Renouvellement spirituel de la congrégation



La transmission du charisme spiritain aux jeunes

Raymond Jung

L’année spiritaine a mis en lumière que notre héritage était moins un avoir à garder, ou un savoir défini à enseigner, qu’un élan, un dynamisme, une espérance, une inspiration commune pour des choix et des initiatives en réponses aux besoins de notre temps, des ressources pour entrer dans une nouvelle démarche de fondation . Notre premier devoir est donc de rester ouvert à ce don, d’y puiser notre souffle pour pouvoir le « vivre en vérité ». Il est ensuite de le mettre en œuvre avec audace et créativité dans les situations d’aujourd’hui . Il est enfin de le transmettre à d’autres pour qu’il continue de vivre et de faire vivre.
Le charisme d’une congrégation se traduit dans un récit de fondation et une histoire, dans un projet de vie et une spiritualité, dans une manière de vivre ensemble et d’œuvrer pour le Royaume. Sur chacun de ces pôles, je soulèverai quelques questions qui viennent de mon expérience d’accompagnement des novices.

Lire le récit de fondation :
La transmission du charisme de la Congrégation ne peut se faire sans une lecture du récit de fondation et la connaissance des fondateurs, car c’est à travers leur vie, leur expérience spirituelle et leur œuvre qu’apparaissent le projet et la mission de la congrégation.
La première difficulté est l’écart dans le temps qui nous sépare de nos fondateurs. Beaucoup se découragent vite à cette lecture. Les travaux accomplis ces dernières décennies nous aident à surmonter cette difficulté historique pour entrer davantage dans leur expérience humaine et spirituelle. Chacun peut alors se laisser rejoindre par leur témoignage de vie, leur façon de se situer dans l’existence, de répondre aux questions essentielles, de traverser les épreuves, de se mettre à l’écoute des hommes de leur temps, de dialoguer avec Dieu au cœur des événements qu’ils vivent.
Plus qu’un travail d’histoire, c’est une rencontre avec des personnes qui est proposée et les jeunes réagissent comme ils peuvent le faire face aux autres. Il y a ce qui provoque l’admiration, mais aussi ce qui irrite ou qui paraît inacceptable, incompréhensible ; mais nos fondateurs nous parlent-ils seulement à travers ce qui plaît ?
Il y a ce qui nous parle. L’expérience de Poullart des Places encourage les novices à s’engager dans la connaissance d’eux-mêmes et le discernement et leur donne confiance en l’aide de Dieu pour arriver à voir plus clair et parvenir à un engagement qui réponde à son appel.
Parfois, leur propre expérience confirme celle du fondateur. Ainsi, alors que nous parlions de la décision de Poullart des Places d’aller loger avec les étudiants pauvres, en mars 1703, un novice a donné son propre témoignage. Durant son stage missionnaire, il avait vécu une première année sur une paroisse et la seconde, à sa demande, dans un centre qui accueille des enfants de la rue. Il a ajouté ce commentaire : « Autre chose est de faire quelque chose pour les pauvres, autre chose est de vivre avec eux. » Il avait vécu ce passage, dans sa chair et pouvait en témoigner.
Mais d’autres fois, c’est une incompréhension qui permet d’aller plus loin dans cette lecture. Ainsi, tant au Nord qu’au Sud, le choix de Poullart des Places de renoncer à l‘argent de son père pour n’accepter que le minimum de 60 livres exigé par l’Evêque des séminaristes les plus pauvres, suscitait beaucoup de questions et de commentaires : « Pourquoi agit-il ainsi, au moment où il commence une œuvre et qu’il dépense beaucoup d’énergie à demander de l’aide ? » La difficulté amène à une lecture de foi, à entrer dans les motivations profondes de Claude :
- ce séminaire ne sera pas son œuvre, mais celle de Dieu ;
- il ne l’a pas fondé pour satisfaire son ambition ou pour prouver ce qu’il vaut ;
- surtout, le type de prêtre qu’il veut former renonce à la recherche des bénéfices pour être disponible aux pauvres et aux petits. Il est ce prêtre-là.
Les moyens financiers lui viendront, non d’une stratégie, mais de la confiance qu’il suscitera par la qualité et la force de son engagement. Il ne recule pas devant les démarches à faire, même si elles peuvent paraître humiliantes pour un homme de sa condition.
Ce témoignage de pauvreté a traversé les siècles. L’accueillir aujourd’hui, ce n’est pas revenir vers un passé mythique qui recèlerait les solutions de nos problèmes, mais c’est nous laisser interroger sur la relation à nos œuvres, sur nos attitudes et nos choix d’aujourd’hui. Il peut être source d’inspiration quand nous vivons un certain appauvrissement dans le Nord ou que nous sommes engagés dans une légitime recherche d’une autonomie financière dans le Sud.
Il en est de même pour Libermann. Comme c’est le cas pour beaucoup, la découverte de sa vie et de ses textes aide les jeunes dans leur relation à Dieu, pour une meilleure acceptation d’eux-mêmes et des autres tels qu’ils sont, pour une relation plus juste à leur faiblesse. Certains, tant au Nord qu’au Sud, prennent goût à le lire et trouvent en lui leur guide spirituel pour s’engager sur un « chemin de paix ».

D’autre part, Libermann a insisté beaucoup sur la sainteté et le don de soi nécessaires aux missionnaires. Il leur faut rester unis au Christ, comme le sarment au tronc, pour que la sève de vie puisse porter du fruit dont la vigueur dépend de la qualité de cette relation ( Instructions aux missionnaires). C’est pourquoi il a voulu la vie religieuse et la communauté : « tous ses membres vivront toujours en communauté » Règlements de 1849. Renoncer à l’exigence de la vie en communauté serait perdre notre identité.
Elle est ce lieu où dans l’échange et la nécessaire confrontation aux autres,
* la tendance naturelle de chacun est émondée et devient ressource pour le groupe,
* où le charisme personnel de chacun est reconnu et accueilli pour le service de tous,
* où dans la prière et la réflexion, les appels de Dieu sont discernés et la mission commune
reçue et partagée ;
* lieu aussi du retour de mission, du repos, de la détente, de l’action de grâce et du partage
sur le travail accompli.
Ce « passage » par la vie de communauté est exigent et la tentation est grande de privilégier l’action menée en dehors. Mais si l’on s’en dispense parce que c’est difficile, que fait-on vraiment en dehors ? Que devient mon engagement missionnaire ? Il me semble que nous avons plus de mal à suivre Libermann dans cette exigence-là, jeunes ou moins jeunes. Pourtant, c’est un trait essentiel de notre identité et de notre charisme.
De cette lecture ressort aussi une certaine cohérence du récit fondateur, une « unité narrative », même s’il y a eu deux fondateurs. L’orientation missionnaire, que Poullart des Places exprimait comme un désir, va s’affirmer peu à peu au cours de l’histoire. Le départ ne va pas seulement de l’Europe vers d’autres continents, mais aussi de la paroisse vers ceux qui sont en dehors ou en marge. Notre charisme nous pousse à aller de préférence vers ceux « du seuil » ou ceux « des parvis », ou, comme dit la Règle de Vie, « vers ceux qui n’ont pas encore entendu le message de l’Evangile » (12). Cette orientation devrait présider à l’action de tout spiritain, même ceux dont la mission est de prendre soin d’une paroisse ou de communautés déjà constituées. Il est indispensable qu’elle soit présente dans les parcours de formation proposés aux jeunes.

Entrer dans un projet de vie
Le charisme de la Congrégation s’exprime à travers un projet de vie qui traduit la manière propre dont notre Congrégation, à la suite des fondateurs, se propose de vivre l’Evangile et de participer à la mission de l’Eglise. Ce projet de vie s’inspire des textes fondateurs, mais se traduit en premier lieu dans la Règle de Vie.
La transmission du charisme passe donc par l’initiation progressive à la Règle de Vie : parcourir les différentes étapes de son élaboration pour saisir qu’il s’agit d’un dynamisme qui se développe au cours de l’histoire, d’une fidélité vivante et créatrice ; voir ce qui reste inchangé malgré les mutations successives ; trouver ce qui donne cohérence et unité à ce projet ; écouter ce qui est dit à travers les textes d’Evangile mis en exergue… Le novice se fait ainsi disciple qui se familiarise avec ce qui fait le projet de vie des Spiritains. Il est appelé à intérioriser ces textes pour qu’ils deviennent sa référence de vie, qui se met à l’écoute de ce que l’Esprit Saint lui dit à travers eux.
Cette étude est nécessaire. Mais je constate aussi que les vraies avancées dans la prise en compte de cette parole pour leur propre vie se font d’avantage à travers des prises de conscience à l’occasion d’événements. Ce novice pensait ne pas avoir de réelle difficulté avec le vœu de pauvreté jusqu’au jour où il lui a été fait un don d’argent. Il s’est soudain rendu compte que ce n’était pas si simple que cela. Cette expérience, réfléchie dans l’accompagnement, vaut plus que tous les discours.
Au cours de cette étude de la Règle de Vie, nous cherchons en quoi consiste le charisme de la Congrégation et où il s’exprime particulièrement. Mais le danger serait de l’enfermer dans quelques phrases apprises par cœur. Les références à d’autres textes, comme ceux des chapitres, les textes qui contribuent à l’animation de la Congrégation ou les témoignages de confrères vivant la mission aident à en donner une conception plus juste. Ainsi nous avons eu un jour la circulaire d’un confrère au moment où les novices se posaient la question du charisme. Il était engagé auprès des réfugiés dans des conditions particulièrement difficiles, mais il restait dans cette situation alors que les membres des organismes internationaux étaient partis. Un tel témoignage contribue autant que l’étude de la RVS à saisir ce qu’est la vie spiritaine.
Cependant, il reste que les jeunes, spécialement ceux de l’Afrique Centrale, ont du mal à dire le charisme des Spiritains aux novices des autres congrégations participant à l’inter-noviciats. Ils trouvent que celui des autres est plus précis, plus clair : l’enseignement, les malades, les jeunes etc… Celui des Spiritains leur semble trop vaste. Autrefois les missionnaires partaient pour implanter l’Eglise là où ils allaient. Cela les amenait à s’engager dans une grande diversité de domaines, mais le projet paraissait clair et cohérent. Maintenant, ces Eglises existent et notre présence est à redéfinir davantage en fonction de notre charisme. Mais devant la diversité des domaines dans lesquels des Spiritains sont engagés, (la première évangélisation, la mission en zone rurale délaissée, les banlieues des grandes villes, les enfants de la rue, les prisonniers, les réfugiés, le dialogue inter-religieux, la formation des laïcs et des prêtres etc…), ils prennent peur et se demandent : « en vue de quoi dois-je me préparer ? » Dans un monde où les divers domaines se spécialisent, où l’improvisation est de moins en moins tolérée, ils craignent de n’être jamais prêts pour ce qui leur sera demandé. La première affectation a plus que jamais son importance, car c’est en répondant à l’appel que je découvre qui je suis, que se révèlera ma place dans la mission commune, mon charisme personnel.

Entrer dans une communauté de vie apostolique
Le projet de vie demande à être vécu, à s’incarner, sinon il reste lettre morte. Le charisme de la Congrégation est porté par la manière d’être, de vivre, de prier et de participer à la mission de l’Eglise de toute la Congrégation Ce qui a commencé dans la force de l’Esprit avec les fondateurs doit être accueilli, approfondi, poursuivi, développé par chaque génération dans des situations historiques, sociales ou culturelles différentes. Mais c’est le même don qui continue d’agir. Il ne s’agit donc pas de revenir au temps des fondations, mais de vivre notre charisme aujourd’hui comme des fondateurs : d’oser de nouvelles initiatives, de prendre certains risques, en fidélité à la grâce qui nous a été faite. Aider un novice à découvrir notre charisme pour en vivre ne consistera donc pas à lui transmettre un héritage, mais à l’introduire dans ce dynamisme à la suite des fondateurs.
Pour cela, il lui faut vivre avec des Spiritains. La formation devient alors initiation, apprentissage par l’expérience. Aujourd’hui cela se fait par la vie en communautés spiritaines, par des stages missionnaires, par la rencontre d’un autre peuple et d’une autre culture.
Dans ces expériences, les jeunes vont sentir, parfois douloureusement, la distance entre le projet et sa réalisation concrète dans telle communauté à tel endroit précis. « La mission n’est pas ce que vous m’en avez dit… » a écrit un jeune au bout de six mois de stage. Ce passage par des désillusions, a besoin d’être bien accompagné par un aîné pour permettre un progrès dans l’acceptation du réel et des limites des uns et des autres, pour conduire à une plus grande maturité.
Certains confrères vont tenir le rôle de modèles. Dans l’accompagnement, il m’arrive d’entendre le témoignage du rôle décisif de tel confrère dans le parcours d’un jeune et c’est à chaque fois une source d’émerveillement. Mais les raisons du choix du modèle peuvent être très diverses. Un confrère formateur revenait du garage où il avait perdu la matinée à la suite d’une panne ; voyant un autre confrère arriver avec une belle voiture, il dit avec un sourire : « Je ne fais pas le poids ! » Sur le marché des modèles, qui séduit ? Former, c’est aussi briser de faux modèles. Le guide, c’est celui qui doit devenir l’unique modèle, le Christ. C’est lui qui peut tourner nos regards vers ces « opprimés » et « défavorisés » dont parle notre RVS 12.
En cours de formation certains nous quittent, parce qu’ils ne se sentent pas fait pour la vie religieuse. Ils se sentent pourtant très à l’aise avec notre charisme et ont un grand désir de participer à notre mission. Ceux-là nous poussent à imaginer de nouvelles formes d’appartenance.

Une dernière question. L’arrivée d’un enfant dans une famille bouleverse la vie de cette famille et transforme la dynamique des relations. Quelque chose d’analogue devrait se passer dans l’accueil de novices dans une Congrégation. Dans nos Provinces du Nord où les jeunes nous arrivent au compte goutte, quel impact ont-ils ?. C’étaient les « générations montantes » qui amenaient idées et sensibilité nouvelles. Plus profondément, « accueillir des novices, ce n’est pas tout d’abord s’assurer de forces jeunes – même si c’est cela aussi – c’est entrer dans une nouvelle manière de croire ensemble. On ne peut être religieux que dans l’ouverture à une différence acceptée avec gratitude. L’arrivée d’un autre…n’est pas une assurance pour des acquis et des compétences, c’est, au contraire, une invitation à se dépouiller de ses solidités et de ses certitudes pour pénétrer dans une autre logique, la « faiblesse de croire » ensemble. » Philippe Lécrivain, Jeunes et Vocations 108 Présenter la vie religieuse… L’accueil des jeunes et la capacité de nous laisser changer par eux est sans doute une des conditions pour que ce charisme que nous voulons leur transmettre ait quelque chance d’être vivant.

Quelques remarques en conclusion :
Si les formateurs sont en première ligne dans cette transmission du charisme, tous cependant en sont concernés et responsables.
Si le noviciat est un moment privilégié de cette transmission, elle se fait cependant à toutes les étapes de la formation et bien au-delà, tout au long de l’expérience missionnaire. Mon identité n’est pas à défendre, mais à risquer dans la rencontre de l’autre et spécialement de ceux vers qui je suis envoyé. Je la découvrirai alors d’autant mieux.
Dans son livre intitulé « Sainte colère », Lyta Basset dit : « Dieu parachève en nous la capacité de donner ce dont nous ne doutons plus de l’avoir pleinement reçu. Les humains qui donnent leur vie sont ceux qui savent l’avoir reçue en abondance. » (301) L’année spiritaine nous a permis d’accueillir dans l’action de grâce tout ce que nous avons reçu à travers nos fondateurs et les trois siècles d’histoire. Conscients de cela, peut-être deviendront nous davantage capables de donner largement, gratuitement ce que nous avons reçu et qui nous fait vivre.

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