je maintiens mon départ et mon cher confrère repart seul à Bambari !

Rentrée des classes


En octobre la rentrée des classes s’est faite avec 230 élèves pour les deux cours préparatoires. Le manque de place m’oblige à faire un hangar sous le magnifique bois de palmiers situé près de l’église; c’est simplement un toit de paille, quelques planches font office de tables. La Mission résonne des répétitions de lettres, syllabes, mots : a...e...i...o...je me lève...je m’assied.....je croise les bras...On entend même des chants en français :"les gars de Leclerc toujours en avant...."Les moniteurs ont parfois des idées originales pas toujours heureuses, l’un d’eux (ils sont trois) marque à la craie des élèves punis, pour qu’ils ne s’enfuient pas ! Pour ces enfants habitués à la liberté au village, l’école est rude, certains n’y restent pas, mais les chefs de village dans l’ensemble veillent pour obliger ces jeunes à s’instruire et essayent de convaincre les parents. Le fait que l’école est en français ajoute une difficulté nouvelle, mais il n’est pas possible d’utiliser le sango presque inconnu encore en pays banda, et la langue banda comporte des différences notables suivant les sous-ethnies (Dacpa, Ndokpa, Mbi., Mbré, Morouba , Gbi............)

Le camp d’initiation des « ganzas » (circoncis)

Chaque année, en saison sèche, en janvier notamment, période où les champs sont en friche, les garçons non circoncis vont au camp d’initiation deux ou trois mois; ils apprennent les coutumes, les danses, c’est une initiation à la vie en société; la circoncision marque l’intégration de l’enfant dans la vie du village. Pour les filles il y a l’excision,4 pratique cruelle qu’on souhaiterait voir disparaître, mais qui est profondément ancrée dans la tradition. A la fin de l’initiation, les circoncis (‘ganza") se promènent un fouet à la main pour chasser les esprits malfaisants, des clochettes en bois aux chevilles, un pagne de raphia, le corps peint en partie au kaolin, en partie au charbon de bois, sur la tête un casque fait d’écorce d’arbre. C’est la fête, les villageois viennent admirer leurs danses et les applaudir.

Arrivée du P.Fragnière ; premier Noël en Afrique

Le 2 novembre le P.Auguste Fragnière, suisse, vient me seconder. Son arrivée me réjouit, pas totalement cependant, car elle est l’annonce de mon départ de Grimari prévu en février 52; en effet Mgr Cucherousset qui a ouvert une école normale pour former des moniteurs m’a demandé de faire partie de l’équipe de formation.

Nous passons notre premier Noël d’Afrique. La veille de cette fête, 94 catéchumènes adultes ont reçu le Baptème. Le 24 décembre à minuit, le P.Fragnière célèbre la messe. Le chant ‘il est né le divin enfant" a été traduit en sango : ‘Marie a du Jesus awe" (Marie a mis au monde Jésus). L’assemblée chante avec vigueur et dans la joie. A défaut d’électricité nous avons des lampes - pression à pétrole qui éclairent bien l’église. La messe terminée, je pars à Bakala (à 80 km); le chef de District m’a envoyé son camion. Chrétiens et catéchumènes m’attendaient. Après les confessions (près de 150 - à Grimari, c’était plus de 500 !), deux mariages et messe. A I5 h j’ai baptisé 23 adultes et célébré la 3e messe de Noël et je suis revenu à Grimari, fatigué mais heureux.

Les Catéchistes

Dans l’évangélisation, il faut souligner l’importance des catéchistes; sans eux, les missionnaires ne pourraient pas accomplir leur ministère, sinon d’une façon très limitée. Les habitants de l’Oubangui - Chari sont dispersés sur de grandes étendues (environ 3 hab. Au km2). Le prêtre ne passe que toutes les 4 ou 5 semaines dans les villages où il y a des groupes de chrétiens. Ce sont les catéchistes qui assurent l’instruction, les réunions de prière, la visite des malades. Leur formation est encore sommaire; les missionnaires, peu nombreux, ont voulu annoncer l’Evangile et étendre l’Eglise le plus vite et le plus loin possible. Ils ont donc choisi des hommes qui sont allés à l’école et savent suffisamment lire. A l’Est, dans la Mission d’Alindao, les Pères ont commencé d’organiser des sessions de formation. Dans l’ensemble les catéchistes sont dévoués, même si certains essaient de tirer des avantages de leur situation et cherchent quelque promotion. A ce propos voici ce que me disait un catéchiste de Bakala : ‘Tu es jeune, tu viens d’arriver, c’est moi qui devrais être supérieur de la Mission; si je ne le suis pas, c’est parce que tu es blanc et moi je suis noir !" Que répondre ! J’ai essayé de lui faire comprendre la nécessité d’études de plusieurs années au séminaire avant d’être prêtre.

Chasses aux buffles

Après la fête de Noël, deux ingénieurs agronomes français de Ngoulinga m’ont invité à une chasse au buffle; j’avais un fusil (Mauser I0/75) donné par un ingénieur parti définitivement en France. Nous sommes partis de bon matin; arrivés dans un village nous avons marché en brousse pendant une bonne heure et aperçu enfin un troupeau de buffles, l’un des chasseurs tire, le troupeau s’enfuit, mais tout d’un coup nous entendons une galopade, le buffle blessé venait sur nous ; en un éclair , les chasseurs, les cinq indigènes qui étaient avec nous, se sont trouvés chacun au sommet d’un arbuste; le buffle s’est arrêté juste devant l’arbre où je me trouvais; le chargeur du fusil étant tombé à terre lors de ma montée précipitée à l’arbre, je ne pouvais l’achever et pas question pour moi de descendre chercher le chargeur ! Finalement d’un autre arbre quelqu’un a pu tirer sur le buffle. Celui-ci, habilement dépecé par nos guides, fut chargé sur le camion et distribué aux ouvriers de la station agricole. En Oubangui, en dehors de Bangui, la viande de boeuf est rare; ce sont des éleveurs venus du Tchad, ou du Soudan (les Bororos) qui circulent avec leur troupeau jusqu’à Bangui, laissant quelques bêtes dans les villes des Régions et des Districts. Dans les villages il y a des cabris et des volailles; les gens les gardent pour des fêtes ou pour des visiteurs. Aussi la viande de chasse est fort appréciée; administrateurs et missionnaires sont volontiers chasseurs pour fournir de la viande à leurs employés et leur personnel. Les habitants de ce pays ont une histoire mouvementée; ils ont du fuir souvent les razzias des esclavagistes, notamment les Arabes, sans pouvoir se fixer, vivant de chasse, de pêche, de cueillettes de fruits sauvages et de racines.

Après une deuxième chasse moins mouvementée que la première, je laisse le fusil au P.Fragnière qui deviendra un véritable chasseur.5 Il aura des démêlés avec l’administration coloniale : un jour, le chef de District 6 français le fait venir à son bureau pour lui signifier qu’un rapport signalant des infractions au permis de chasse va partir à Bangui , le P. Fragnière a dépassé le quota de buffles ou d’antilopes autorisés. Qu’à cela ne tienne ! Le lendemain notre chasseur revient au bureau du District présenter son rapport : « rapport pour rapport, dit-il, voici le mien » tel jour, sur telle piste, le chef de District a envoyé des gardes avec des fusils militaires, tel jour, il a fait tué tant d’éléphants, tant de buffles, tant d’antilopes, bien au delà du permis (les villageois connaissent tous les événements, un chasseur ne passa jamais inaperçu) . Le chef de District pâlit et finalement on déchire les deux rapports.


1 Le P.Brottier , missionnaire au Sénégal, puis aumônier militaire en 1914-1918, directeur des Orphelins Apprentis d’Auteuil de 1923 à 1936, décédé en 1936 ; sera béatifié par Jean-Paul II en 1984

2 Je l’ai revu quelques années après ; il a fondé une famille

3 Plus exactement : « mo (toi) démerdé » : mot utilisé fréquemment par les Français...il a passé dans la langue sango !

4 Dans les pays où se pratique l’excision, les gens pensent qu’une fille n’est vraiment femme et reconnue dans la société que si elle a subi cette pratique. C’est un préjugé qui sera long à extirper des esprits.

5 Etant souvent en brousse, le P.Fragnière reçut le surnom banda de « tché-lô-ngundu », celui qui dort en brousse. D’un bon chasseur les gens disaient : « il tire comme tcé-lô-ngundu ».

6 La colonie d’Oubangui-Chari dirigée par un gouverneur est divisée en Régions (équivalent de Préfecture) et en Districts ‘sous-préfectures)




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