La mission aujourd'hui



PREMIERE EVANGELISATION DANS L’EST-CAMEROUN
MISSION AUPRES DES BAKA

Daniel Taba

RAPPEL :
Le CAMEROUN a une superficie de 475 000 km2
POPULATION : 16 à 17 000 000 HABITANTS
PROVINCE DE L’EST : 108 790 KM2
POPULATION : 400 000 HABITANTS
LES BAKA : 60 000 individus

INTRODUCTION
Depuis des millénaires, des peuples vivent de la forêt. Parmi eux les Pygmées, chasseurs cueilleurs semi-nomades, et des groupes de bantous pratiquant l’agriculture itinérante sur brûlis. Ces hommes ont développé des modes de vie intégrés dans des systèmes écologiques façonnant la forêt, mais la respectant dans son essence.
Depuis quelques décennies, la forêt subit une transformation radicale : exploitation intense du bois d’œuvre. En moyen 250 camions grumiers sortent de l’Est Cameroun chaque jour en direction du port de Douala, pour l’exportation. Chaque camion transporte au moins cinq à dix grumes. Cela demande des ouvertures de nombreuses routes forestières, de chasses intensives, du développement d’une agriculture d’exportation. Ainsi l’équilibre écologique en est profondément perturbé, parfois irrémédiablement détruit.
Cette situation est intensifiée par la crise économique et le désengagement de l’Etat camerounais. Des populations en subissent le contre-coup et assistent, impuissantes, à la disparition d’une importante partie de leurs ressources les plus vitales. Ceci est particulièrement angoissant dans les zones enclavées et isolées principalement là où vivent les pygmées et des groupes de villageois bantous qui se retrouvent exclus de tout développement. Elle s’aggrave des inégalités entre pygmées et villageois bantous. Parmi les dix provinces que comptent le Cameroun, l’Est est la plus pauvre, et pourtant la plus riche.
Bien qu’ils pratiquent de plus en plus une agriculture de subsistance, les Pygmées donnent encore à la forêt une place prépondérante dans leur alimentation et leur vie culturelle. Poussés par la raréfaction de la nourriture en forêt, attirés par les biens de consommation, désireux d’être reconnus comme des hommes, ils sont inexorablement contraints à une évolution qui les pousse à s’ouvrir au monde extérieur, ce qui nécessite une véritable mutation. Car il leur faut se situer dans une société dont les valeurs les dépassent et les déstabilisent.
Interpellés par cette situation, les spiritains envoyés à l’Est ont intégré cette problématique dans leur mission d’évangélisation.(Père Ignace Dehlemmes)

LA FORÊT : UNIVERS DE L’HOMME BAKA
Les Baka appartiennent à une société de chasseurs-collecteurs semi-nomades, lancés aujourd’hui sur le chemin du dur apprentissage de la sédentarité. Celle-ci n’est pas acquise, et il leur reste beaucoup d’aspects de leur ancienne civilisation. Ils forment un groupe évalué à près de 60 000 individus sur 400 000 habitants que comptent l’EST Cameroun.
Ils habitent au cœur de la forêt équatoriale. Celle-ci constitue leur milieu naturel et leur univers, celui qui a donné l’infrastructure à toute leur civilisation. Elle est leur mère nourricière et leur a fourni jusqu’à récemment tout ce dont ils avaient besoin.Aujourd’hui, elle est livrée à une exploitation effrénée ;l’épuisement des ressources de la biodiversité plonge les Baka comme les Bantous dans une misère croissante et détruit leur culture.
L’espérance de vie des Baka est de 23 ans, chiffre effrayant.(55 ans pour les autres). Les indicateurs de mortalité et de morbidité sont cependant plus désavantageux que ceux du reste de la population, et le Baka souffre surtout des maladies de la misère : le pian, les ulcères, parasitoses, dermatoses, tuberculose et le sida qui fait bien des ravages au sein de ce peuple qui, il y a cinq ou six ans, était tenu à l’écart de cette pandémie.
Le Baka est naturellement un être de la forêt. Il partage avec les autres créatures vivantes son essence organique. Sa religion le met en face de Komba (Dieu) et des mânes des ancêtres, autres habitants de la forêt. Il n’a donc pas besoin de beaucoup transformer la nature, et il vit de ce qu’elle lui donne, accordant une place essentielle à la chance. Celle-ci est contrôlée par les femmes et manifestée par la générosité de la nature. C’est un aspect important à prendre en compte dans la mesure où la plupart des opérations de développement sont souvent conçues pour asservir la nature, la mettre à la disposition de l’homme en la transformant.
Cependant, petit à petit les Baka adoptent l’agriculture. Les rendements sont encore faibles, car leurs activités traditionnelles n’obéissent pas au calendrier agricole et ils ont une autre conception du temps et du travail, de même pour le monde religieux Baka.
La vie religieuse imprègne tous les aspects de la vie des Baka. Pour eux, il existe un Dieu unique Komba, créateur de tout et providence pour l’homme. Ce Dieu est également garant de l’ordre social. Dans une culture où la chasse et la cueillette donnent les principales ressources, la chance, dont le siège est sur le front (libandjo) tient une grande place. Pour le Baka, la découverte de la nourriture quotidienne dépend surtout de la chance, et c’est Dieu qui la lui octroie. Les chefs de familles et les anciens demeurent des intermédiaires privilégiés entre Dieu et les autres membres du groupe. Ce sont eux qui administrent les bénédictions(salive mêlée à la poudre de padouk).
Le monde religieux Baka est également peuplé de divers esprits. Il serait sans doute plus exact de les appeler « mânes » car ils sont tous présentés comme ayant d’abord eu une vie humaine antérieure. Certains de ces esprits, incarnés par des masques, apparaissent au camp pour la danse. Seuls peuvent les approcher ceux qui ont déjà subi l’initiation. Parmi ces esprits, on peut mentionner Bokela, qui entraîne le chasseur sur un gros gibier ; Kose qui préside à la danse de la divination du Nganga et des soins lors de la « danse du feu ». Mongelo, qui apparaît à l’occasion d’un décès. Nyabula qui intervient lorsqu’on a tué un éléphant. Il faut aussi accorder une place importante au Joboko, l’esprit qui préside au rite Yeli, et à Djengi, considéré comme le plus grand des esprits de la forêt : d’où le caractère sacré de la forêt. Djengi rend définitives les décisions en s’enfonçant avec dans les profondeurs sylvestres. Djengi se révèle comme porte d’entrée de la culture Baka dans la mesure où il occupe un rôle central, il contrôle les individus et par-là assure la discipline à l’intérieur du groupe. Il assure la cohésion interne en se donnant un rôle intégrateur. Il a une autorité supra clanique. Il dresse un rempart contre les intrusions de l’extériorité. On découvre alors que ce groupe sans hiérarchie visible, sans autorité centrale, dispose d’un contrôle efficace de ses membres, que derrière le caractère instable se cache peut-être un noyau dur, et que le Baka reste peut-être si insaisissable par discipline, pour ne pas se livrer, pour ne pas livrer une dimension essentielle de son identité, de sa culture jalousement conservée par la forêt qui est son tout. Les bakas ne sont pas les seuls habitants de la forêt, il y a aussi les bantous, mais leur cohabitation n’est pas toujours pacifique.

RELATIONS BAKA /BANTOUS
Les relations des Baka avec les Bantous qui vivent dans la même forêt équatoriale ne cessent de poser problème ; Chaque groupe pygmée entretient des relations économiques exclusives avec une famille bantoue.
Chaque jour ? les pygmées Baka de Lomié apportaient à leurs patrons bantous une partie de leur prises de gibier, ainsi que des produits forestiers, et recevaient en retour de l’outillage en fer(couteau, machette, lances…), mais aussi des produits agricoles. Saisonnièrement, les hommes baka participent au défrichage des nouveaux champs et leurs femmes aident les villageoises pour les tâches de récoltes ou de transport. Comme salaire d’une journée de travail, elles recevaient un peu de sel, du riz, des vieux vêtements, quelques cigarettes ou un verre d’alcool africain. Toutes ces choses sont devenues pour eux des objets de grandes valeurs, de telle manière que l’homme Baka de Lomié est prêt à tout pour en posséder. Conscients de cette dépendance croissante, les Bantous s’en servent comme appât. Sédentaires et agriculteurs, les bantous ont besoin de la main d’œuvre et ils vont en trouver à vil prix auprès des Baka. Pourquoi ?
Parce qu’au fil des siècles, des amitiés et des alliances se sont nouées entre chefs Bantous et chefs de famille Baka à travers des pactes de sang. Naïfs, les baka y croient. Mais pour les bantous, il s’agit d’assurer une main d’œuvre gratuite, et les pactes de sang font officiellement des Baka la propriété privée des chefs bantous.
Dans la région de Lomié que je connais bien, à côté de chaque village bantou était installé un campement Baka. Ainsi chaque grand chef bantou avait ses esclaves Baka, qu’il utilisait à sa guise. Autrefois il avait le droit de vie ou de mort sur les baka.
On ne s’étendra pas indéfiniment sur les descentes vengeresses dans les campements, les bastonnades, les abus, les viols, les vexations que multiplient leurs voisins et patrons bantous à leur égard. On ne leur reconnaît pas la propriété du terrain en bordure de route principale sur lequel l’administration les a pourtant forcés à s’installer. On les traite de tous les maux : voleurs, menteurs, chimpanzé… A ces traitements humiliants s’ajoute un déni constant de justice, à savoir que si un Baka à un problème avec un bantou, cela se juge chez les bantous, et le Baka à toujours tort ; quand il est indéniable qu’il a raison, il n’est ni dédommagé, ni restitué dans ses droits. N’ayant pas de carte d’identité, analphabètes, ne connaissant pas les rouages de l’administration, ils ne peuvent pas se présenter devant l’autorité, car ils n’ont aucune existence juridique.
Devant un tableau si sombre, comment les spiritains, missionnaires engagés à la suite du Christ aux services des pauvres, pouvaient-ils rester indifférents ? L’Evangile qu’ils sont venus annoncer n’est-il pas Parole de vie et de libération ?

NOTRE ENGAGEMENT MISSIONNAIRE
Dès les années 50, parmi les missionnaires spiritains présents dans l’Est-Cameroun, le père Ignace Dhellemes avait porté une attention particulière aux Baka, à partir de la léproserie de Kouamb à Abong-mbang où il était affecté. Il s’est d’abord intéressé notamment aux origines des pygmées Baka, plus tard à partir de Souanké, il parcourt les forêts de l’Est et du Sud-Cameroun, ainsi que le nord du Congo Brazzaville pour les recenser. Grâce à ses travaux de recensement, nous connaissons mieux le nombre des Baka.
Ainsi, le premier souci du Père n’était pas d’administrer le sacrement de baptême au premier venu, loin de-là, mais au contraire de les connaître, de rester au milieu d’eux comme un frère tout en cherchant à mieux les comprendre, pour mieux les aider. Ce n’est que vers 1959 qu’il baptisera le premier Baka sur son lit de mort. Pendant quarante ans auprès des Baka, le Père Ignace s’efforcera de les aider, de les soigner, de les défendre et de les accompagner dans leurs différentes recherches d’autonomie vis à vis des bantous.
En 1969, Monseigneur Lambert Van Heygen, l’évêque spiritain de l’Est, décide de mettre sur pied un projet pour la promotion de l’agriculture, l’éducation, la santé auprès des populations Baka. Il lui faut pour cela du personnel et de l’argent. Monseigneur sait se débrouiller, il va trouver des financements en Europe et une communauté religieuse, les petits Frères de Jésus, qu’il installe à Salapoumbé à plus 400 km de Bertoua pour s’occuper des Baka. Dans un premier temps, les petits Frères de Jésus se limiteront à l’approche culturelle et à l’animation préscolaire des jeunes baka. Dans un second temps, ils sont auprès des Baka pour apprendre la langue et la culture. A partir de Salapoumbé, plusieurs livres ont été publiés sur les Baka entre autre la traduction de la Bible.
Au début des années 70, les Sœurs spiritaines Marie Alberic et Adèle, rejoignent les Pères spiritains dans le secteur de Lomié, mais préfèrent s’installer à Messock en pleine forêt et trouvent que la relation Baka-Bantou est une relation de dépendance. Elles décident de séparer les Baka des Bantous, en fondant un village entièrement Baka à 40 km de Lomié où elles regroupent plusieurs familles. Leur population pouvait atteindre 700 individus. Ce fut le début du village Moange-le-bosquet. Les Sœurs s’installent et s’insèrent dans le milieu Baka. Des regroupements identiques voient le jour à Nochouam et à Nomedjo entre 25 et 30 km de Lomié sous l’instigation du Père Paul Cuypers.
Dès mon arrivée à Lomié en 1994, les missionnaires travaillant auprès des Baka ont tenu une importante réunion d’évaluation. Au sortir de cette rencontre, on s’est rendu compte que depuis 1957, notre présence auprès des Baka n’a pas du tout amélioré leur existence, encore moins leurs relations avec les bantous. Le fossé qui les séparait, au lieu de se réduire, s’agrandissait. Parce qu’à force de s’occuper uniquement des Pygmées Baka, les Bantous les maltraitaient encore plus. Fort de cette constatation, nous avons changé de stratégie en mettant sur pied une nouvelle structure de développement dénommée AAPPEC (activités pour l’auto-promotion des populations de l’Est-Cameroun), qui s’occupera désormais aussi bien des Baka que des Bantous, car tous deux ont droit à la Bonne Nouvelle, qui consiste à rappeler aux Bantous que les Baka ne sont pas des animaux, mais des êtres humains créés par Dieu à son image et à sa ressemblance comme eux. Et aux Baka de reconnaître qu’ils sont aussi des enfants bien aimés de Dieu (Komba), qu’ils doivent quitter leur complexe d’infériorité, et que Bantous et Baka doivent vivre en frères. Pour marquer notre volonté de changement et de justice sociale, en tant que responsable du nouveau projet, j’ai recruté les animateurs Baka et Bantous, environ 200, répartis à l’intérieur des volets d’activités qui sont : santé- éducation de base- agriculture- Justice et Paix- formation-communication- catéchèse.
Les animateurs de santé étaient en général des infirmiers et des aide-soignants Baka et Bantous. Ils se déplaçaient souvent à moto ou en voiture pour les soins dans les villages bantous et dans les campements baka. Le volet éducation de base prônait la méthode ORA ( observer – Réfléchir – Agir ) qu’avait développée le Frère Antoine, des écoles chrétiennes. Elle donnait une place importante à la langue et à la culture Baka. De nos jours AAPPEC compte une soixantaine de centres d’éducation de base où plus de 3000 enfants Baka et Bantous viennent apprendre à lire et à écrire. Pour le volet justice et paix, on leur parle des droits et devoirs du citoyen camerounais à part entière. En les incitant à faire établir des documents officiels, tels que les actes de naissances et les cartes d’identité nationale. En ce qui concerne le volet catéchèse, le Père Paul a mis sur pied une méthode de catéchèse adaptée à leur culture. Les Baka étant, comme beaucoup d’africains, de culture orale, par petits groupes d’apprenneurs, ils essayent d’abord de relire l’Evangile traduit en baka, ensuite de le mémoriser et après de le chanter avec leurs propres airs. Ainsi ils peuvent le chanter partout : en berçant leur bébé, en travaillant aux champs en marchant, en se baignant au marigot… Ainsi va la Parole de Dieu. Cette méthode a porté du fruit et porte encore du fruit. L’Evangile est donc présent à ce peuple comme quelque chose qui doit s’insérer dans leur tradition orale. IL n’est pas seulement reçu, mais il est célébré par des chants et des danses. Il prend aussi la forme des contes Baka.
Par mon humble présence au milieu du peuple baka, tout en respectant leur culture, l’Evangile leur est proposé comme Bonne Nouvelle du salut et de libération, en acte et en parole. Aujourd’hui beaucoup d’entre eux se sont convertis au christianisme. Sur les 60 000 baka qui peuplent l’Est, plus de 40°/o sont devenus chrétiens. On trouve des chapelles dans la plupart des hameaux où les prières et les messes sont célébrées en Baka ou en langue Bantoue. Nous avons formé dans l’AAPPEC de plus en plus de catéchistes baka et bantous qui font un travail formidable. A Présent que les Baka sont contraints à se sédentarisés à cause de la déforestation, notre présence ici est plus urgente que jamais, d’abord pour les aider à trouver une alternative et aussi à approfondir avec eux, à partir de l’Evangile, la notion religieuse qui existe chez l’homme Baka, la notion d’un Dieu unique Père, la notion de liaison de l’homme avec Dieu, sans oublier le sens des offrandes, des sacrifices à l’occasion de la chasse par exemple, la liaison continuelle dans le courant de la vie …
Par ailleurs, on ne peut pas s’empêcher de se poser quelques questions sur la christianisation de l’homme Baka. Connaissant un peu sa culture, surgit automatiquement le problème du discours moral et éthique chez ce peuple, et la manière dont le nouveau message lui est transmis. La religion chrétienne pose le problème du bien et du mal et propose de récompenser les uns et de punir les autres selon leur choix. La culture Baka, comme tant d’autres de l’univers negro-africain, ignore cette opposition tranchée, manichéiste entre le bien et le mal et parle de bon et de moins bon. On ne cultive pas la culpabilité, mais la honte, on interpelle la personne plus fortement.

CONCLUSION
Il y a 70 ans, nous étions pratiquement les seuls acteurs de l’évangélisation à l’Est. Aujourd’hui le terrain est inondé de sectes américaines. Des églises éveillées pénètrent aussi le milieu Baka. Elles le font plus facilement que nous et apportent avec elles des erreurs. Elles créent un climat de peur et de superstition en plaçant leurs fidèles sous la menace constante du diable, personnage inconnu des baka. Ainsi le travail missionnaire auprès des Baka est loin d’être achevé. Il ne fait que commencer. En ce temps de concurrence et de grave crise économique, sociale et culturelle, nous devons nous donner les moyens de redéfinir notre présence, nos rapports avec les baka et les Bantous. En effet, l’Est-Cameroun devient de plus en plus l’un des lieux de la plus grande catastrophe écologique du 20è siècle, à cause de la destruction de la forêt équatoriale et de l’exploitation minière du cobalt, du nickel… Les conséquences néfastes de ces pratiques se découvriront dans un proche avenir.
Le pygmée Baka affiche une ferme volonté d’ouverture au monde extérieur dit moderne, poussés par la force des choses, par conséquent à l’accueil de la Parole de Dieu. Cela se vérifie aux changements rapides qui affectent leur société : ralentissement de la mobilité, tentative d’une adoption de l’agriculture, consommation accrue de produits commerciaux : vêtements européens, chaussures, radio-cassette…Ce changement ne peut cependant pas contourner un fait majeur, qui est la difficulté de dissocier le Baka de son milieu d’origine, non seulement à cause des ressources qu’il en tire, mais parce que celui-ci a façonné sa manière de vivre la religion, le temps, la parenté, les rapports hommes-femmes, l’organisation du travail, le bien, tout. Il refuse un déracinement d’autant plus aliénant que ce milieu d’origine, c’est la forêt tropicale.
L’évolution constante de cette société conduit à prendre acte de ses réactions de résistance. La résistance des Baka montre la force d’une culture qui a négligé les valeurs matérielles au profit des valeurs spirituelles. Détacher complètement le Baka de la forêt entraînerait sa déchéance. Déjà les indices de marginalité se multiplient. La résistance au changement procède d’une autre logique. On doit se rende compte que le Baka est une source inépuisable de savoir écologique : il vénère la nature. C’est un homme religieux, dont la conduite tient toujours compte de Dieu. En un mot le Baka a beaucoup de choses à nous apprendre sur la maîtrise de la forêt, sur la manière d’échapper au vertige de l’accumulation.
Cependant comme tout groupe minoritaire, il a besoin d’aide et d’accompagnement. Notre mission auprès des Baka, aujourd’hui comme hier, est basée sur le témoignage d’amour. Il nous faut être de plus en plus présents au milieu de ce peuple marginalisé, solidaires de leur souffrance, les accompagner et au besoin frayer avec eux la piste de développement, en tenant compte de leur temporalité, de leurs socialités, de leurs contraintes, des contradictions auxquelles ils doivent faire face, de leur particularité. Mais n’oublions surtout pas que le Baka n’est pas une île et qu’il entretient des rapports inextricables de parenté, d’alliances, de pactes, de ritualité, de tensions avec le bantou, et que toute approche du Baka concerne inévitablement le bantou d’une manière directe ou indirecte. Il nous a fallu, à nous missionnaires, 70 ans de présence à l’Est pour comprendre cela.

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