La mission aujourd'hui
Nouveaux engagements : TAIWAN
Jean-Paul Hoch
1. « Désormais tu t'appelleras. »
Le 21 septembre 1998, en compagnie du P. Jean-Pascal LOMBART,
j'ai pour la première fois de ma vie foulé le continent asiatique. Nous avons
rejoint deux confrères, le P. Sean O 'LEARY et le P. James SANDY, arrivés
plusieurs mois avant nous à Taïwan. Dès le lendemain matin, au
petit-déjeuner, l'évêque de Hsinchu, tout souriant, nous tend deux petits
billets sur lesquels il avait calligraphié, de son plus beau pinceau, nos
nouveaux noms et prénoms chinois. Dans aucun pays du monde, où j'avais été
auparavant, personne n'avait jamais eu l'idée de me donner un nouveau nom et un
nouveau prénom ! J'ai bien sûr essayé d'interpréter ce geste épiscopal.
J'y ai d'abord vu le fait que nous étions attendus depuis
longtemps et que notre arrivée, comme celle des autres confrères, avait été
bien préparée. Je vous renvoie à la lecture du numéro 53 d'INFORMATION
/DOCUMENTATION de décembre 1996 pour connaître tous les détails de cette
longue et minutieuse préparation faite, en ces là, par le conseil général et
par le P. Brian Mc LAUGHLIN. Cela a beaucoup facilité notre première
implantation à Taïwan : nous savions où aller, où loger, que faire, et, ce
qui n'est pas négligeable, qui allait payer. Je profite de l'occasion pour
remercier vivement l'évêque de Hsinchu, le conseil général et l'ensemble de
la congrégation pour le soutien dont nous avons bénéficié depuis les
premiers jours de notre arrivée à Taïwan.
Dans le geste de la remise de nos nouveaux noms j'ai aussi lu
le grand désir de l'évêque et de l'église locale de nous voir apprendre le
plus vite et le mieux possible la terrible langue chinoise. Cet apprentissage a
été, pendant les deux premières années de notre séjour à l'évêché,
notre principale occupation. Tout récemment, en juin de cette année, nous
avons fait le bilan de nos sept premières années de présence à Taïwan et
essayé de tracer quelques orientations pour l'avenir. Nous avons tous
constaté, que même après six à sept ans de dur travail, nous avions encore
beaucoup à progresser dans la connaissance de la langue, de l'écriture, de
l'histoire, de la culture et des religions taïwanaises. La connaissance des
cinq à six mille caractères nécessaires pour la lecture de textes ordinaires
ne s'acquiert pas en quelques semaines ! Pour vous donner une idée de la
difficulté de la langue, sachez que ce n'est en général qu'au bout de plus
d'un an d'étude de la langue que l'on peut à peu près lire la messe, quant à
la prédication c'est une autre affaire ! Ayant pris conscience de ce grand
défi qu'est pour nous l'inculturation en milieu chinois, nous avons pensé
qu'il serait utile pour nous d'imiter la politique des congrégations plus
anciennement implantées dans cette partie du monde que nous, les Franciscains,
les Jésuites, les Scheutistes par exemple. Ces congrégations ont pour
politique d'envoyer leurs jeunes séminaristes à Taiwan bien avant leur
ordination sacerdotale : ainsi, ces jeunes religieux, après les deux premières
années d'apprentissage intensif du chinois, peuvent ensuite, sur place, à
l'université catholique de Taipeh, faire leurs quatre années de théologie. De
ce fait, après quelque six ans de présence et d'études, ils sont beaucoup
mieux « armés » que nous pour commencer à exercer un ministère actif : ils
auront eu le temps de mieux assimiler la culture locale, de se constituer un
réseau d'amis, de se familiariser avec les réalités taiwanaises. C'est pour
cette raison qu'après avoir constitué un fonds dit « fonds OTP », nous avons
lancé une invitation aux différentes Provinces et Fondations de la
Congrégation pour leur faire connaître notre projet. Si, ce qui peut arriver,
un jeune spiritain, au cours de son séjours OTP à Taiwan, remarque qu'il n'est
pas adapté à ce genre d'environnement, il n'y a aucun mal, pour lui, à
retourner dans sa Province. Au contraire, interrompre prématurément une
première affectation est toujours une expérience douloureuse et pour le
confrère concerné, et pour la communauté qui l'a accueilli.
Dans le geste de l' « imposition des noms et prénoms
chinois », j'ai cru discerner aussi une troisième interprétation, peut-être
moins positive que les deux premières. Il faut savoir qu'un nom de famille
chinois se compose, en règle générale, d'une seule syllabe, ou d'un seul
caractère, alors que le prénom, qui, contrairement à d'autres langues, se
place toujours après le nom, et devrait donc plutôt s'appeler « post-nom »,
se compose généralement de deux syllabes ou caractères. Si donc votre
précieux nom de famille se compose à l'origine de plusieurs syllabes, vous
risquez, en passant la douane chinoise, de devoir abandonner une ou plusieurs
syllabes. C'est ainsi que notre confrère irlandais, le premier à être arrivé
à Taiwan, a vu son nom de famille de trois syllabes, O'LEARY, se réduire à
une seule syllabe, « li », et son prénom, SEAN, au contraire s'enrichir d'une
deuxième syllabe. J'ajoute que nous n'avons pas été consultés pour savoir si
nos nouveaux noms et prénoms nous plaisaient ou non, et qu'en général, les
caractères retenus pour exprimer notre nouvelle identité n'ont souvent qu'un
lointain rapport avec nos véritables noms et prénoms. C'est un peu frustrant !
Un peu comme si l'on voulait nous faire savoir que ce qui intéresse nos hôtes
chinois ce n'est pas tant ce que nous avons été avant de venir à Taiwan, mais
ce que désormais nous allons pouvoir être pour eux. Il s'agit vraiment, comme
le dit un psaume, d'oublier la maison de son père et de sa mère. Si l'on vient
à Taiwan avec l'idée de vivre la mission sous le signe de l'échange entre
églises ou entre cultures, on risque fort d'être très déçus. Un jeune
confrère, fraîchement ordonné dans son église natale, qui vient de vivre les
semaines glorieuses et exaltantes des premières messes, quant il arrive à
Taiwan, redevient un simple étudiant, non pas un prestigieux étudiant pour un
quelconque doctorat, mais un simple débutant dans l'apprentissage de la langue
chinoise. L'Eglise catholique à Taiwan est bien trop petite en nombre, à peine
1,5 % de la population totale, pour que le statut du prêtre ait un quelconque
prestige. Ajouté à ceci, qu'à part les messes du dimanche qu'il peut
célébrer en anglais pour les vivantes et dynamiques communautés chrétiennes
constituées de jeunes travailleurs et travailleuses venus des Philippines
voisines, le jeune confrère n'aura guère l'occasion, avant longtemps,
d'exercer un ministère important pour les communautés chinoises. De plus, si
les Taiwanais fréquentent depuis déjà assez longtemps Européens et
Américains, cela n'est pas le cas pour l'Afrique. Dans notre ville de Hsinchu,
on rencontre vraiment très peu d'Africains dans les rues. Il faut donc un
certain détachement et beaucoup de patience pour supporter les premières
réactions de curiosité et créer peu à peu des relations solides fondées sur
des valeurs personnelles profondes et authentiques.
2. « Chaque famille a un livre difficile à lire. »
Comme d'autres intervenants aborderont, le 1er juillet
prochain, l'aspect de la vie en communauté internationale, je ne m'étendrai
pas longuement sur notre vie de communauté. La sagesse chinoise dit que dans la
petite bibliothèque de chaque famille se trouve un livre difficile à lire, ce
qui signifie tout simplement que chaque famille a ses problèmes. Notre
communauté également, comme toutes les autres communautés, internationales ou
non, a connu des tensions, des épreuves, des départs précipités. A la
réunion d'évaluation et d'orientations à laquelle j'ai déjà fait allusion,
nous avons également réfléchi à ces questions. Nous avons en particulier
reconnu l'importance des tout premiers temps du séjour à Taiwan, et qu'une
première crise d'adaptation ne signifie pas nécessairement qu'un confrère
n'est pas apte pour la vie et la mission à Taiwan. Sur les cinq confrères
actuellement présents à Taiwan, quatre sont en première affectation, et un
seul est d'une génération plus âgée que ces quatre jeunes confrères, ce
qui, de l'avis de nous tous, ne constitue pas un bon équilibre. Ce problème
trouvera forcément sa solution dans quelques années, puisqu'il suffit
d'attendre un peu que les jeunes confrères prennent de l'âge et entrent
justement dans la catégorie des confrères d'âge moyen, donc patience ! J'ai
noté aussi que ce qui fait la solidité et la viabilité d'une communauté, ce
ne sont pas seulement les bons sentiments que nous avons les uns pour les
autres, ni notre commune ardeur apostolique, mais aussi le fait de respecter le
mieux possible la Règle de Vie. Si nos interprétations et nos pratiques
réelles de la Règle de Vie sont trop différentes, quelle vie de communauté
peut-on encore espérer ? Il faut que chacun de nous se redise sans cesse que la
communauté ce n'est pas « tout le monde, sauf moi », mais « tout le monde,
moi y compris».
3. « Nous allons de préférence là où l'Eglise trouve
difficilement des ouvriers. » (RVS 12)
Si j'étais évêque et que j'avais dans mon diocèse des
spiritains, c'est sûrement cette partie de la Règle de Vie que j'invoquerais
le plus volontiers. Lorsque, vers la fin de nos deux premières années
d'apprentissage du chinois, il s'est agi de décider vers quels ministères nous
allions nous orienter, nous avons eu plusieurs rencontres avec l'évêque et son
vicaire général, leur expliquant les grandes lignes de notre « charisme
spiritain », mais leur disant aussi que nous étions ouverts à toutes leurs
propositions, pourvu que nous ne soyons pas trop dispersés. Il nous avait
semblé alors, que venant tout juste d'arriver dans le diocèse, il valait mieux
adopter cette attitude d'ouverture et de disponibilité. Je dois dire que les
autorités diocésaines ont été très compréhensives et que les ministères
qui nous ont été confiés me paraissent conformes aux orientations
fondamentales de la Congrégation. Pour des raisons plus circonstancielles que
théoriques, il s'agissait essentiellement de remplacer d'autres prêtres qui
avaient déjà ou allaient bientôt quitter leurs ministères, l'évêque nous a
confié les tâches suivantes : le P. Sean O'LEARY est aumônier diocésain des
prisons qu'il visite régulièrement avec des équipes de laïcs et de
religieuses ; il est aussi aumônier dans une maison d'accueil pour jeunes en
difficultés, maison animée par les Franciscaines missionnaires de Marie, c'est
dans cette maison qu'il réside, il y vit avec les jeunes, surtout le soir
lorsqu'ils reviennent des cours, il y participe à la réflexion éducative avec
les éducateurs et les Sœurs. Il est aussi chargé de la communauté
anglophone, essentiellement des travailleurs et travailleuses Philippins, qui
fréquent la paroisse du Saint-Esprit. Le P. Jean-Pascal LOMBART est aumônier
de l'équipe diocésaine de la pastorale des jeunes, responsable de la pastorale
étudiante sur la ville de Hsinchu, responsable également du foyer séminaire
interdiocésain qui accueille entre 15 et 20 jeunes, ce qui constitue de lourdes
et prenantes tâches. Quant à moi, je me suis vu confier la charge de la
paroisse du Saint-Esprit, avec une paroisse annexe plus petite, celle de
Saint-Michel ; dans cette tâche je suis aidé par une catéchiste taïwanaise
et une religieuse coréenne. Depuis peu, j'assure aussi une deuxième messe
quotidienne et la prédication de quelques récollections pour une communauté
de religieuses voisine. Ce sont les locaux de la paroisse du Saint-Esprit qui,
pour le moment, tiennent lieu de maison centrale. Pour l'avenir proche, il est
prévu que le P. Jean-Pascal DIAME, qui va bientôt achever ses deux ans de
chinois, prenne en charge, pour deux ou trois ans une paroisse proche de celle
du Saint-Esprit tout en poursuivant des cours de chinois ; ensuite, il pourrait,
avec un autre confrère, être affecté à un ministère auprès de la
population aborigène de l'île.
4. Nos rêves pour l'avenir.
Outre les quatre confrères dont j'ai déjà cité les noms,
notre communauté se compose aussi d'un confrère de la Province du Portugal,
actuellement présent à ce chapitre général comme traducteur, le P. Victor
Narciso Martins da SILVA, qui vient d'achever avec succès sa première année
de chinois. En fin d'année nous rejoindra un confrère de la Province des
Etats-Unis Ouest, le P. LUONG Duc Gia, dont les parents sont et vivent toujours
au Viêt-Nam. Avec un nombre plus important de confrères, nous pourrons
peut-être réaliser quelques-uns uns de nos rêves
:
- Ø nous aimerions bien ouvrir une deuxième communauté, soit dans un autre lieu
du diocèse, soit dans un autre diocèse, dans le but de diversifier nos
implantations et nos engagements.
- Ø nous aimerions bien nous consacrer au ministère auprès des populations
aborigènes.
- Ø nous aimerions bien qu'un confrère puisse se spécialiser dans le dialogue
avec le bouddhisme ; il faut savoir cependant que le bouddhisme est une «
religion au moins aussi complexe et riche que le christianisme et qu'il faut un
long investissement avant de pouvoir être en mesure de réellement « entrer en
dialogue ».
- Ø nous aimerions bien, d'une manière ou d'une autre, traverser le détroit de
Taiwan et aller rendre quelques services à l'Eglise qui est en Chine
continentale.
- Ø nous sommes bien convaincus que notre Congrégation ne sera réellement et
durablement présente en monde chinois que lorsque de jeunes chinois auront
rejoint notre congrégation et partageront notre mission, nous aimerions donc
bien accueillir de tels jeunes taiwanais ou chinois, mais nous remarquons que
l'Eglise de Taiwan est très pauvre en vocations.
Ø nous aimerions bien faire connaître plus largement notre congrégation et
notre spiritualité aux chrétiens de Taiwan ; nous avons déjà fait imprimer
un petit tract de présentation de la Congrégation ; nous sommes en train de
faire traduire, par une traductrice taiwanaise, l'ouvrage « Tu as mis sur moi
ta main », et, d'après quelques échos, nous avons le pressentiment que la
profonde spiritualité du P. Libermann pourra toucher les cours taiwanais.
Nous comptons sur votre soutien et sur vos prières pour que
ces rêves deviennent un jour réalité.
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