D’autre part, Libermann a insisté beaucoup sur la sainteté et le don de
soi nécessaires aux missionnaires. Il leur faut rester unis au Christ, comme le
sarment au tronc, pour que la sève de vie puisse porter du fruit dont la
vigueur dépend de la qualité de cette relation ( Instructions aux
missionnaires). C’est pourquoi il a voulu la vie religieuse et la communauté
: « tous ses membres vivront toujours en communauté » Règlements de 1849.
Renoncer à l’exigence de la vie en communauté serait perdre notre identité.
Elle est ce lieu où dans l’échange et la nécessaire confrontation aux
autres,
* la tendance naturelle de chacun est émondée et devient ressource pour le
groupe,
* où le charisme personnel de chacun est reconnu et accueilli pour le service
de tous,
* où dans la prière et la réflexion, les appels de Dieu sont discernés et la
mission commune
reçue et partagée ;
* lieu aussi du retour de mission, du repos, de la détente, de l’action de
grâce et du partage
sur le travail accompli.
Ce « passage » par la vie de communauté est exigent et la tentation est
grande de privilégier l’action menée en dehors. Mais si l’on s’en
dispense parce que c’est difficile, que fait-on vraiment en dehors ? Que
devient mon engagement missionnaire ? Il me semble que nous avons plus de mal à
suivre Libermann dans cette exigence-là, jeunes ou moins jeunes. Pourtant, c’est
un trait essentiel de notre identité et de notre charisme.
De cette lecture ressort aussi une certaine cohérence du
récit fondateur, une « unité narrative », même s’il y a eu deux
fondateurs. L’orientation missionnaire, que Poullart des Places exprimait
comme un désir, va s’affirmer peu à peu au cours de l’histoire. Le départ
ne va pas seulement de l’Europe vers d’autres continents, mais aussi de la
paroisse vers ceux qui sont en dehors ou en marge. Notre charisme nous pousse à
aller de préférence vers ceux « du seuil » ou ceux « des parvis », ou,
comme dit la Règle de Vie, « vers ceux qui n’ont pas encore entendu le
message de l’Evangile » (12). Cette orientation devrait présider à l’action
de tout spiritain, même ceux dont la mission est de prendre soin d’une
paroisse ou de communautés déjà constituées. Il est indispensable qu’elle
soit présente dans les parcours de formation proposés aux jeunes.
Entrer dans un projet de vie
Le charisme de la Congrégation s’exprime à travers un
projet de vie qui traduit la manière propre dont notre Congrégation, à la
suite des fondateurs, se propose de vivre l’Evangile et de participer à la
mission de l’Eglise. Ce projet de vie s’inspire des textes fondateurs, mais
se traduit en premier lieu dans la Règle de Vie.
La transmission du charisme passe donc par l’initiation
progressive à la Règle de Vie : parcourir les différentes étapes de son
élaboration pour saisir qu’il s’agit d’un dynamisme qui se développe au
cours de l’histoire, d’une fidélité vivante et créatrice ; voir ce qui
reste inchangé malgré les mutations successives ; trouver ce qui donne
cohérence et unité à ce projet ; écouter ce qui est dit à travers les
textes d’Evangile mis en exergue… Le novice se fait ainsi disciple qui se
familiarise avec ce qui fait le projet de vie des Spiritains. Il est appelé à
intérioriser ces textes pour qu’ils deviennent sa référence de vie, qui se
met à l’écoute de ce que l’Esprit Saint lui dit à travers eux.
Cette étude est nécessaire. Mais je constate aussi que les
vraies avancées dans la prise en compte de cette parole pour leur propre vie se
font d’avantage à travers des prises de conscience à l’occasion d’événements.
Ce novice pensait ne pas avoir de réelle difficulté avec le vœu de pauvreté
jusqu’au jour où il lui a été fait un don d’argent. Il s’est soudain
rendu compte que ce n’était pas si simple que cela. Cette expérience,
réfléchie dans l’accompagnement, vaut plus que tous les discours.
Au cours de cette étude de la Règle de Vie, nous cherchons
en quoi consiste le charisme de la Congrégation et où il s’exprime
particulièrement. Mais le danger serait de l’enfermer dans quelques phrases
apprises par cœur. Les références à d’autres textes, comme ceux des
chapitres, les textes qui contribuent à l’animation de la Congrégation ou
les témoignages de confrères vivant la mission aident à en donner une
conception plus juste. Ainsi nous avons eu un jour la circulaire d’un
confrère au moment où les novices se posaient la question du charisme. Il
était engagé auprès des réfugiés dans des conditions particulièrement
difficiles, mais il restait dans cette situation alors que les membres des
organismes internationaux étaient partis. Un tel témoignage contribue autant
que l’étude de la RVS à saisir ce qu’est la vie spiritaine.
Cependant, il reste que les jeunes, spécialement ceux de l’Afrique
Centrale, ont du mal à dire le charisme des Spiritains aux novices des autres
congrégations participant à l’inter-noviciats. Ils trouvent que celui des
autres est plus précis, plus clair : l’enseignement, les malades, les jeunes
etc… Celui des Spiritains leur semble trop vaste. Autrefois les missionnaires
partaient pour implanter l’Eglise là où ils allaient. Cela les amenait à s’engager
dans une grande diversité de domaines, mais le projet paraissait clair et
cohérent. Maintenant, ces Eglises existent et notre présence est à redéfinir
davantage en fonction de notre charisme. Mais devant la diversité des domaines
dans lesquels des Spiritains sont engagés, (la première évangélisation, la
mission en zone rurale délaissée, les banlieues des grandes villes, les
enfants de la rue, les prisonniers, les réfugiés, le dialogue inter-religieux,
la formation des laïcs et des prêtres etc…), ils prennent peur et se
demandent : « en vue de quoi dois-je me préparer ? » Dans un monde où les
divers domaines se spécialisent, où l’improvisation est de moins en moins
tolérée, ils craignent de n’être jamais prêts pour ce qui leur sera
demandé. La première affectation a plus que jamais son importance, car c’est
en répondant à l’appel que je découvre qui je suis, que se révèlera ma
place dans la mission commune, mon charisme personnel.
Entrer dans une communauté de vie apostolique
Le projet de vie demande à être vécu, à s’incarner,
sinon il reste lettre morte. Le charisme de la Congrégation est porté par la
manière d’être, de vivre, de prier et de participer à la mission de l’Eglise
de toute la Congrégation Ce qui a commencé dans la force de l’Esprit avec
les fondateurs doit être accueilli, approfondi, poursuivi, développé par
chaque génération dans des situations historiques, sociales ou culturelles
différentes. Mais c’est le même don qui continue d’agir. Il ne s’agit
donc pas de revenir au temps des fondations, mais de vivre notre charisme
aujourd’hui comme des fondateurs : d’oser de nouvelles initiatives, de
prendre certains risques, en fidélité à la grâce qui nous a été faite.
Aider un novice à découvrir notre charisme pour en vivre ne consistera donc
pas à lui transmettre un héritage, mais à l’introduire dans ce dynamisme à
la suite des fondateurs.
Pour cela, il lui faut vivre avec des Spiritains. La
formation devient alors initiation, apprentissage par l’expérience. Aujourd’hui
cela se fait par la vie en communautés spiritaines, par des stages
missionnaires, par la rencontre d’un autre peuple et d’une autre culture.
Dans ces expériences, les jeunes vont sentir, parfois
douloureusement, la distance entre le projet et sa réalisation concrète dans
telle communauté à tel endroit précis. « La mission n’est pas ce que vous
m’en avez dit… » a écrit un jeune au bout de six mois de stage. Ce passage
par des désillusions, a besoin d’être bien accompagné par un aîné pour
permettre un progrès dans l’acceptation du réel et des limites des uns et
des autres, pour conduire à une plus grande maturité.
Certains confrères vont tenir le rôle de modèles. Dans l’accompagnement,
il m’arrive d’entendre le témoignage du rôle décisif de tel confrère
dans le parcours d’un jeune et c’est à chaque fois une source d’émerveillement.
Mais les raisons du choix du modèle peuvent être très diverses. Un confrère
formateur revenait du garage où il avait perdu la matinée à la suite d’une
panne ; voyant un autre confrère arriver avec une belle voiture, il dit avec un
sourire : « Je ne fais pas le poids ! » Sur le marché des modèles, qui
séduit ? Former, c’est aussi briser de faux modèles. Le guide, c’est celui
qui doit devenir l’unique modèle, le Christ. C’est lui qui peut tourner nos
regards vers ces « opprimés » et « défavorisés » dont parle notre RVS 12.
En cours de formation certains nous quittent, parce qu’ils
ne se sentent pas fait pour la vie religieuse. Ils se sentent pourtant très à
l’aise avec notre charisme et ont un grand désir de participer à notre
mission. Ceux-là nous poussent à imaginer de nouvelles formes d’appartenance.
Une dernière question. L’arrivée d’un enfant dans une famille bouleverse
la vie de cette famille et transforme la dynamique des relations. Quelque chose
d’analogue devrait se passer dans l’accueil de novices dans une
Congrégation. Dans nos Provinces du Nord où les jeunes nous arrivent au compte
goutte, quel impact ont-ils ?. C’étaient les « générations montantes »
qui amenaient idées et sensibilité nouvelles. Plus profondément, «
accueillir des novices, ce n’est pas tout d’abord s’assurer de forces
jeunes – même si c’est cela aussi – c’est entrer dans une nouvelle
manière de croire ensemble. On ne peut être religieux que dans l’ouverture
à une différence acceptée avec gratitude. L’arrivée d’un autre…n’est
pas une assurance pour des acquis et des compétences, c’est, au contraire,
une invitation à se dépouiller de ses solidités et de ses certitudes pour
pénétrer dans une autre logique, la « faiblesse de croire » ensemble. »
Philippe Lécrivain, Jeunes et Vocations 108 Présenter la vie religieuse… L’accueil
des jeunes et la capacité de nous laisser changer par eux est sans doute une
des conditions pour que ce charisme que nous voulons leur transmettre ait
quelque chance d’être vivant.
Quelques remarques en conclusion :
Si les formateurs sont en première ligne dans cette transmission du
charisme, tous cependant en sont concernés et responsables.
Si le noviciat est un moment privilégié de cette transmission, elle se fait
cependant à toutes les étapes de la formation et bien au-delà, tout au long
de l’expérience missionnaire. Mon identité n’est pas à défendre, mais à
risquer dans la rencontre de l’autre et spécialement de ceux vers qui je suis
envoyé. Je la découvrirai alors d’autant mieux.
Dans son livre intitulé « Sainte colère », Lyta Basset
dit : « Dieu parachève en nous la capacité de donner ce dont nous ne doutons
plus de l’avoir pleinement reçu. Les humains qui donnent leur vie sont ceux
qui savent l’avoir reçue en abondance. » (301) L’année spiritaine nous a
permis d’accueillir dans l’action de grâce tout ce que nous avons reçu à
travers nos fondateurs et les trois siècles d’histoire. Conscients de cela,
peut-être deviendront nous davantage capables de donner largement, gratuitement
ce que nous avons reçu et qui nous fait vivre.
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