Je salue l’initiative de ce synode qui porte sur
des questions existentielles telles que la réconciliation,
la justice et la paix. C’est une opportunité que devront saisir les Eglises
d’Afrique pour discerner leurs manières d’être témoins de l’Evangile dans un
contexte marqué par de nombreux conflits et par des injustices de toutes
sortes. Il y va de leur crédibilité. À travers ces questions, c’est la qualité du témoignage des Eglises d’Afrique
qui est en jeu.
En même temps que je me
réjouis de l’idée de ce prochain synode pour l’Afrique, je pose la question de
sa nouveauté, de son efficacité. De fait, quand je considère les nombreuses références
des Lineamenta (79 notes de bas de
page), il apparaît clairement que
l’Eglise s’est déjà exprimée à travers de nombreux documents sur les thèmes de
la réconciliation, de la justice et de la paix. On peut donc considérer que
l’Eglise a un discours social sur ces questions, un discours qui n’est pas
dépassé par ce que vit l’Afrique aujourd’hui puisque les Lineamenta s’y réfèrent.
Mon attente est que ce
synode ne débouche pas sur un document de plus, mais donne lieu à une véritable pastorale au niveau de chaque paroisse, de
chaque diocèse, sur les questions de réconciliation, de justice et de paix.
Je crois que nous devons nous interroger sur la réception du précédent synode Ecclesia in Africa et en tirer les
leçons pour la préparation et la réception du prochain synode. Ceci dit, je voudrais souligner
quelques points :
Je
pense que la conflictualité dans plusieurs pays d’Afrique s’explique en partie par le fait que plusieurs sociétés
sont en train de passer du modèle de
société holiste à celui de société pluraliste où malheureusement l’Etat ne
parvient guère à faire naître une véritable citoyenneté. La société
holiste, c’est la société traditionnelle, homogène, vivant sur un même
territoire, parlant la même langue, ayant les mêmes coutumes, etc. Dans ces
sociétés, il y avait aussi des conflits, mais il existait des mécanismes
traditionnels de résolution de conflit qui fonctionnaient assez bien.
Mais aujourd’hui, ce n’est
plus ce type de sociétés qui prévaut. On a désormais dans un même espace territorial, telles que les villes par exemple,
plusieurs ethnies qui cohabitent, qui ont des coutumes, des règles de vie
différentes et parfois en opposition. C’est
cette société plurielle qui a du mal à exister de façon harmonieuse. Car
les personnes ont parfois du mal à se reconnaître dans l’Etat et dans une
citoyenneté partagée qui transcende les référents ethniques, régionaux ou
religieux.
Ainsi certains Etats apparaissent comme des agrégats d’entités visiblement
contraintes à vivre ensemble. C’est pourquoi, l’espace politique, lorsqu’il
existe, se transforme en un ring sur lequel les ethnies se concurrencent
souvent bruyamment.
Ceci traduit la difficulté de l’Etat (puissance publique) non seulement à instituer un espace national dans
lequel tous se reconnaîtraient, mais aussi à réguler l’espace social fortement
ethnicisé.
L’Église peut jouer un rôle important dans ce contexte en aidant à inventer des liens nouveaux de fraternité
qui dépassent l’espace ethnique ou régional.
Outre l’ethnie, la pauvreté est aussi une source majeure de conflit. En effet, dans plusieurs
sociétés d’Afrique, beaucoup de personnes sont exclues du circuit économique et
ont zéro revenu par mois. Et malheureusement,
c’est la tranche de la population jeune et active qui est le plus souvent
exclue, sans travail. Ces jeunes qui
n’ont rien à perdre (matériellement) puisqu’ils n’ont rien, sont prêts à
tout essayer, même la guerre.
Mais sur la question de la
pauvreté, je crois que le témoignage de l’Église est crédible avec ses
nombreuses œuvres caritatives, des centres de santés, des écoles, etc.
Les Eglises d’Afrique que
j’ai pu découvrir devraient évoluer et être moins cléricales afin de permettre
une meilleure responsabilisation des laïcs. Parfois, ce sont les laïcs
eux-mêmes qui n’osent pas assumer des responsabilités. De fait, dans plusieurs
sociétés, tout ce qui a rapport au sacré est aussi sacré. Ainsi,
culturellement, le prêtre est un homme de Dieu, il est sacré ! L’Evangile
peut aider les cultures à évoluer sur ce plan. Les laïcs ont certainement un rôle important à jouer dans la pastorale de
la paix, la réconciliation et la justice.
3°. La
formation du clergé, des religieux, religieuses, etc. :
Il me semble bien que le
clergé, les religieux et religieuses sont davantage formés pour les sacrements
et la catéchèse, mais pas suffisamment
pour aborder des questions politiques, des questions de société, des questions
relatives à la réconciliation, à la justice et à la paix.
‘Il est vrai, cependant,
qu’au début des années 1990, des évêques africains ont été sollicités dans
certains Etats pour diriger les Conférences nationales qui ont favorisé une
transition politique plus ou moins paisible’. Mais cela apparaît plutôt comme
une exception, comme des services ponctuels qui malheureusement n’ont pas
débouché sur une vraie pastorale structurée en vue du témoignage chrétien dans
les situations de conflit et d’injustice.
L’Afrique n’est pas un gros
village où c’est partout la même chose. Cette image nuit beaucoup à l’Afrique. Il faut restituer à l’Afrique sa complexité.
Je me réjouis que les Lineamenta
insistent pour dire qu’il n’y a pas de solution unique aux problèmes de
l’Afrique. Il faut sortir de la facilité
de la globalisation pour discerner
dans chaque situation concrète, ce qu’il convient de faire.
Il y a beaucoup d’initiatives en Afrique qui tentent
de résoudre les problèmes. Il ne faut pas seulement se braquer sur les
problèmes, mais aussi reconnaître et encourager les initiatives internes et
faire en sorte qu’elles servent d’exemples aux Africains eux-mêmes.
Ceci redonnera aux Africains une crédibilité, une
confiance en eux-mêmes, confiance sans laquelle ils ne pourront pas être des
acteurs de leur propre avenir.
L’Église en Afrique représente une force sociale importante. Elle peut jouer un rôle
important dans la société civile aux côtés de l’Etat.
Mais pour jouer ce rôle,
l’Eglise en Afrique devra trouver le
chemin de sa propre conversion et de son renouvellement de l’intérieur.