La mission aujourd'hui



PRESENCE MISSIONNAIRE DANS LES SITUATIONS DE CONFLIT OU D’APRES-CONFLIT
1. Le cas de la R.D. CONGO

Oscar Ngoy

Introduction
Quelle carte postale représenterait le mieux aujourd’hui la République Démocratique du Congo ? Ce vaste et beau pays au cœur de l’Afrique qui, à l’aube de son indépendance en 1960, connaissait une certaine prospérité parmi les plus prometteuses et les plus envieuses du continent. La période de Mobutu a sapé et démoli cette espérance. L’église du Congo a vécu une longue période de tensions et de conflits en face d’une politique de terreur. Depuis 1998 jusqu’aujourd’hui, le Congo traverse la période la plus sombre de son histoire sur tous les niveaux : territoire balkanisé, populations déplacées et décimées, économie délabrée et infrastructures détruites, rancœur et traumatisme, vie précaire et insécurité physique, humaine, psychologique, intellectuelle, morale, spirituelle et religieuse se côtoient. Comment vivre la mission du Christ en situation de conflits ? Quelles attitudes missionnaires, quelles stratégies et quelles orientations pendant et après les conflits? Je voudrais livrer ici ma petite expérience de missionnaire dans la situation concrète de la République Démocratique du Congo de 2000 jusqu’aujourd’hui.

Panser les blessures
« Bonjour commandant».
Cette salutation, avec les gestes qui l’accompagnent, restera gravée dans ma mémoire. Il est 6h15 le matin. Je sors avec l’abbé Joseph, curé de la cathédrale de Manono pour célébrer l’eucharistie. Sur notre route nous croisons un petit garçon d’environ trois ans et demie. En nous voyant passer près de chez-lui, il sort de la parcelle en courant avec un petit bâton à la main. Il se tient droit devant nous, il fait son salut en disant avec sérieux et de façon intelligible: « bonjour commandant »! Nous avons vite compris que son bâton représente une arme. Confus et perplexes nous nous sommes regardés.
Cette scène m’a fait prendre conscience jusqu’à quel point la guerre et les conflits armés laissent des plaies, des blessures et des cicatrices dans l’histoire, tant personnelle que collective. Notre brave petit soldat porte des blessures des longues années de guerre. Voilà tout ce que la société lui a donné à vivre depuis sa naissance. Il joue de façon innocente un scénario de trauma qui touche la population, sa famille, ses voisins...
Vivre aujourd’hui la mission du Christ au milieu de notre peuple en situation de conflits, c’est accepter de rejoindre, de rencontrer et de se laisser approcher au jour le jour par des personnes blessées physiquement : tortures et humiliations par des soldats; des personnes blessées psychiquement : femmes et jeunes filles violées parfois en présence des membres de la famille, villages entiers brûlés en signe de représailles; des personnes en proie aux blessures psycho-sociales : personnes déplacées et déracinées de leur milieu de vie et qui ont perdu des êtres chers (maris, épouses, parents, enfants, frères et sœurs- le cas du petit Édouard qui a vu mourir toute sa famille) ou des biens plus précieux( maisons, champs, terres).
La mission en situation de conflits invite à la mystique d’une présence attentive, créative et non passive ni complaisante. Pendant les conflits ou après les conflits, le missionnaire est un témoin porteur de l’espérance. C’est pourquoi il doit savoir écouter et avoir un regard qui invite la personne blessée à la confiance. C’est ce que fait le père Noël Perrot avec les déplacés à Lubumbashi, ce que le père François Augustijns et le père François Numbi font avec les populations de Kongolo. C’est aussi ce que François Le Hellaye fait dans le quartier pauvre de Mbaza-Lemba de Kinshasa au niveau du développement intégré. À Lubumbashi, dans le quartier de Saint Laurent, le Père Paul-Venance encadre les communautés de base.
Depuis 2000 jusqu’aujourd’hui, ma mission a consisté aussi à soutenir et encourager les confrères dans leurs engagements et dans leur présence auprès des personnes marginalisées. J’ai eu deux sentiments différents : d’un côté la joie et l’admiration devant le dévouement et le zèle missionnaire des confrères qui se donnent corps et âme, nuit et jour au service des plus abandonnés et au risque de leur propre vie. J’ai compris en toute sincérité que lorsqu’un spiritain s’engage auprès des pauvres, c’est vraiment sérieux et il vit cela dans son corps et dans son âme. Je crois que le Seigneur doit être content de voir les engagements sincères de nos missionnaires spiritains auprès des membres souffrants de son corps ; aussi toute la Congrégation doit être heureuse d’un tel témoignage de vie donnée de la part de ses membres.
Mais d’autre part, j’ai eu à vivre l’expérience de l’humilité devant nos moyens limités en personnel et en finances pour soutenir les confrères dans leurs engagements auprès des personnes démunies et pour leur propre vie. Alors on comprend que tout est grâce; il faut compter sur la bonté de Dieu dans tous nos engagements. Cependant, une chose est certaine, en situation de conflit lorsqu’il est difficile, voire impossible, d’investir pour gagner sa vie et avoir de quoi soutenir les oeuvres missionnaires, la solidarité spiritaine doit être une grande valeur évangélique et le lieu d’un vrai témoignage missionnaire.

Investir dans la personne et refaire les liens brisés
Au Congo, à cause de la guerre, dans certaines zones du pays, les écoles n’ont plus fonctionné depuis six ans ou fonctionnent au ralenti. Sans aller à l’école, quel est l’avenir de ces enfants et que sera demain ce pays ? Faites bien le compte, à 6 ans l’enfant termine le cycle primaire, celui qui était en primaire devrait terminer le cycle secondaire et celui qui était en secondaire aurait du commencer et terminer l’université.
Les conflits armés avec les blessures qu’ils engendrent ont brisé et détruit les relations interpersonnelles. Et pourtant, préparer l’avenir du pays et promouvoir une bonne culture de la paix passent en grand partie par le domaine de l’éducation. J’ai vu des enfants assis par terre pour pouvoir étudier et apprendre quelque chose.
L’expérience tragique du Congo nous fait prendre conscience que l’investissement le plus important qui vaille la peine, c’est la personne humaine. L’éducation et la formation dans ses différentes formes demeurent des domaines significatifs d’engagement missionnaire et prophétiques pour les spiritains.
Il est clair que les enfants de ceux qui font la guerre ne sont pas au Congo, ils étudient ailleurs dans les meilleures écoles et les meilleures universités du monde. Tandis que les enfants des laissés-pour-compte n’ont même pas la chance de terminer l’école primaire.
Voilà pourquoi, nous avons décidé de consentir beaucoup d’efforts et beaucoup d’énergies pour préparer la personne, en nous engageant dans l’éducation et la formation permanente. C’est la voie obligée pour pouvoir aider à refaire les relations qui ont été brisées au niveau interpersonnel et entre les communautés.
Nous avons déjà commencé à Kongolo cet engagement et nous allons repartir à Manono pour l’éducation au niveau primaire et secondaire. Et un confrère travaille avec l’équipe diocésaine dans un engagement pour un monde meilleur.

Conclusion
Vivre la mission en situation de conflits questionne notre engagement prophétique entant que religieux missionnaires qui avons la noble mission d’aller vers les plus abandonnés. En R.D.Congo, cette mission nous engage à panser les blessures, à refaire les liens brisés et à investir dans la personne par le biais de l’éducation et de la formation. Cette mission exige la mystique d’une présence attentive et créative afin d’être signe d’espérance pour le peuple de Dieu.

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