La mission aujourd'hui
PRESENCE MISSIONNAIRE DANS LES SITUATIONS DE CONFLIT OU D’APRES-CONFLIT
3. Situation de conflit et d’après conflit en Sierra
Leone
Gabriel Luseni
Causes et analyse du conflit ; efforts de l’Église, des
Spiritains et des gens eux-mêmes en vue de surmonter ses conséquences.
INTRODUCTION
En mars 1991, un groupe de rebelles du Libéria, qui prit le
nom de Front Révolutionnaire Uni (RUF), envahit la partie est et sud-est de la
Sierra Leone, ancienne colonie britannique. Cela dégénéra en une guerre
civile généralisée qui s’est prolongée une dizaine d’années. La nature
et l’intensité de cette guerre ont capté l’attention du monde entier et
suscité une ferme condamnation de la part de la communauté internationale. On
l’a décrite de différentes façons : violence primaire, génocide, conflit
ethnique, conflit sang-diamant et, non sans ironie, guerre insensée, etc. On a
estimé à plus de 100 000 le nombre de ceux qui ont perdu la vie dans cette
guerre et au double ceux qui furent déplacés dans des camps de réfugiés, à
l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Pour les besoins du Chapitre Général, j’ai divisé cette présentation en 3
parties : La première examine les facteurs à l’origine du conflit. La
deuxième donne une analyse du conflit. La troisième décrit certains efforts
marquants de l’Église, des Spiritains et des Sierra-Leonais en vue de
surmonter les conséquences de la guerre.
LES FACTEURS A L’ORIGINE DU CONFLIT
Quand on parle du conflit en Sierra Leone, il importe de
faire la distinction entre ce qui a déclenché la guerre et ce qui l’a
entretenue. Pour les besoins de ce travail, je m’attacherai ici principalement
aux facteurs qui ont, à mon sens, conduit directement à la guerre. Ceux qui
ont perpétué la guerre seront discutés dans la partie analyse. En gros, je
classe les causes du conflit en Sierra Leone en termes sociaux, économiques et
politiques.
Facteurs sociaux
Socialement, la Sierra Leone est constituée de 16 groupes ethniques, dont les
tribus Mende et Temne qui sont disséminées sur la majeure partie du pays. Leur
domination est ressentie dans l’acquisition de terres et de logements, dans
les perspectives d’emploi et d’éducation, dans la langue et la
communication, et même dans le domaine de l’évangélisation. La majeure
partie des infrastructures nationales est également centrée dans les régions
occupées par ces deux tribus. Ce phénomène de domination sociale exercée par
deux tribus et de marginalisation économique des autres tribus a toujours été
une source potentielle de désunion et de conflit en Sierra Leone.
Facteurs économiques
L’économie sierra-leonaise dépend massivement des mines
et de l’agriculture. Dans le secteur minier, les diamants et le minerai de fer
constituent le gros des revenus d’exportation. L’économie minière est un
héritage du gouvernement colonial britannique. Dans le cadre d’une politique
de privatisation, le gouvernement de Sierra Leone a ouvert le secteur du diamant
à l’exploitation alluvionnaire, mesure qui a bénéficié uniquement aux
dignitaires du parti gouvernemental et aux hommes d’affaire étrangers qui
disposaient d’un capital considérable à investir.
Le secteur agricole est principalement consacré à des activités de
subsistance, exception faite des pêcheries, des forêts et, dans une certaine
mesure, de la production de cacao et de café, qui étaient également
contrôlés par des hommes d’affaire étrangers.
Facteurs politiques
En ce qui concerne les causes politiques du conflit en Sierra
Leone, la plupart des commentateurs remontent à l’administration coloniale.
Ils la tiennent responsable du modèle politique laissé en héritage au moment
de l’indépendance en 1961. En premier lieu, on pense que l’accession à l’indépendance
avait été arrangée à la hâte, en collusion avec une poignée de politiciens
de la capitale et des villes de province. Il était entendu que ceux-ci
conduiraient les élections, sans formation civique ou politique préalable. En
outre, les campagnes étaient laissées entre les mains de chefs traditionnels,
à charge pour eux de les diriger et d’y établir leur propre administration
(l’Administration Indigène). On n’avait pas prévu de dispositif
économique pour accompagner l’Administration Indigène. Ces structures
parallèles de gouvernement de la Sierra Leone se sont souvent heurtées dans
des conflits d’intérêt, ce qui n’a pas contribué à promouvoir l’identité
nationale, concept fondamental de la démocratie moderne.
L’ère post-coloniale immédiate (1961) a été viciée par des ingérences
répétées des militaires en politique et par une instabilité permanente. En
1965, seulement 4 ans après l’indépendance, le premier complot visant à
renverser le gouvernement fut éventé. Deux ans plus tard, en 1967, les
militaires prirent le pouvoir par un coup d’état mené par des officiers de
haut rang, à la suite d’élections controversées et sans résultats nets, au
cours desquelles le parti APC de Siaka Stephens avait battu de justesse le SLPP
de Albert Magai alors au pouvoir.
Quelques mois plus tard M. Siaka Stephens était nommé chef de l’état. Il
dirigea un régime corrompu de 1968 à 1985. Au cours de cette période, il se
proclama « Président Exécutif » puis instaura un régime de parti unique
dans le pays. M. Stephens fut remplacé par le Major Général Joseph Momoh,
retourné à la vie civile, qui devint le nouveau porte-drapeau de l’APC en
1985. C’est pendant le régime de Momoh que les rebelles du RUF ont envahi la
Sierra Leone et commencé une guérilla qui devait durer une dizaine d’années.
Le motif de l’invasion était, selon les rebelles, de chasser du pouvoir le
gouvernement corrompu du parti unique APC, de mettre un terme à ses excès et
de restaurer une démocratie multipartite en Sierra Leone. Mais, alors que la
guerre traînait en longueur, le RUF abandonna les objectifs fixés pour
perpétrer de manière systématique des atrocités dans la population civile.
ANALYSE DU CONFLIT
Depuis les élections controversées de 1967 et l’intervention
des militaires en politique, la population civile était devenue critique quant
au rôle de l’armée et des politiciens de l’ère post-coloniale dans la
gestion du pays. L’armée était désormais considérée comme une menace
potentielle pour la sécurité nationale et le gouvernement démocratique. Les
politiciens post-coloniaux se trouvaient coincés en permanence dans une
politique de type patricienne.
Dès les premiers jours de l’invasion du RUF, des vies furent perdues.
Ensuite, les rebelles ont entrepris le recrutement forcé de jeunes garçons et
filles dans leurs rangs, d’où le phénomène des enfants-soldats.
Sur le plan économique, les rebelles sont parvenus à briser
l’ossature de la nation, en attaquant et pillant l’économie diamantifère
et en détruisant les infrastructures nationales. Il est de notoriété publique
que M. Charles Taylor, du Libéria, était, et est resté tout au long de la
guerre, le principal pourvoyeur d’armes et de logistique du RUF, en échange
des diamants.
Politiquement, les rebelles ont créé l’anarchie et rendu
le pays ingouvernable. Ils ont mis en place leur propre gouvernement dans les
régions sous leur contrôle. Leur conflit armé s’est propagé à tout le
pays, y compris à Freetown, siège du gouvernement. Le gouvernement central s’est
effondré sous les yeux des citoyens désespérés. L’armée nationale a perdu
tout crédit quand elle s’est alliée aux rebelles, se retournant contre les
citoyens qu’elle était censée protéger.
De l’indépendance en 1961 à 1997 la Sierra Leone a connu 8 chefs de l’état.
Entre 1992 et 1997 seulement, il y a eu 5 chefs de l’état, une moyenne d’un
par an, en quatre régimes successifs (APC, NPRC, SLPP, AFRC-RUF).
Socialement, le conflit a divisé le pays plus avant entre
rebelles et loyalistes. Les rebelles, c’étaient le RUF et les soldats
renégats (les « gars de l’ouest ») avec lesquels ils ont collaboré pour
former la Junte AFRC, sous le commandement du Major Johnny-Paul Koroma. Les
loyalistes, c’étaient les Forces Civiles de Défense, (les Kamojoors, les
Kapras, les Tamaboros et les Donsos), le reste de l’armée régulière
sierra-leonaise qui avait refusé de joindre la Junte AFRC-RUC, et enfin le
reste de la population civile.
La part prise par les Forces Civiles de Défense, CDF
(constituées principalement des Kamojoors) dans le conflit sierra-leonais est
encore à élucider, peut-être au Tribunal International pour les Crimes de
Guerre, qui siège actuellement à Freetown. De manière générale, la
population civile considérait les Forces Civiles de Défense comme une force d’opposition
à l’invasion et à l’occupation du pays par les rebelles. Mais on doit
aussi critiquer les CDF et même les condamner en raison des excès commis dans
leur façon de traiter leurs ennemis.
Le rôle de la communauté internationale dans le conflit de
Sierra Leone a été jugé équivoque par la plupart des observateurs. D’un
côté la communauté internationale, particulièrement l’ONU, le gouvernement
britannique et la Communauté Économique des Etats d’Afrique de l’Ouest
(ECOWAS) ont été félicités pour avoir contribué à mettre fin à la guerre.
De l’autre, on leur a reproché d’avoir refusé de voir les agissements de
certaines compagnies multinationales ou sociétés de mercenaires sans
scrupules, qui ont fait des affaires dans le diamant tout au long de la guerre.
Ainsi une situation de conflit était transformée en commerce juteux de la
drogue ou des diamants contre les armes. On estime qu’à la fin de la guerre,
en 2001, plus de 70% des richesses diamantifères de la Sierra Leone avait été
pillées.
EFFORTS ACCOMPLIS EN VUE DE SURMONTER
LES CONSEQUENCES DU CONFLIT EN SIERRA LEONE
Il convient de reconnaître que l’Église aussi était une
victime du conflit sierra-leonais. Certains missionnaires ont été tués par
des rebelles pendant la guerre : 4 Sœurs Missionnaires de la Charité ; un
Frère des Écoles Chrétiennes, le F. Senan Kerrigan ; un Spiritain, le P. Mc
Allister ; et un volontaire médical laïc de Hollande, le Dr. Ecko, sa femme et
son enfant. Plusieurs religieuses et clercs, au nombre desquels l’archevêque
de Freetown et Bo, Joseph Ganda, ont en outre été emmenés en captivité par
les rebelles. John O’Riordan,CSSp, alors évêque de Kenema, a du s’enfuir
de chez lui et marcher quelques 5 miles à travers la brousse. De nombreux biens
appartenant à l’Église, écoles, hôpitaux et cliniques, véhicules,
missions et églises ont été ou systématiquement pillés ou détruits. Jusqu’à
présent, l’Église n’a exigé aucune compensation financière. Au
contraire, on la voit contribuer à la réhabilitation et à la reconstruction
du pays.
Efforts de l’Église
En de nombreuses occasions au cours du conflit, la
hiérarchie de l’Église Catholique, particulièrement Mgr Georges Biguzzi,
SJ, s’est impliquée dans des négociations pour obtenir la libération de
captifs et de prisonniers de guerre. L’Église Catholique était aussi
représentée à des pourparlers de paix, à l’intérieur et hors du pays. Le
Conseil Inter-Religieux de Sierra Leone (IRCSL) a été constitué pendant la
guerre. Il a joué un rôle essentiel en rapprochant la population civile, par
le dialogue et la réconciliation. Un des programmes enregistrés de l’IRCSL
est à la disposition des capitulants intéressés.
Les équipements d’Église, comme les cures et les écoles,
ont été et sont toujours utilisés comme cliniques ou centres de nutrition.
Des prêtres diocésains ont reçu mission d’accompagner et de desservir près
de 700 000 réfugiés sierra-leonais et libériens en Guinée au cours des 10
dernières années. L’Église catholique a également ouvert des centres et
des foyers qui s’occupent des orphelins et victimes de guerre. Pendant la
guerre, l’Église Catholique a tout fait pour garder ouvertes – elle y est
parvenue – ses écoles secondaires dans les centres urbains les moins atteints
par la guerre. Ces écoles devaient permettre d’accueillir les étudiants des
zones tenues par les rebelles. De ce fait, un grand nombre de jeunes ont pu
poursuivre leurs études et ont échappé à l’intégration dans l’armée ou
tout dans autre faction combattante.
Efforts des Spiritains
Ou qu’ils soient, les Spiritains collaborent toujours avec
l’Église locale dans l’évangélisation et le travail humanitaire. En ce
qui concerne le conflit sierra-leonais, ils ont entrepris leurs propres actions
de réadaptation et de reconstruction, à la fois pendant et après la guerre.
Le supérieur Spiritain de Sierra Leone. Le P. Daniel
Osei-Yeboah, a tenté de résumer l’effort des Spiritains au cours de la
guerre par ces mots adressés au Généralat de Rome en 2001 :
« Comme conséquence de la guerre, nous nous intéressons particulièrement à
certains besoins, qui vont des secours au soin individuel des réfugiés. Nous
avons des programmes nutritionnels pour les enfants déplacés et des programmes
de formation à la paix et à la réconciliation. Le travail auprès des jeunes
prend aussi beaucoup de notre temps. (Brèves Nouvelles Spiritaines, 10 février
2001, Nº 54).
En 1993, l’Archidiocèse de Freetown et Bo a demandé au P.
Michael Hickey, CSSp, de diriger un programme du PNUD (Nations Unies) pour la
réadaptation des enfants touchés par la guerre (CAW). Avec l’aide d’un
médecin psychiatre sierra-leonais, le Dr. Matturi, Mick a mis sur pieds des
cours et des loisirs pour les gamins et a tenté de les réadapter
progressivement et de les rendre à leurs familles.
Le P. Brian Starken, CSSp, était agent de développement
pour l’Archidiocèse de Freetown/Bo et a distribué des rations alimentaires d’urgence
fournies par Concern, etc. dans les camps de réfugiés surpeuplés de Kissi,
Waterloo, BO, ETC.
Le P. Daniel Osei-Yeboah, supérieur Spiritain, a débuté
une garderie pour les enfants réfugiés, dans laquelle on distribuait des repas
donnés par CARE et CRS, et où des volontaires faisaient classe.
Le P. Augustine Bayoh a été directeur à temps-plein du
bureau archidiocésain de développement à Bo pendant deux ans. Son bureau
gérait tous les secours et le travail de reconstruction dans l’Archidiocèse.
Le ministère pastoral dans les Petites Communautés
Chrétiennes (SCC) de notre paroisse spiritaine de St Martin de Freetown a
fourni un point de rencontre pour les gens qui cherchaient à localiser ou avoir
des nouvelles de leurs parents déplacés. Quand des nouveaux venus se
présentaient aux réunions hebdomadaires, ils se sentaient toujours accueillis
et étaient aidés par les SCC.
Cette fraternité chrétienne les a aussi aidés à s’accepter mutuellement et
à supporter les conséquences de la guerre.
Efforts des gens eux-mêmes
A grande échelle, le gouvernement sierra-leonais, avec l’aide
de la communauté internationale, a mis en place un Programme Nationale de
Reconstruction et de Réinsertion, pour désarmer et réadapter les combattants,
et pour réinstaller toutes les victimes de guerre et les réfugiés.
Mais le plus grand défi posé aux Sierra-Leonais, à la
suite de la guerre, a été comment accepter le retour des rebelles et des
auteurs d’atrocités. La cruauté de la guerre a brisé des familles, monté
les jeunes contre les autorités civiles et causé l’hostilité entre les
gens. Le chemin de la réconciliation a été dur mais les gens s’y sont
engagés. En peu de temps ils ont fait de fantastiques efforts pour concilier
les différences. Il y a aujourd’hui en Sierra-Leone un sens revivifié du
patriotisme et de la collaboration entre les gens. Le dicton populaire en Sierra
Leone n’est plus désormais « Que peut-on y faire ? » mais « Un seul amour
».
CONCLUSION
En discutant le conflit sierra leonais, j’ai jugé
nécessaire de faire d’abord la différence entre les facteurs qui ont conduit
à la guerre et ceux qui lui ont donné son caractère et sa dynamique. Ceci
parce que les facteurs qui ont déclenché la guerre en Sierra Leone sont
élémentaires et peuvent être reconnus partout où il y a conflit d’intérêt.
Mais les facteurs qui ont défini le caractère de cette guerre sont variés et
sont plus difficile à identifier et contrôler, bien que la plupart des
commentateurs aient pu l’interpréter comme une conspiration internationale d’hommes
d’état sans scrupules et d’hommes d’affaires, afin de faire de la Sierra
Leone un état anarchique qui autorise un pillage de ses ressources minérales
ainsi qu’un trafic d’armes juteux.
En second lieu, mon exposé montre qu’au moment où les
rebelles du RUF ont envahi la Sierra Leone en mars 1991, le pays était en proie
au conflit. Le gouvernement était corrompu et avait entraîné l’armée sur
le même chemin. Les structures sociales étaient injustes, l’économie était
en récession, le chômage important et les jeunes traînaient dans les zones
minières et les townships. Donc le RUF avait pris la mesure d’un problème
ressenti par une grande partie de la population. Cependant, l’étendue des
destructions en vies humaines et en biens au cours de la guerre initiée par le
RUF m’oblige à condamner cette organisation sans ambages. Quelle qu’en soit
la fin, les moyens utilisés sont illégitimes et criminels. Ils ont adopté la
tactique de guérilla la plus odieuse et la plus cruelle des temps modernes. Ils
ont forcé les gens, y compris des enfants, à prendre les armes contre les
civils. Pour finalement semer l’anarchie, qui a conduit le pays à l’autodestruction.
Pour finir, je pense que la solution des conflits potentiels
consiste à les prévenir. Tout ce qu’il est possible de faire doit être fait
pour prévenir le déclenchement de conflits frontaux. Ceci implique l’élimination
des structures qui se nourrissent du conflit, la promotion de la justice et des
droits de l’homme et la juste distribution des richesses naturelles et
humaines. Ce qui s’est passé en Sierra Leone fait désormais partie de son
histoire mais peut être une leçon pour chacun.
Sommaire ***
../.. page 12