Justice et Paix : EGLISE ET SOCIETE
- Engagements et Mobilisations d'Eglise



LES GRANDES ORIENTATIONS DU PROCHAIN SYNODE SUR L’AFRIQUE (1)

Le Pape Jean-Paul II a annoncé le 13 novembre 2004 son  intention de convoquer une deuxième assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques. Benoît XVI a confirmé le projet de son prédécesseur le 22 juin 2005. Le thème a été ainsi défini : « L’Église en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix : « vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-14). Précisons d’abord le contexte.

 La situation change en Afrique :
Le thème se situe dans la continuité de la Première Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques et prévoit, comme il est écrit dans les Lineamenta, une évaluation des résultats obtenus à tous les niveaux en favorisant la dimension ecclésiale. La situation a changé en Afrique depuis le dernier synode.  L'Église famille de Dieu qui chemine en Afrique, a connu un développement sur tout le continent comme les statistiques de 2004 le montrent :
-          Près de 149 millions de fidèles
-          630 évêques
-          31259 prêtres dont 20358 prêtres diocésains et 10901 religieux
-          7791 frères laïcs
-          57475 consacrées
-          379656 catéchistes
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Une situation de pauvreté
Il faut noter que les vocations missionnaires africaines qui oeuvrent pastoralement auprès d’autres Églises particulières en Afrique ou sur d’autres continents se sont considérablement accrues. Mais il y a des situations de pauvreté, d’injustice, de maladie, d’exploitation, de manque de dialogue ; des situations de division, d’intolérance, de violence, de terrorisme, de guerre. L'Église famille de Dieu qui chemine en Afrique a raison, en annonçant la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, de se poser la question de la réconciliation, de la justice et de la paix. En effet, le Christ est notre paix, source de vraie justice pour tout le continent africain, mais comment cela est mis en œuvre dans l’évangélisation, dans les tâches et les préoccupations quotidiennes des pasteurs et des fidèles ?

Une Église qui reflète la lumière du Christ
Ceux et celles qui m’ont entendu hier vont comprendre que je ne reprends pas aujourd’hui la situation socio - politique et socio - culturelle analysée hier. Par contre, je voudrais me baser sur les orientations indiquées pour faire des propositions théologiques et poser des questions à l’adresse de tous ceux qui aiment l’Afrique ou qui sont liés à ce continent d’une manière ou d’une autre. Hier, je me suis surtout inspiré du premier chapitre des Lineamenta ; aujourd’hui, je vous renvoie  aux autres chapitres, en particulier les chapitres 2, 4 et 5. Cela ne signifie pas que le chapitre 3 (Église, sacrement de réconciliation, de justice et de paix en Afrique) n’est pas intéressant, mais simplement qu’il est en lien avec le chapitre 4 qui porte sur le témoignage d’une Église qui reflète la lumière du Christ sur le monde (Mt 5, 13-14).

Ma réflexion va se dérouler en quatre temps (2) :

1. Les défis socio-politiques
2. Les défis socio-culturels
3. Les défis d’une Église impliquée
4. Les défis de la Parole (accueillie, méditée et proposée) et du pain (partagé entre tous)(3)

             
1. LES DEFIS SOCIO-POLITIQUES :

         Les problèmes ne manquent pas en Afrique. Certains pensent qu’ils sont légion et qu’il y a lieu de céder à l’afro - pessimisme ; d’autres pensent qu’il y a de réelles raisons d’espérer et que le nombre important de jeunes ne peut que confirmer cette espérance. Nous avons insisté sur ce point hier. C’est vrai qu’en passant en revue tout ce qui ne va pas en Afrique, il y a de quoi s’inquiéter : problèmes d’urbanisme, problèmes liés à un nombre important de déplacés, de réfugiés, dure condition de la femme, sida, paludisme et tout ce que l’on peut situer à l’échelle de l’Afrique. Mais, il faut prendre aussi en considération les contraintes internationales qui s’exercent sur l’Afrique au détriment des vrais besoins des  populations. Le premier synode sur l’Afrique avait déjà réclamé plus de justice entre le Nord et le Sud. René Luneau, dans son livre Paroles et silences du synode africain (p. 172), signifiait, comme un bon nombre de nos dirigeants africains et de responsables d’Église le pensent, qu’il est injuste de rendre les Africains ridicules et insignifiants sur l'échiquier du monde... et qu’il faut arrêter de culpabiliser les Africains par rapport à tous les problèmes que connaissant les Africains...

Une injustice qui humilie :
L’injustice des prix et les conditions des échanges mondiaux, la dette qui croît sans cesse et, de façon plus générale, les relations entre les pays africains et l’Europe humilient nos nations africaines et leur donnent la conscience malheureuse d’incapables et d’assistés. Il faut donc que les Africains rejettent ce sentiment de culpabilité qu’on veut nous donner. Cette idée est reprise par Léonard Santedi Kinkupu dans Les défis de l’évangélisation, (p. 63). Ceci dit, l’Afrique n’est pas totalement étrangère à son malheur. Il faut que nous, Africains, nous reconnaissions ce qui dépend de nous dans le drame actuel de millions d’Africains (cf J-M. Ela, Afrique. L’irruption des pauvres, p. 141). La gestion des ressources de l’Afrique et notamment les détournements de fonds dépendent des Africains, souvent avec la complicité d’Européens qui ne veulent pas toujours la réussite de l’Afrique. On pourrait évoquer des actes honteux cachant plus la paresse, la lâcheté et la médiocrité tendant à devenir pour certains signes d’intelligence et de débrouillardise et, pour d’autres, sujets de discussion et parfois d’admiration.

Tendre vers plus de liberté et de responsabilité

         Une Afrique qui est humiliée, non reconnue et non considérée sur le plan international, doit néanmoins apprendre en son sein à ne plus humilier ses enfants. Certes, il faut noter des initiatives encourageantes, un dynamisme effectif, des efforts multiples, même une certaine débrouillardise qui est, par certains côtés, prometteurs, mais souvent les forces de l’inertie opposent aux forces démocratiques une résistance très farouche. Des résistances apparaissent ça et là et trop d’autorités africaines semblent refuser de percevoir l’urgence d’une démocratisation où la critique permet de cerner les problèmes et de les regarder en face et de chercher des  solutions qui tiennent compte du plus grand nombre. Ils sont trop nombreux, nos chefs africains qui pèchent par surdité, en refusant de reconnaître la césure historique qui s’est  opérée dans les années 1990: l’humanité – et là, les Africains ne sont pas exclus – aspire irréversiblement à plus de liberté et de responsabilité. Quand comprendrons-nous, en Afrique, que le temps du pouvoir absolu et des mandats sans fin ou à « rallonge » est révolu?
         Le peuple doit exercer sa responsabilité éclairée, mais pour lui permettre de jouer pleinement son rôle, il faut accroître les possibilités d’éducation et de formation, afin de mieux gérer avec les pouvoirs publics le respect des droits de l’homme et de la démocratie. L’opinion publique, elle aussi, a un rôle à jouer. C’est dans ce contexte que l'Église doit proposer des voies  d’éducation, de prise de conscience. Il n’y a pas d’évangélisation sérieuse si les chrétiens et les responsables d’Église ne se préoccupent pas des situations socio - politiques des pays; d’où l’importance du témoignage et parfois du martyre, quand il faut manifester courage et liberté face au pouvoir terrestre. Une Église qui se mure dans un silence face à ce défi, ou qui paraît indifférente face aux répressions de liberté, à diverses formes de « marginalisation » et de violence, n’aide pas la société à tendre vers plus de justice et de paix. L'Église peut aujourd’hui, en Afrique et hors d’Afrique, aider les Africains à revaloriser le potentiel critique des peuples pour promouvoir de nouvelles formes d’initiatives salutaires.

2. LES DEFIS SOCIO-CULTURELS :

         Il y a une sorte d’ambiguïté entre les valeurs profondes de l’Afrique que l’anthropologue ou le théologien peut découvrir en fouillant dans les coutumes et traditions africaines. D’un côté, les Africains semblent avoir une haute notion de la vie, de l’homme, du monde, des exigences du « vivre ensemble » et de l’autre, la vie semble avoir peu de prix quand nous, Africains, nous nous dressons les uns contre les autres.
L’Afrique, terre de vie ?
L’Afrique, terre de la vie, terre de la convivialité est devenue aussi la terre des exactions commises contre les veuves et les enfants dès la mort du père de famille; c’est la terre où l’importance accordée à l’argent est exagérée, notamment par le corps médical face au malade pris entre la vie et la mort, la terre où escroqueries masquées et pilules dorées finissent d’éteindre les consciences erronées, faisant des dégâts sur la qualité de vie. On n’hésite pas à s’endetter pour faire des funérailles grandioses, mais pour soigner le malade, s’organiser pour lui apporter un peu de réconfort et de paix, on trouve des raisons pour remettre à plus tard ce qui pourrait être fait tout de suite. On privilégie la culture de la fête au détriment d’autres valeurs plus importantes sans doute selon la logique de la vie. Certes, en haut de l’échelle de valeurs, il y a la vie et la santé, mais dans les préoccupations quotidiennes, le chemin qui conduit à davantage de vie, de qualité de vie et de paix ne semble pas très attrayant. En matière de justice, les sommes qu’il faut souvent verser sont énormes; les sommes qu’il faut verser à diverses personnes, juges, avocats, intermédiaires sont faramineuses (il faut, dit-on, « arroser » tout le monde), si on veut être entendu ou espérer un procès juste dans certaines situations.

          Entre idéal et vie réelle ?
         Faut-il accuser la culture et dire qu’elle est indigne ou qu’elle porte des germes de violence et de péché? Ce qui est sûr, c’est que dans chaque culture, il y a du bon et du moins; d’où la nécessité d’accepter la critique. Nous, Africains, devons réexaminer sérieusement l’articulation entre l’idéal pensé au niveau de la culture et ce qui est vécu, entre les valeurs qui sont réellement au service de la vie commune et de l’accueil de l’autre et toutes les tendances qui sont au service de la mort. Faute d’éducation et de formation suffisantes, les peuples africains ne peuvent s’ériger en acteurs responsables. Cette responsabilité permettra de critiquer tout messianisme politique, économique et religieux qui consacre une passivité corrosive, où on attend tout d’ailleurs, dans une logique de cadeau et de bonheur importés qui, finalement, aliène par rapport à l’offrant dangereux. Il n y a pas de dignité sans responsabilité dans sa destinée, sans participation à la construction de sa propre vie et de son devenir historique.

          Solidarité, liberté et travail
         L’éducation et la formation, défis majeurs pour nos Églises, pourraient s’appuyer sur des valeurs que les Africains pourraient comprendre facilement, à savoir la solidarité, la liberté et le sens du travail.
         La solidarité sous-entend le respect de toute personne, de la dignité humaine qui renforce le sentiment d’appartenance non seulement au genre humain, mais, de façon plus proche, à la destinée de la société. C’est ensemble qu’il faut promouvoir les valeurs culturelles, c’est ensemble qu’il faut lutter contre tout ce qui rend moins humain. La solidarité tend la main à la liberté: liberté de pensée, d’expression, de réaction et de possibilités de débattre sur ce qui lie et permet de construire des individus responsables, mais aussi de construire des lieux de vie possibles pour tous. La liberté n’est viable que lorsqu’elle peut être exercée avec responsabilité, c’est-à-dire en tenant compte des autres. C’est là justement qu’intervient le sens du travail et de la construction de la maison commune: la conscience professionnelle.

         L’option préférentielle pour les pauvres
         Là aussi, l'Église peut proposer une éducation libératrice de l’homme et de la femme dans ce continent ou un « dénuement abject empêche beaucoup d’Africains de vivre d’une façon décente et de pratiquer une vie chrétienne », pour reprendre l’expression de Mgr Kpiebaya du Ghana (cf. M. Cheza, Le synode africain. Histoire et textes, p. 58). L’option préférentielle pour les pauvres doit devenir une option qui incite les uns et les autres à trouver les moyens d’aider les pauvres à s’en sortir, des moyens pour lutter contre le dénuement scandaleux. L’éducation chrétienne est une voie importante pour faire bouger l’Afrique, dans un continent où on croit encore à la parole des responsables religieux, à la force de la prière et à l’aide de Dieu, lui qui soutient son peuple,  qui se dresse contre toutes les injustices qui palissent son image en l’homme.
         C’est en assumant cette responsabilité que les Églises d’Afrique deviendront adultes, comme le signifie Paulin Poucouta dans Lettres aux Églises d’Afrique. Apocalypse 1-2 (p. 251). La nouvelle évangélisation pourra alors insérer une conjonction judicieuse entre ce qui paraît davantage religieux, liturgique et spirituel, et ce qui paraît davantage relever du culturel, social et civique, voire politique et économique. Il n’est pas d’autre éducation que celle qui privilégie une synergie des différents aspects de l’homme, celle qui prône l’unité de l’homme et les diverses dimensions de sa vie. La vie de l’homme assoiffé de valeurs religieuses ne se joue pas seulement quand il se réserve du temps pour se mettre en prière. L’enseignement de Jésus sur la priorité de la conversion du cœur est clair à ce sujet (Mt 7, 21-27). Le bonheur se joue dans ce dialogue entre le croyant et son Dieu, entre ce sujet responsable qui veut rester fidèle à son Dieu, qui se convertit, revient vers l’amour véritable de son Dieu et de son prochain, étant entendu que l’amour de Dieu se vérifie dans l’amour pour le prochain.
         Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas prétendre aimer Dieu. Connaître vraiment Dieu, c’est garder sa Parole, ses commandements (1 Jn 2, 4-5). Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu, puisque Dieu est amour (1 Jn 4, 8-9). Si quelqu’un dit: « J’aime Dieu », et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas... Celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère (1 Jn 4, 19-21). La notion de fraternité apparaît ici dans toute son exigence, surtout si elle s’articule sur cette de Dieu dont le vrai nom est Amour. Nous pourrions nous appuyer ici sur la réflexion de Michel Dujarier sur L'Église-Fraternité, Paris, Cerf,  1991. Qui est « mon frère » ? Qui est « ma sœur » ? Comment répondre à ces questions dès lors que je veux être un disciple de Jésus-Christ, conscient que Dieu est « mon » Père, « Notre » Père, et que l’Esprit nous est donné (cf. Rm 5, 5-11) ?
           
3. LES DEFIS D’UNE EGLISE IMPLIQUEE :

         Léonard Santidi propose à l'Église - Famille de Dieu trois tâches principales : une Église qui dénonce, une Église qui annonce et une Église qui renonce. Je voudrais reprendre ces idées en y ajoutant quelques orientations.
               

Une Église qui dénonce :

         Si l'Église - Famille de Dieu veut être servante de la vie, elle doit savoir dénoncer tout ce qui tue cette vie :
+) Mécanisme du néo-libéralisme,
+) L’idéologie du progrès avec le prix de souffrances qui y est lié,
+) L’injustice et l’iniquité sociales, t
+) Toutes les forces anti-vie,
+) Le spiritualisme désincarné que semble soutenir la prédication des sectes, « l’industrie des miracles » (Santidi, op. cit.,  p. 105), toutes les spiritualités enthousiastes qui se soucient peu de la transformation fondamentale des sociétés  africaines et des systèmes socio-économiques qui aliènent les Africains.

         Une Église qui annonce
         L’Église - Famille de Dieu doit annoncer le vrai Dieu qui croit en l’homme, qui attache du prix à chaque personne humaine, chaque homme et chaque femme, ce Dieu qui apprend à l’homme à se mettre debout pour entretenir des relations franches, chaleureuses et responsables avec son Dieu, ses ancêtres et ses semblables. Comment annoncer le vrai visage de Jésus, le vrai visage de Dieu qui est Amour même en Afrique, sans critiquer toutes les fausses idées, tout ce qui paralyse, démobilise ou déconnecte la vie spirituelle des problèmes de justice et de paix. L’engagement pour la justice rend la foi visible, active et crédible. On pourrait faire appel à Amos qui, au nom de son Dieu, s’élevait contre ceux qui privilégient la piété en négligeant la justice « Écarte de moi le bruit de tes cantiques, que je n’entende pas la musique de tes harpes! Mais que le droit coule comme l’eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas » (Am 5, 23-24). Certes, le Royaume d’amour qu’il faut annoncer ne s’épanouira pas pleinement ici-bas, mais dans l’histoire, nous sommes invités à vivre des réalités qui anticipent le Royaume de Dieu.
         Le défi lancé aux Églises africaines et à toutes les Églises du monde, c’est l’annonce de cette vie que Dieu donne à l’homme (Mt 25, 35-36) et qui n’est pas une vie solitaire, individuelle, mais une vie où il est question de nourriture, de boisson, de relations sociales, de logement, de santé et de reconnaissance humaine pour tous. J’ai eu faim et tu m’as donné à manger; j’étais nu et tu m’as habillé; j’étais en prison...  Le règne de Dieu annoncé par le Christ est aussi une réalité présente, où miracles et résurrection nous font signe aujourd’hui, nous donnant à vivre de l’Esprit du Ressuscité maintenant, ce qui nous est donné de vivre en Église étant des manifestations symboliques, réelles, vraies, de la présence du Règne, une réalité à mettre en œuvre.

         Une Église qui renonce
         L'Église - Famille de Dieu doit enfin  renoncer à toute forme de pouvoir et de donneur de leçons. Elle doit d’abord se laisser évangéliser, se laisser convertir, accueillir la Parole de Dieu. Renoncer, c’est accepter d’écouter, accepter d’être critiquée et surtout accueillir l'Évangile dans divers contextes pour se convertir. Pour garder fraîcheur, élan et force pour annoncer, il faut que l'Église accepte d’être évangélisée, dépouillée de ses illusions et de ses vaines prétentions de pouvoir. Elle aussi peut avoir des anti - valeurs déshumanisantes sur lesquelles les sociétés africaines pourraient avoir des critiques à formuler pour plus de liberté et de responsabilité dans l'Église.
        

Une Église qui indique des chemins de vie et de justice

L'Église ne doit pas faire écran aux situations de misère et laisser croire qu’il faut être dans le manque, voir dans la misère, pour pouvoir accueillir l'Évangile. C’est à ce niveau qu’il faut accueillir d’autres propositions de Léonard Santidi : À savoir une évangélisation inventive, qui ose remettre en cause les méthodes du passé pour inventer de nouvelles manières de proposer l'Évangile.  En écoutant critiques et mises en cause, en étant attentif à ce qui fait souffrir les Africains aujourd’hui, en particulier toutes les questions liées à la réconciliation, la justice et la paix, mais aussi toutes les questions d’autofinancement et de responsabilité effective dans des choix pastoraux qui engagent l’avenir des Églises africaines.

4. LES DEFIS DE LA PAROLE ET DU PAIN :
        
Dans la tradition africaine, parole et vie sont intimement liées; la parole donne vie, mais elle peut aussi précipiter la mort; la parole est, en ce sens, efficace, elle a du poids; elle réconforte, encourage et suscite vie et paix.

Connaître l’Écriture, entendre la Parole de Dieu

Les Écritures Saintes, pour être bien comprises, nécessitent une connaissance intellectuelle, académique, mais celle-ci n’est complète que reliée à la connaissance personnelle du Christ qui jaillit d’une rencontre personnelle avec lui : il nous parle à travers les Écritures, les célébrations, la rencontre des autres... Mort et ressuscité, Jésus est confirmé comme source et accomplissement de toute vie; il est le principe de toute vie nouvelle. En lui et par lui, Dieu donne au monde la Parole de vie et de réconciliation, celle qui réconcilie tous les êtres en faisant la paix par le sang de sa croix (Col 1, 18-20), en étant la justification pour tous. Jésus est venu détruire tous les murs de séparation, toutes les barrières que nous inventons ou maintenons pour notre sécurité et notre bien-être personnel ou en petits groupes.

         Mystère du don et de l’amour
         Dans le festin pascal, Dieu vient à notre rencontre, il vient nous chercher dans le quotidien de nos situations de vie et nous unit dans le mystère du don de son amour. Ainsi, il anticipe l’union définitive avec lui. L’eucharistie nous oriente, non pas seulement vers le passé, mais aussi, et peut-être surtout, vers l’avenir. Certes, dans le mémorial, nous sommes tournés vers le passé et le présent, mais nous sommes orientés vers le futur, dans l’attente du Seigneur qui vient, dans un dynamisme qui met en marche et qui donne à notre marche commune dans l’histoire le souffle de l’espérance.

         L’Eucharistie, un chemin de vie et de justice
         Il y a tant de choses qui peuvent décourager, mais le Seigneur ressuscité est là avec nous et comme ce fut le cas pour les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35), il nous rejoint en chemin et nous partage le pain de vie. Il nous remet sur les chemins qui nous conduisent vers les autres et, avec eux, nous sommes invités à partager ce que nous avons perçu du Ressuscité, ce qu’il nous a dit sur le chemin, lors du partage de la Parole et du pain: une vie partagée avec lui et dont il faut maintenant témoigner. La Parole proposée et reçue fait de nous des témoins mandatés pour dénoncer, annoncer et, parfois, pour renoncer à nos convictions personnelles pour construire avec d’autres des « espaces de vie ». Car c’est ensemble que nous recevons la Parole, c’est ensemble que nous l’interprétons,  les uns écoutant les autres et vice - versa, tous essayant de comprendre comment ils ont vécu des rencontres qui les ont transformés, qui leur donnent une nouvelle approche de la Parole et du Pain de vie pour aujourd’hui.

         D’où viendra le salut?
         C’est dramatique, tout ce qui arrive à des millions d’Africains confrontés à des situations socio - politiques et économiques où la lutte sanglante pour la vie et la survie semble avoir le dernier mot. Les guerres ethniques ou régionales, les massacres et les génocides qui ont libre cours sur le continent nous interpellent tous. En chrétiens, il faut revoir notre copie en matière d’évangélisation, en tenant compte des aspirations des Africains et des Malgaches d’aujourd’hui. Je reprends volontiers les mots de Mgr Fulgence Rabeony (Madagascar) : « Une action évangélisatrice, en effet, doit être respectueuse de la personne et de sa dignité ; éducatrice, en donnant à la personne ou au groupe la possibilité de s’épanouir et de « marcher tout seul » ; universelle ; libératrice, en s’attaquant à la racine du mal, aux structures du péché qui maintiennent sous le joug de la pauvreté » (cf. Maurice Cheza, Le Synode africain. Histoire et textes, p. 58).
        

Le refus des idées de haine, de division et de violence :

Si réellement nous appartenons à la même Famille  (Église-Famille de Dieu ou tout simplement la famille humaine) et partageons la même Parole de vie et le même Pain de vie, si en Jésus-Christ, nous partageons la même vie, parce que le sang de Jésus-Christ circule dans nos veines, faisant de nous les enfants de Dieu, membres de la Famille de Dieu, comment accepter les idées de tous ceux qui entretiennent des idées de haine, de division et de violence? Comment entretenir des situations d’injustice et s’engager dans des guerres contre nos frères et sœurs, leur enlever le pain de la bouche et les condamner au silence passager ou définitif ? Comment mettre fin au commerce des armes et à l’exploitation sauvage des ressources africaines ? Comment reconnaître les minorités oubliées, comment leur donner des possibilités de vivre, de pratiquer la religion de leur choix, dans une ouverture responsable ? Tous ces aspects sont des conditions d’une coexistence pacifique. Lorsque les relations ont été brisées au sein d’une nation, le dialogue et la réconciliation sont des chemins obligatoires vers la paix et donc vers la vie avant toute construction commune de l’avenir.

         Approfondir le mystère de l’Église - Famille de Dieu :
         Approfondir le mystère de l'Église - Famille de Dieu, approfondir le mystère du Christ, Parole et pain de vie ne suffisent pas; il faut aussi tirer toutes les conséquences en direction de la réconciliation, de la justice et de la paix.
         Il ne suffit pas non plus de connaître la doctrine sociale de l'Église, de connaître tous les grands textes où le Chrétien est invité à lutter contre toutes sortes d’injustices et de structures qui maintiennent les peuples dans la pauvreté, dans des structures d’injustice, il faut oser s’attaquer aux causes, aux structures de péché. Il revient à l’évêque, au prêtre, au religieux, à la religieuse, au catéchiste et à chaque Chrétien de se demander, dans les lieux de vie qui sont les siens, comment il peut faire reculer l’injustice et être acteur de réconciliation et de paix. La pauvreté est une forme de violence, quand elle est imposée. Il faut un minimum de liberté pour espérer un travail bien fait, enraciné dans l’amour pour Dieu et pour le prochain. S’approcher de Dieu, se nourrir de sa Parole et de son Pain, c’est entrer dans une construction communautaire, devenir une pierre vivante avec d’autres, s’édifier mutuellement en maison spirituelle. C’est édifier une Eglise, affermir tout un peuple, un peuple en exode, un peuple de la promesse prophétique, le peuple du Dieu miséricordieux (1 P 2, 10), pris aux entrailles quand son peuple souffre. Avoir pour unique origine l’élection du Dieu de miséricorde assure entre les communautés une fraternité, une espérance et un amour intenses.

         Liberté chrétienne et sens de la famille
         La liberté chrétienne et le sens de la famille en Afrique pourraient être des signes distinctifs de la spiritualité africaine aujourd’hui. Cela nécessite d’abord une réflexion sur la liberté par rapport à tout ce qui est dit sur le sens de la famille et qui exclut souvent plus qu’il ne rassemble.
         Il est nécessaire ensuite d’insister sur le fait qu’il s’agit de la Famille de Dieu quand il s’agit de l’Église, des frères et des sœurs de Jésus. On pourrait y ajouter la notion d’Église - Fraternité dont j’ai parlé tout à l’heure.
         Enfin, il s’agit de montrer l’exigence de cette fraternité qui abolit toutes les divisions, toutes les querelles qui prennent leur source dans le passé et tout ce qui exclut au nom même de la famille, du clan, de la tribu. Toutes les divisions entretenues de génération en génération et qui relèvent, tout compte fait, de la violence et de la vengeance cachées en chacun de nous. Cette violence cachée qui renvoie souvent à cette loi ancienne « oeil pour oeil, dent pour dent » (même si elle était déjà un progrès...) et qui n’est pas la loi de l’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ. Jésus Christ nous invite ainsi à « aimer son prochain comme soi-même », aimer jusqu’à donner sa vie pour ceux et celles que l’on aime, aimer jusqu’au martyre à la suite de celui qui est mort pour nous et pour notre salut.
         On pourrait ici se reporter aux pierres vivantes dont il est question avec l’apôtre Pierre, en prêtant attention à la double finalité de la fonction du témoin, d’une part exhorter et, d’autre part, consoler et témoigner (1 P 5, 12) en articulant souffrances du Christ (1 P 5, 1) et grâce de Dieu (1 P 5, 12). Les souffrances du Christ peuvent recouvrir les souffrances actuelles des croyants, explicitant ce que signifie aujourd'hui donner sa vie à la suite du Christ. Confrontés à des insultes, des dénonciations, des jalousies, des comparutions, les missionnaires étrangers ou autochtones, en tant que témoins, sont appelés à forger leur témoignage. Celui qui s’engage dans ce témoignage, qui coûte, le paie de la valeur de la vie. Si le témoin recourt à l’Écriture, à la Parole de Dieu, c’est pour puiser dans ces fonds de mémoire où détresse et espérance, plainte et louange se crient ensemble (Cf. Le chant du Serviteur souffrant, Is 53).

 En guise d’ouverture

      

Qu’il s’agisse de problèmes locaux d’eau dans les villages éloignés des grands centres urbains, de problèmes politiques ou administratifs ou de problèmes plus généraux de la participation de la société civile, de développement du processus de stratégie de coopération entre l’Union Africaine et l’Union Européenne, qu’il s’agisse de problèmes de partenariat entre l’Afrique et l’Occident ou encore de paix et de sécurité, la vigilance est de rigueur. Qui restera éveillé et apprendra à rester « éveillé et vigilant » sinon les chrétiens bien formés et conscients de leurs responsabilités ?
        
Que dire des dettes, de la bonne gouvernance, du bien-être des populations? Il faut se poser deux questions : quelle est la part de responsabilité de nos gouvernements ? Quel est le rôle que nos Églises peuvent jouer ?

         Que dire également du paludisme, du sida et de toutes les maladies qui piègent l’Afrique ? Que dire de la migration internationale qui posent de nombreux problèmes ? Souvent nos responsables politiques et administratifs oublient, en essayant de trouver des solutions, que même les migrants ont des droits humains; les « sans papiers » ne peuvent être réduits à des délinquants ou, pire, à des criminels; ils doivent être traités avec humanité; la dignité humaine ne les quitte pas parce qu’ils ne répondent pas aux « critères » choisis pour les traiter. Ce faisant, nos hommes politiques et les administrateurs de nos cités donnent souvent la possibilité à certaines personnes sans scrupule de perpétuer des exploitations, des emplois sous-payés, parfois le trafic humain, en particulier celui des femmes et des enfants, comme le souligne le document du SCEAM (4) du 13 novembre 2007. Ce même document dénonce tous les problèmes liés aux émissions de gaz à effet de serre, le commerce qui appauvrit toujours plus les pauvres. L’injustice qui touche aux hommes commence aussi à toucher notre planète. Faut-il penser que  les riches ont peur de partager les richesses du monde. De nombreux riches ont peur que les pauvres, de plus en plus nombreux à s’en sortir, se mettent aussi à consommer... comme eux, en réchauffant la planète; on s’inquiète donc : il n’y a peut-être pas de place pour tout le monde sur notre planète...

         Que dire enfin de l’éducation et de la formation, ce canal principal pour l’échange technologique et l’expertise entre les groupes de personnes et les nations ?

Nous avons sans doute un rôle à jouer : comment ? Le défi est lancé ou, plus exactement, les défis sont lancés.
         Le juste, à la suite du seul Juste Jésus-Christ, n’est-il pas celui qui est sans ruse à l’égard d’autrui et sans péché devant Dieu, celui qui ne réplique pas à l’insulte par l’insulte ou la menace et qui, finalement, brise la spirale de la  violence, au risque de sa  vie? Ce qu’il faut espérer, c’est qu’aucun malheur, aucune situation de pauvreté ou d’injustice subie n’attente jamais à la conviction intime d’être appelé à la vie, à aimer la vie et à poursuivre la paix (cf. 1 P 3, 10-12 ; Ps 34). Sonder les Écritures et recevoir aujourd’hui le Pain de vie, qu’est-ce à dire aujourd’hui en Afrique ? N’est-ce pas essayer, à la suite des prophètes d’autrefois, de comprendre et d’exprimer le destin du Christ et des croyants, leurs souffrances actuelles, mais aussi la gloire à laquelle ils sont destinés ?



1- M. Pierre Diarra, OPM, Paris Intervention à Chevilly - Larue le 5 Mars 2008 à la rencontre des Religieux et Religieuses à propos du prochain synode sur l’Afrique.
3- Nous pourrions nous référer au livre publié sous la direction de Marie-Paulette Alaux, Jean-François Petit et Isabelle Roux, L’Afrique sera-t-elle catholique ? Des religieux s’interrogent, Actes de la 3e Rencontre internationale de l’Assomption pour le dialogue (RIAD), (Nairobi, juillet 2006), Paris, l’Harmattan, 2007 auquel nous vons contribué. Je vous indique simplement quelques titres d’ouvrages complémentaires pour cet exposé :
- Lénard Santedi Kinkupu, Les défis de l’évangélisation dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2005;
- Joachim Kadima Kadiangandu, Les schémas du pardon pour la démocratie au Congo-Kinshasa, Parsi, Ed. Giraf, 2001;
- Maurice Cheza (éd), Le Synode africain. Histoire et textes, Paris, Karthala, 1996.
- M. Cheza , G.. vant Spijker (dir), Théologiens et théologiens dans l’Afrique d’aujourd’hui, Paris/Yaoundé, Karrthala-Clé, 2007;
- Jean-Marie R. Tillard, Je crois en dépit de tout, Paris, Cerf, 2001;
-Kä Mana, Théologie africaine pour temps de crise. Christianisme et reconstruction de l’Afrique, Paris, Karthala, 1993 -  la crise continue !!!
- Jack Goody, Entre l’oralité et l’écriture, Paris, PUF, 1994;
M. Spindler et A. Lenoble-Bart (dir), Spiritualités missionnaires contemporaines. Entre charismes et institutions, Paris, Karthala, 2007;
- Joseph Ndi-Okalla et Mgr Antoine Ntalou, D’un synode africain à l’autre. Réception synodale et perspectives d’avenir : Église et société en Afrique, Paris, Karthala, 2007;
- M. Spindler et A. Lenoble-Bart, Chrétiens d’outre-mer en Europe. Un autre visage de l’immigration, Paris, Karthala, 2000.
- Et tout ce qui se dit et s’écrit en Afrique et qui ne parvient pas toujours dans les autres coins de l’Afrique, parfois ignoré en Europe !
4- SCEAM : CONFERENCES EPISCOPALES D'AFRIQUE ET DE MADAGASCAR

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