La mission aujourd'hui



en ISLAM

René You

Vous avez tous lu, je suppose, les rapports écrits et l’appel lancé par les délégués des confrères qui travaillent dans des pays majoritairement musulmans réunis à Banjul durant l’été 2002.
Depuis cette date, beaucoup d’événements, malheureusement, pour la plupart, marqués par la violence, sont venus confirmer la place prise par l’Islam dans notre monde et dans notre histoire contemporaine. Qu’il me suffise d’évoquer, dans le désordre et sans prétention à l’intégralité, les pays touchés par des conflits dans lesquels des musulmans se trouvent de quelque façon impliqués : l’Afghanistan, la Tchétchénie, l’Iraq, la Palestine, l’Arabie Saoudite, les Balkans, le Yémen, l’Indonésie, la Thaïlande, le Pakistan, l’Inde, les Philippines, le Soudan, le Nigeria, l’Afrique du Nord… La composante musulmane, et surtout islamiste, des flux migratoires menace aussi de déstabiliser nombre de pays d’Europe ou d’Afrique, ou tout au moins de leur poser de nouveaux problèmes sociaux, politiques ou religieux. Et est-il besoin de rappeler l’impact des actes de terrorisme attribués à des groupes islamistes particulièrement traumatisants, aux Etats-Unis, en Espagne et dans bien d’autres pays, y compris en Arabie Saoudite.
Dans tous ces bouleversements, il ne fait aucun doute que le monde musulman apparaît comme blessé, humilié et malade d’un profond ressentiment : après la splendeur d’une ère culturelle fécondée par l’Islam, qu’il pensait définitive parce que bénie de Dieu, le monde musulman, marqué par les bouleversements de l’histoire qui l’ont laissé sur le bord du chemin, se sent marginalisé, incapable d’entrer pleinement dans la modernité, ou plutôt de concilier religion et modernité. Les populations musulmanes, majoritairement silencieuses et pacifiques, parfois prises en otage par des minorités de « desperados », espèrent des jours meilleurs et, dans le concert mondial s’ouvrent au dialogue.
Individuellement et en congrégation, comment pourrions-nous nous désintéresser d’un problème d’une telle envergure, qui occupe, le plus souvent le soir, dans les journaux télévisés jusqu’à 75% des informations internationales ? Au nom de la Justice et de la Paix, comment pourrions-nous refuser de dire notre accord ou notre refus des solutions militaires, politiques et sociales proposées pour résoudre des problèmes auxquels sont confrontés des hommes, des femmes ou des jeunes que nous rencontrons là où nous avons été envoyés ?
Mais serait-ce suffisant ? Rappelons-nous. La grande intuition de la première équipe de Libermann a été, au-delà des soins d’ordre éducatif, social et familial apportés aux anciens esclaves récemment libérés et aux africains en général, de leur offrir le message libérateur du salut, de rejoindre l’homme au plus intime de sa relation à son Dieu et à ses frères en humanité. Il me semble qu’il en est de même auprès de ce monde musulman souffrant. Il nous revient d’aller à sa rencontre et, si possible, de le rejoindre, respectueusement et amicalement, dans toutes les dimensions de la vie familiale, sociale et culturelle certes, mais aussi et surtout dans sa dimension religieuse. Au nom de notre foi, il nous revient, à nous chrétiens, de nous intéresser à cette dimension fondamentale de la religion. Si nous chrétiens et missionnaires, qui rencontrons quotidiennement des musulmans, nous ne le faisons pas, qui le fera ?
Spiritains, nous ne pouvons pas passer à côté de cette tâche. Il me semble que c’est là un des grands défis missionnaires de ce début de XXI° siècle que d’aller à la rencontre des hommes des autres religions, et plus particulièrement les musulmans. La tâche, nous la connaissons : la rencontre, le dialogue, l’appel à la collaboration dans le respect mutuel de nos différences pour la construction d’un monde où la dimension spirituelle de l’homme ne sera pas évacuée. Le travail est à peine ébauché, et les ouvriers pour l’accomplir sont bien peu nombreux.
L’expérience nous montre, à nous qui avons investi une bonne partie de notre vie missionnaire dans cette tâche, qu’elle requiert une longue formation spécifique souvent ardue. Il faut accepter d’avance de ne pas pouvoir mesurer les fruits de notre action. Il est nécessaire de s’inscrire dans la durée car il faut beaucoup de temps pour apprivoiser des gens qui ont si souvent été trompés ou blessés par nos concitoyens ou même nos coreligionnaires. Il convient, autant que possible, de gagner son pain, ou tout au moins de ne pas dépendre de l’extérieur pour ne pas apparaître comme des prosélytes qui veulent gagner des âmes grâce à des aides matérielles venues de l’étranger. Il faut aussi se construire une solide vie spirituelle – ce travail est toujours à faire – et se convaincre que l’Esprit Saint est le protagoniste de la Mission..

Concrètement, j’aurais donc 4 sujets de réflexion à proposer à votre assemblée capitulaire :
  • 1) Etant donné la place occupée par l’Islam dans le monde d’aujourd’hui, comment offrir sur ce sujet, à l’ensemble des confrères, même à ceux qui ne sont pas directement investis dans ce type de mission, une connaissance sérieuse susceptible d’effacer, parmi nous, un certain nombre d’a priori et même de préjugés qui nuisent encore à un vrai dialogue entre chrétiens et musulmans ?
  • 2) Comment intégrer davantage la connaissance de l’Islam dans la « ratio studiorum » de nos maisons de formation, en particulier sur les trois points suivants : l’histoire de la religion musulmane, la théologie musulmane, la rencontre et le dialogue islamo-chrétiens et l’étude des efforts déjà entrepris , surtout ces dernières années, par les musulmans eux-mêmes, pour réconcilier Islam et Modernité ?
  • Qu’offrir aux jeunes confrères qui souhaiteraient s’investir ou que l’on souhaiterait voir s’investir dans la mission de la rencontre islamo-chrétienne (stage missionnaire en pays majoritairement musulman; poursuite des études dans un pays musulman ou dans un cadre favorisant le questionnement de la théologie chrétienne par l’Islam ; études d’arabe et d’islamologie plus systématiques...) ?
  • Quel rôle pour le coordinateur pour les relations avec l’Islam ?

En conclusion : il est indéniable que l’Islam occupe une place importante dans les préoccupations mondiales ; j’ose donc espérer que le chapitre pourra lui consacrer un peu du temps de sa réflexion. Mais si nous n’étions pas entendus - nous, c’est-à-dire ceux qui sont ici les représentants des confrères présents dans des pays majoritairement musulmans- nous pourrions toujours nous consoler, comme nous sommes déjà habitués à le faire dans ce ministère particulier, par la lecture humoristique, mais bien sûr respectueuse, de ce passage de la Règle de Vie au n°15.3 : « Dans certaines circonstances, il ne nous est pas possible d’annoncer explicitement la Bonne Nouvelle par la parole. Nous sommes alors mus par la certitude que l’Esprit Saint nous précède et que notre présence est témoignage et service au nom de l’Evangile et du Royaume. »

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