Justice et Paix : EGLISE ET SOCIETE
- Engagements et Mobilisations d'Eglise



Table ronde sur les Lineamenta du 2° synode spécial des évêques pour l’Afrique

Paris, 4 mars 2008
Arsène Brice Bado,(1) sj

Je salue l’initiative de ce synode qui porte sur des questions existentielles telles que la réconciliation, la justice et la paix. C’est une opportunité que devront saisir les Eglises d’Afrique pour discerner leurs manières d’être témoins de l’Evangile dans un contexte marqué par de nombreux conflits et par des injustices de toutes sortes. Il y va de leur crédibilité. À travers ces questions, c’est la qualité du témoignage des Eglises d’Afrique qui est en jeu.

En même temps que je me réjouis de l’idée de ce prochain synode pour l’Afrique, je pose la question de sa nouveauté, de son efficacité. De fait, quand je considère les nombreuses références des Lineamenta (79 notes de bas de page), il apparaît clairement que l’Eglise s’est déjà exprimée à travers de nombreux documents sur les thèmes de la réconciliation, de la justice et de la paix. On peut donc considérer que l’Eglise a un discours social sur ces questions, un discours qui n’est pas dépassé par ce que vit l’Afrique aujourd’hui puisque les Lineamenta s’y réfèrent.
Mon attente est que ce synode ne débouche pas sur un document de plus, mais donne lieu à une véritable pastorale au niveau de chaque paroisse, de chaque diocèse, sur les questions de réconciliation, de justice et de paix. Je crois que nous devons nous interroger sur la réception du précédent synode Ecclesia in Africa et en tirer les leçons pour la préparation et la réception du prochain synode. Ceci dit, je voudrais souligner quelques points :

1°. La question du « vivre ensemble » au sein de l’Etat

Je pense que la conflictualité dans plusieurs pays d’Afrique s’explique en partie par le fait que plusieurs sociétés sont en train de passer du modèle de société holiste à celui de société pluraliste où malheureusement l’Etat ne parvient guère à faire naître une véritable citoyenneté. La société holiste, c’est la société traditionnelle, homogène, vivant sur un même territoire, parlant la même langue, ayant les mêmes coutumes, etc. Dans ces sociétés, il y avait aussi des conflits, mais il existait des mécanismes traditionnels de résolution de conflit qui fonctionnaient assez bien.
Mais aujourd’hui, ce n’est plus ce type de sociétés qui prévaut. On a désormais dans un même espace territorial, telles que les villes par exemple, plusieurs ethnies qui cohabitent, qui ont des coutumes, des règles de vie différentes et parfois en opposition. C’est cette société plurielle qui a du mal à exister de façon harmonieuse. Car les personnes ont parfois du mal à se reconnaître dans l’Etat et dans une citoyenneté partagée qui transcende les référents ethniques, régionaux ou religieux.
Ainsi certains Etats apparaissent comme des agrégats d’entités visiblement contraintes à vivre ensemble. C’est pourquoi, l’espace politique, lorsqu’il existe, se transforme en un ring sur lequel les ethnies se concurrencent souvent bruyamment.
Ceci traduit la difficulté de l’Etat (puissance publique) non seulement à instituer un espace national dans lequel tous se reconnaîtraient, mais aussi à réguler l’espace social fortement ethnicisé.
L’Église peut jouer un rôle important dans ce contexte en aidant à inventer des liens nouveaux de fraternité qui dépassent l’espace ethnique ou régional.

Outre l’ethnie, la pauvreté est aussi une source majeure de conflit. En effet, dans plusieurs sociétés d’Afrique, beaucoup de personnes sont exclues du circuit économique et ont zéro revenu par mois. Et malheureusement, c’est la tranche de la population jeune et active qui est le plus souvent exclue, sans travail. Ces jeunes qui n’ont rien à perdre (matériellement) puisqu’ils n’ont rien, sont prêts à tout essayer, même la guerre.
Mais sur la question de la pauvreté, je crois que le témoignage de l’Église est crédible avec ses nombreuses œuvres caritatives, des centres de santés, des écoles, etc.

2°. Rôle des laïcs :

Les Eglises d’Afrique que j’ai pu découvrir devraient évoluer et être moins cléricales afin de permettre une meilleure responsabilisation des laïcs. Parfois, ce sont les laïcs eux-mêmes qui n’osent pas assumer des responsabilités. De fait, dans plusieurs sociétés, tout ce qui a rapport au sacré est aussi sacré. Ainsi, culturellement, le prêtre est un homme de Dieu, il est sacré ! L’Evangile peut aider les cultures à évoluer sur ce plan. Les laïcs ont certainement un rôle important à jouer dans la pastorale de la paix, la réconciliation et la justice.

3°. La formation du clergé, des religieux, religieuses, etc. :
Il me semble bien que le clergé, les religieux et religieuses sont davantage formés pour les sacrements et la catéchèse, mais pas suffisamment pour aborder des questions politiques, des questions de société, des questions relatives à la réconciliation, à la justice et à la paix.
‘Il est vrai, cependant, qu’au début des années 1990, des évêques africains ont été sollicités dans certains Etats pour diriger les Conférences nationales qui ont favorisé une transition politique plus ou moins paisible’. Mais cela apparaît plutôt comme une exception, comme des services ponctuels qui malheureusement n’ont pas débouché sur une vraie pastorale structurée en vue du témoignage chrétien dans les situations de conflit et d’injustice.

4° Donner à l’Afrique une autre image :

L’Afrique n’est pas un gros village où c’est partout la même chose. Cette image nuit beaucoup à l’Afrique. Il faut restituer à l’Afrique sa complexité. Je me réjouis que les Lineamenta insistent pour dire qu’il n’y a pas de solution unique aux problèmes de l’Afrique. Il faut sortir de la facilité de la globalisation pour discerner dans chaque situation concrète, ce qu’il convient de faire.

5° Espérer contre toute espérance :

Il y a beaucoup d’initiatives en Afrique qui tentent de résoudre les problèmes. Il ne faut pas seulement se braquer sur les problèmes, mais aussi reconnaître et encourager les initiatives internes et faire en sorte qu’elles servent d’exemples aux Africains eux-mêmes.
Ceci redonnera aux Africains une crédibilité, une confiance en eux-mêmes, confiance sans laquelle ils ne pourront pas être des acteurs de leur propre avenir.

En somme

L’Église en Afrique représente une force sociale importante. Elle peut jouer un rôle important dans la société civile aux côtés de l’Etat.
Mais pour jouer ce rôle, l’Eglise en Afrique devra trouver le chemin de sa propre conversion et de son renouvellement de l’intérieur.



1- Prêtre étudiant Jésuite

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