La mission aujourd'hui
Le ministère auprès des réfugiés
Étude de cas : Le diocèse de Kigoma – Tanzanie
Msilanga Vedastus Babu
« Faire partie de la solution »
Il y a autant de manières de devenir réfugié qu’il y a
de réfugiés. Enlevés des zones où ils vivaient, arrachés de leur culture,
et séparés de leur famille, les réfugiés sont ceux à qui il manque ce dont
les citoyens disposent. J’ai restreint mon étude aux camps de réfugiés du
diocèse catholique de Kigoma, Tanzanie, à la frontière occidentale séparant
la Tanzanie et le Burundi.
Un homme de 28 ans m’a confié comment il est devenu
réfugié. Par une belle soirée, dit-il, alors que sa famille était déjà au
lit, il entendit des coups de feu. Il réveilla son jeune frère et tous deux
coururent se cacher dans la bananeraie. Les détonations se faisaient plus
bruyantes. Ils s’enfuirent chacun de son côté. Il ne savait pas si les
autres membres de la famille avaient réussi à quitter la maison. Il alla aussi
loin que ses jambes affaiblies pouvaient le porter. Il perdit peu à peu son
souffle et finit par s’effondrer.
Quand il reprit ses esprits, il se trouvait au milieu d’une
foule de gens. On lui dit de rejoindre la queue comme les autres. On lui donna
une couverture et une bâche de plastique dur. Pour s’abriter, on lui montra
un endroit poussiéreux en plein air, qu’il devait partager avec trois autres
hommes qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. Seules, la langue et la
situation les réunissaient. Ils commencèrent à bâtir un abri. Il était
devenu un réfugié ! Il n’avait jamais demandé à le devenir, ni même fait
quoi que ce soit pour cela. Mais il était un réfugié ! Il devait vivre avec
des gens qu’il ne connaissait pas auparavant. Il ne savait pas comment allait
sa famille. Il ne savait même pas où ils étaient. Son avenir était bouché.
Deux jours plus tard, on les enregistrait et les emmenait à Kigoma pour qu’ils
campent avec d’autres personnes déplacées ; des compagnons réfugiés !
Ceci m’a rappelé le passage de l’évangile de Matthieu
qui raconte comment la Sainte Famille, Jésus, Marie et Joseph, fut forcée de
fuir son pays pour trouver refuge en Égypte. Ils devinrent réfugiés non par
choix mais à cause de la situation. Le Roi Hérode voulait tuer l’enfant (Mt
2, 13-15).
Chaque réfugié a une histoire qui dit comment il/elle en
est arrivé(e) là. Certaines de ces histoires sont très douloureuses et ont
marqué leur cœur de façon irréversible. Ils nourrissent un profond
ressentiment envers les gens ou les groupes qu’ils supposent être à l’origine
de leur déplacement.
Les camps
Le problème des réfugiés remonte à 1965 quand le Rwanda
et le Burundi connurent une période d’instabilité politique qui conduit à
une insécurité majeure. En conséquence, beaucoup de gens des deux pays se
réfugièrent en Tanzanie. Beaucoup ont obtenu leur naturalisation.
Les Spiritains travaillent avec les réfugiés du Burundi depuis 1997. Ils sont
dans la région de Kigoma, à la frontière occidentale séparant la Tanzanie et
le Burundi.
Actuellement, il y a 10 camps dans la région de Kigoma, pour
une population de plus de 350 000 réfugiés. La plupart de ces réfugiés
viennent du Burundi, mais certains viennent également du Rwanda ou de la Rép.
Démocratique du Congo (RDC).
Nos confrères exercent dans trois camps : Mtabila I, Mtabila II et Myovozi. Les
autres camps sont : Nyarugusu, Lugusu, Kibondo, Mtendeli, Nduta, Mukungwa et
Kanembwa. D’autres congrégations s’occupent de ceux-ci. Les trois camps
sous la responsabilité des Spiritains comptent environ 95 000 réfugiés. Cinq
confrères y travaillent : Le P. Gervas Tartara (EAP), le P. Paul Flamm (USA-E),
le P. Fredrick Balou (PAC), le P. Peter Mallya et le Fr. Mariano Espinoza
(Paraguay).
En raison des règlements du Haut Commissariat Nations Unies
pour les Réfugiés (UNHCR) et du gouvernement Tanzanien, personne d’autre que
les réfugiés recensés n’est censé vivre dans les camps. Nos confrères
vivent dans une maison située à environ 4 km des camps. Ils vont aux camps et
reviennent à la maison.
Pourquoi des réfugiés à Kigoma ?
Il y a des raisons historiques à l'afflux de réfugiés du
Rwanda à Kigoma, Tanzanie. Cela remonte à la période coloniale quand une
tribu, les Tutsis, a été favorisée par rapport à l’autre tribu, les Hutus.
Aux Hutus échoyait le travail manuel, tandis que les Tutsis jouissaient d’une
bonne éducation et d’emplois réservés aux blancs ; ils dirigeaient aussi l’armée.
En raison de ces différences et de l’appétit de puissance, un certain nombre
de coups d’état ont eu lieu. Ils ont plongé le pays dans l'instabilité et l’insécurité
et ont forcé beaucoup de pauvres et innocents citoyens à chercher refuge
ailleurs. La Tanzanie, pays voisin jouissant de paix et de stabilité, est
devenue leur foyer. Ce déplacement des personnes constitue un fardeau
persistant pour la Tanzanie et la communauté internationale. Spirituellement
parlant, la présence des réfugiés en Tanzanie a troublé l'Eglise ; on manque
de pasteurs pour s'occuper des chrétiens établis dans le secteur. Il en
résulte un grand besoin de pasteurs... « La moisson est abondante mais les
ouvriers peu nombreux ». (Lc 10,2).
Pourquoi des Spiritains dans les camps de réfugiés ?
Nous avons décidé de travailler avec les réfugiés
simplement en raison de l’engagement même de notre Congrégation. Nous
choisissons de préférence à un apostolat qui nous mène "... vers les
opprimés et les plus désavantagés, comme groupe ou comme individus, là où
l'église trouve difficilement des ouvriers". (RVS 12).
Le principal souci pastoral de nos confrères est la présence et l’écoute.
Ils écoutent raconter leurs carences, leur misère, leur confusion, leur
désespoir et leur soif de biens matériels. Il y a aussi une pastorale de type
sacramentel, en mettant l’accent sur le pardon et la réconciliation. Ce
ministère exige un constant don de soi. Le principal problème qui se pose aux
réfugiés est que leur avenir est incertain. Ils se demandent combien de temps
ils vont rester dans cette situation. Beaucoup de réfugiés souffrent de ce
traumatisme, aussi les confrères passent-ils le plus clair de leur temps à les
écouter et les conseiller.
L’emploi du temps occupe les confrères du matin à tard le soir. Ils vivent
à Nyakitonto, lieu situé à 4km des camps et à 130km de la ville de Kigoma.
Comme les routes sont mauvaises, il leur faut du temps pour rejoindre Kigoma.
Leur maison a été construite initialement par le diocèse puis agrandie par la
Congrégation. Ce ministère est dur mais les confrères paraissent l’apprécier.
Problèmes qui se posent aux confrères dans ce ministère
A côté du plaisir que les confrères éprouvent à
travailler avec les réfugiés, des problèmes se posent également.
La situation des réfugiés est si lamentable qu’elle les
conduit à penser à leur qualité de vie. Certains sont dans une si grande
misère qu’ils en viennent à désespérer. Ils ont l’air complètement
découragés et pour eux l’avenir semble entièrement bouché. Ils ne voient
pas de lumière au bout du tunnel. Les confrères doivent passer des heures avec
eux pour leur redonner un peu d’espoir.
La langue est un autre souci. Dans les camps, la
lingua-franca est le Kirundi. Le Français est également parlé là où on ne
parle pas Kirundi. Nos confrères doivent être à l’aise en Kirundi et
étudier le Français ou l’Anglais selon le cas. Cependant, ils ne peuvent pas
se passer d'apprendre le Kiswahili, la langue nationale de la Tanzanie, pays
dans lequel ils travaillent. Le Kiswahili est la première langue que nos
missionnaires apprennent quand ils viennent travailler en Afrique de l'Est,
particulièrement en Tanzanie.
Une haine de longue haleine entre personnes. Puisque les
camps regroupent à la fois Tutsis et Hutus, la question des haines tribales est
loin de trouver une solution. Comme il en est pour tout être humain, les
souvenirs douloureux peinent à s’effacer. Les deux groupes sont animés d’une
haine si tenace qu’ils ont dû être installés dans deux camps séparés. Les
Hutus sont cependant majoritaires.
La pauvreté sévit dans les camps. Ils n’ont pas de
sandales, de chemise ni de brosse à dents de trop, pour ne pas en dire
davantage. Ils sont plus pauvres que le prisonnier qui sait qu’un jour sa
détention prendra fin, sauf en cas de perpétuité. Avoir été arraché à sa
terre et n’avoir droit à aucune activité économique permanente, telle que l’agriculture
ou un commerce légal, c’est un grand problème qui génère la détresse des
réfugiés. Que font les confrères dans de telles circonstances ? Leur richesse
est spirituelle et non matérielle. La seule chose qu’ils aient décidée, c’est
d’être partie prenante dans la solution au problème des réfugiés.
Un besoin de réconciliation
« Faire partie de la solution »
Le problème des réfugiés à Kigoma, et probablement
partout ailleurs, ne peut être résolu ni par un individu, ni par un groupe, ni
par l’Église seule. Le problème ne sera résolu qu’à condition que chacun
prenne part à la recherche de solution ; vous et moi devons faire partie de la
solution. Nous devons être prêts à nous occuper du ministère auprès des
réfugiés. Nous devons le soutenir.
M. Mulokozi, 38 ans, est un réfugié Hutu qui a
littéralement vu son père être tué et sa famille dispersée. Il garde un
souvenir amer de cette tragédie. Après avoir écouté attentivement son
récit, je lui ai posé une question : « Es-tu prêt aujourd’hui à pardonner
à ceux qui ont tué ton père et dispersé ta famille ? » A ma grande
surprise, Mulokozi m’a observé un instant, les larmes coulaient sur ses joues
; il s’est tourné doucement vers le crucifix de bois puis s’est mis à
rire. Alors qu’il riait et que les larmes redoublaient, il a déclaré : « Si
je ne pardonne pas, la guerre ne finira jamais. »
Ce fut pour moi une puissante voix prophétique venue d’un
réfugié. Voici une personne prête à pardonner pour que la vie continue. Si
tout le monde au Burundi, au Rwanda et partout ailleurs où se trouvent des
réfugiés était comme Mulokozi, alors nous n’aurions plus de réfugiés. La
réconciliation par le pardon doit venir du dedans. On doit se réconcilier avec
soi, avec l’autre et avec l’environnement.
Être réfugié cela veut dire éprouver des carences
(économiques). Les réfugiés sont des gens qui ont été persécutés,
blessés, traumatisés par des expériences qui dépassent ce que nous pouvons
imaginer. Ils ont perdu des parents, dont certains ont été tués sous leurs
yeux. Ils se sont enfuis sans rien emporter. Ils n’ont plus rien que leur vie.
L’avenir, devant eux, ne contient aucune promesse et n’offre aucune solution
aux difficultés qu’ils expérimentent. Mais en dépit des terribles fléaux
qu’ils ont subits, les réfugiés de Kigoma, Burundais pour la plupart, sont
des gens qui continuent á croire en Dieu. L’Église doit être présente au
milieu de ces gens accablés et sans abri car « J’étais un étranger et vous
m’avez accueilli. » (Mt 25, 35).
Nos confrères qui travaillent dans les camps organisent de
nombreux ateliers au cours desquels on fait comprendre aux réfugiés que,
malgré leur expérience douloureuse, il y a toujours de l’espoir et que leur
avenir est en leurs propres mains.
L’avenir de ce ministère
Pour les réfugiés burundais, grande est l’aspiration au
retour au pays (rapatriement). Les deux gouvernements - du Burundi et de
Tanzanie – et les organisations internationales (UNHCR) ont tenu plusieurs
réunions pour organiser la logistique du retour au pays. Le processus de
rapatriement a déjà commencé et devrait s’accélérer au cours des
prochains mois. Reste à savoir si tout cela va marcher.
Les réfugiés eux-mêmes sont partagés. Certains,
particulièrement les élites et ceux qui ont pardonné au régime qui a fait d’eux
des réfugiés, sont prêts à partir pour reconstruire leur pays. Mais la
majorité ne veut pas y retourner, car ils craignent l’arrivée d’une autre
guerre à tout moment, qui les plongerait à nouveau dans l’exil, si toutefois
ils devaient survivre.
On est encore loin de pouvoir parler de sécurité au
Burundi. La fin de la période de transition pour le gouvernement actuel et les
élections anticipées de novembre, conformément aux accords d’Arusha, sont
largement discutés : faut-il les maintenir ? Une force de paix des Nations
Unies est arrivée au Burundi. Leur principale mission est de superviser la
démobilisation des opposants armés et de réorganiser les forces armées
nationales.
Dans le but de contribuer à une solution, la conférence
United Great Lakes Initiative (initiative pour des Grands Lacs unis) sera tenue
à Dar es Salaam, Tanzanie, en novembre 2004, pour débattre et organiser le
retour de la paix et de la réconciliation au Burundi. Le bureau de cette
Initiative regroupe les membres des conférences épiscopales de la région des
Grands Lacs.
Avec d’autres agents pastoraux comme Caritas Tanzanie et
les conférence épiscopales tanzanienne et burundaise, nos confrères
spiritains continuent de défendre la communauté réfugiée. Ils tentent de
persuader le ministère tanzanien des affaires étrangères de permettre un
retour graduel des réfugiés, de façon à ne pas déstabiliser le fragile
état de paix qui prévaut au Burundi maintenant. Ils réclament également du
gouvernement tanzanien qu’il autorise les réfugiés présents depuis 30 ans
ou plus à s’intégrer officiellement à la société tanzanienne, s’ils le
désirent. En collaboration avec la conférence épiscopale du Burundi, nos
confrères prient le gouvernement burundais de revoir les lois foncières de
façon à respecter le droit à la propriété de ceux qui sont en exil de puis
30 ans ou plus. L’EAP invite des membres des autres circonscriptions à venir
à notre aide. Unissons nos efforts pour trouver une solution au problème des
réfugiés. Votre humble et cependant généreuse contribution par la prière,
la sollicitude, les aides en personnel ou en biens, jouera un grand rôle dans
la résolution du problème.
Quel avenir pour les Spiritains engagés auprès des
réfugiés ?
Si les réfugiés burundais sont rapatriés et d’autres
naturalisés tanzaniens, alors le ministère auprès des réfugiés en Tanzanie
prendra fin. Que feront alors les confrères engagés dans ce travail ? S’il
en est ainsi, la Congrégation ne devrait-elle pas ouvrir une mission au Burundi
pour travailler dans ce pays déstabilisé par la guerre ? Cette mission ne nous
permettait-elle pas de rapprocher la communauté des exilés et ceux qui sont
restés à l’arrière ? Cela ne nous aidera-t-il pas à aborder de façon plus
judicieuse les causes de la guerre et de l’exil par des efforts de justice et
de paix ? Ou, si cela arrive, devrions-nous oublier ce ministère pour répondre
à un nouvel appel selon l’esprit du temps ?
Tout ceci demande des efforts communs. En tant que
Congrégation, nous devons nous entendre et prendre part à la résolution du
problème des réfugiés, non seulement à Kigoma, Tanzanie, mais « jusqu’aux
extrémités de la terre. » (Mt 28, 20).
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