Renouvellement spirituel de la congrégation
CONTEMPLATION ET ACTION
A. Gruijters
Le vrai missionnaire est contemplatif en action. J’en
connais beaucoup dans ce genre. Le père Angelo van Kempen est de ceux-là. Nous
avons ensemble de 1970 à 1982. En fin 1969, à mon arrivée à Brasilia, la
nouvelle capitale du Brésil, qui était alors un grand chantier, Angelo a
déménagé pour s’installer parmi les pauvres dans la périphérie de la
mégapole naissante. Il a agit gratuitement. Toute la ville de Jérusalem était
alarmée. Son geste a interrogé l’Eglise locale et les congrégations qui
luttaient pour conquérir de meilleurs espaces au centre ville. Angelo prenait l’option
pour les pauvres au sérieux. Il ne se fiait pas à la grande éloquence de
certains théologiens de la libération. Il trouvait que les religieux se
protégeaient trop. Il reconnaissait dans les pauvres ses maîtres et seigneurs.
Sa liberté intérieure et sa joie étaient remarquables. Pour lui, il était
question d’accueillir tous ceux qui frappaient à sa porte (ils étaient
nombreux), sans discrimination. Il disait : « Quand on accueille tout le monde
de la même façon, les riches se sentent offensés et les pauvres se demandent
ce qui arrive ».
Dans ce quartier de plus ou moins mille habitants, Angelo occupait une petite
chambre dans une cabane en bois de la conférence de saint Vincent. Cette
chambre ne pouvait contenir qu’un lit, une chaise, une valise posée par terre
et un sceau. Plusieurs punaises se promenaient tranquillement au bord du lit.
Trois femmes abandonnées avec seize enfants habitaient la même cabine. Alors
le gouvernement militaire a décidé de disperser ce quartier : la capitale
avait besoin d’une main d’œuvre à bon marché. Mais elle ne devait se
laisser exploitée scandaleusement devant tout le monde. Cinq mille pauvres
avaient leurs bagages sur les camions pour un certain temps dans une savane à
trente kilomètres de la ville.
Angelo circulait partout pour résoudre humainement la situation de ces
migrants. Dans la journée , il était avec tout le monde. La nuit, il
travaillait avec les migrants. A l’endroit ou étaient les migrants, une
nouvelle cité est née, la paroisse de la Résurrection. Tout manquait, la
lumière, le transport et surtout l’eau. Cependant, les élèves ne manquaient
pas pour remplir les rares écoles construites par le gouvernement. La violence
qui sommeillait est devenue concrète : des bousculades pour accéder aux bus et
pour avoir de l’eau et des brutalités en conséquence de l’ivresse. Elles
se terminaient quelques fois par la mort. La criminalité entre les jeunes
augmentait. La paroisse était très pauvres avec cent mille habitants, sans
salles, ni chapelle, rien. « Débrouillez-vous sur place ». Cependant, pour
Angelo, l’argent était secondaire. Il disait souvent : « Nous avons toujours
ce dont nous avons besoin ». Il vivait cette vérité : c’est seulement comme
pauvres que nous pouvons être des frères universels, manger et boire ce qu’on
nous sert. Il disait que les pauvres nous apprennent à valoriser l’insignifiant.
Mais pour recevoir cet enseignement, il faut se convertir. Il est difficile de
minimiser ce qui est important. Nous n’acceptons pas ce qui est peu. Nous
perdons la patience avec des choses sans importance (on n’admet la
contestation de notre autorité) alors que nous gardons admirablement la
patience devant les injustices et nos comportements scandaleux envers les
petits. Jésus ne se conduisait pas ainsi, selon le père Angelo.
Il réfléchissait pour trouver la meilleure solution venant de l’extérieur.
Pour lui, la pauvreté ecclésiale était une valeur et non un défaut. L’argent
de l’étranger est très nocif. Une Eglise pauvre doit être créative,
compter plus sur les capacités du peuple et doit suivre un rythme très lent.
« Contemplatif dans l’action », Angelo souriait à cette parole pompeuse
dans sa simplicité de vie. Toutefois, il étais sans doute un contemplative en
action. Il rencontrait Dieu chez les pauvres. Sa vie était orientée vers eux.
C’est chez qu’il trouvait la porte étroite où il passait quotidiennement
pour entrer dans le Règne de Dieu.
Dans sa poche, il y avait toujours un bout de papier où il notait les
problèmes à résoudre suivant leur urgence. S’il rayait quelque chose en
tête de liste, il ajoutait autre chose en bout de liste. Au milieu de tant de
misères de violences, il cherchait toujours de façon simple et pratique à
soulager les souffrances des pauvres avec l’aide d’un groupe de
collaborateurs. Angelo avait un don spécial pour créer un climat d’amitié
et d’esprit apostolique dans la communauté de agents pastoraux qui se formait
autour de lui : nous, spiritains plus jeunes, certaines religieuses, des
couples, d’anciens prêtres formions une communauté qui évangélisait sans
paroles. Les communauté de foi s’organisaient à partir d’une centaine de
cercles bibliques, une méthode populaire pour devenir contemplatifs en action.
C’est seulement là que j’ai appris à lire la Bible. Les personnes
grandissaient en même temps dans leur engagement ecclésial et dans leur
engagement socio-politque.
Dans le cheminement de Angelo, il était visible que s’incarner dans la
réalité des pauvres relevait d’une grâce d’amour. Tout simple sans
discours, sans ostentation, ce n’était pas un amour de rose
L’amour conduit à l’identification, au changement de position sociale, au
changement de mentalité et même au changement de la mentalité cléricale pour
rester avec les pauvres. Jésus invite à demeurer là où il est, non à y
vivre une expérience passagère.
C’est clair qu’il avait un problème. Comment en tant que religieux, on doit
disparaître au milieu du peuple ; comme prêtre, membre de la hiérarchie, on
peut ne pas être présent.
Angelo montrait que notre baptême se réalisait quant patiemment au service des
pauvres. Ceux-ci nous font découvrir les déformations de notre formation. Ils
nous enseigne une spiritualité au sujet de laquelle nous pensons être des
experts. Plusieurs vivent la gratuité. Ils savent par leur expérience que
personne ne peut détruire leur vie. Il y a beaucoup de péché chez les pauvres
et c’est très impressionnant pour celui qui sait contempler la grande
sainteté du peuple de Dieu
Notre mentalité ne change pas en suivant les cours sans changer les
expériences fondamentales : manger, boire, habiter, se déplacer, opter pour
une présence auprès des pauvres. Il ne suffit pas de soutenir un mouvement
populaire à distance avec une sympathie sans risque. Rien ne remplace une
action directe si petite qu’elle soit. C’est une voie vers la contemplation
active
Une fédération de la communauté de Ceilande a surgit dans la paroisse de la
Résurrection avec la figure du père Angelo
En 1982, il est parti de là à cause du poids de l’âge.
En 1991, il est rentré aux Pays Bas où il a été tué par un drogué, qui est
entré dans la maison spiritaine où il habitait. Cela est arrivé en février
1996.
Revenons en arrière pour voir aujourd’hui la période de grâce qui nous
paraît si lointaine. A Ceilande, seuls les vieux se souviennent du père
Angelo, de son style de vie et du travail des spiritains. Les rêves de
libération se sont évanouis, l’Eglise s’est pliée sur elle-même devant l’effusion
et la progression de la société sécularisée. Un nouveau clergé
majoritairement brésilien ne sait plus rien de l’Eglise Medellin et de
Puebla. La formation des religieux et principalement des religieuses ne tient
pas compte de l’expérience du terrain. Des instituts religieux ont adopté le
discours libérateur, mais non pas la pratique. Les pauvres sont plus passifs et
moins organisés et l’Eglise cherches des solutions de facilité dans la
concurrence charismatique avec les pentecôtistes. A Ceilande, il y a une salade
religieuse avec une foule d’Eglises.
Dans un prolongement de Ceilande, il y a une communauté de trois spiritains :
un allemand, un brésilien et un néerlandais. Ils continuent la présence
spiritaine que le père Angelo avait initiée, trente-cinq ans plus tôt, avec
sa décision de s’installer chez les pauvres. La communauté ne sait pas si
elle pourrait son expérience à cet endroit.
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