Le thème de la miséricorde, dont les
racines bibliques sont profondes, a donné lieu à un riche enseignement
théologique dans la tradition chrétienne. Personnellement, je trouve qu'il mérite d'être remis à l'honneur
aujourd'hui, dans notre Eglise. Je le dis avec une insistance particulière
pour l'Eglise de France où ce mot,
malheureusement, a reçu des connotations mièvres et condescendantes, de sorte
qu'on l'évite dans le langage théologique et même dans les traductions
liturgiques. Ainsi, par exemple, le mot grec eleos revient deux fois dans le Benedictus
(Luc 1, 72 et 78) et dans le Magnificat
( vv. 50 et 54) que nous chantons chaque matin et chaque soir, mais à l'inverse
des traductions espagnole, allemande ou italienne, qui n'hésitent pas à le
rendre par « miséricorde », la traduction
française l'esquive, et lui préfère le mot « amour ».
Cette redécouverte de
la miséricorde est d'autant plus importante que c'est un thème majeur dans notre dialogue avec les autres religions, en
particulier avec le judaïsme et
l'islam : Les juifs, en effet, savent qu'ils ont été
choisis par Dieu, en vue de l'accomplissement d'une mission : être des serviteurs de la miséricorde de Dieu parmi toutes
les nations. Les raisons de ce choix ne viennent pas de qualités qui les
distingueraient des autres nations ; elle demeurent pour toujours dans le
secret de Dieu. Mais ce choix donne au peuple juif une place à part et lui
impose une grande exigence spirituelle. Pour
nous chrétiens, qui héritons de la mission confiée au peuple saint,
lorsque, par le baptême qui fait de nous les membres du corps du Christ, nous
recevons l'israelitica dignitas, nous
avons à poursuivre l'oeuvre du Bon Samaritain
qui s'est penché sur l'humanité laissée sur le bord de la route, à l'état de
cadavre. Par son ministère et toute sa vie, Jésus, le Fils Bien Aimé, en qui le
Père a mis tout son amour (cf. Mat 3, 17), nous révèle le mystère d'un amour « tenu caché depuis les siècles en Dieu »
(Eph 3, 9).
Chez les musulmans, il est frappant de voir que
parmi les quatre-vingt-dix-neuf noms
divins, ceux qui sont le plus utilisés sont justement « le Très Miséricordieux » (Ar-Rahman)
et « le
Tout miséricordieux » (Ar-Rahim),
toujours liés à celui d'Allah. Ces deux noms reviennent chacun deux fois dans la première sourate du Coran
(la Fatiha) que le musulman répète dix sept fois chaque jour,
au cours de ses cinq prières
quotidiennes.
Une
expérience lyonnaise.
Le témoignage que je
vais maintenant vous livrer est celui d'une expérience qu'il m'est donné de
vivre à Lyon avec la communauté musulmane. Elle a connu son point culminant
lors d'un voyage en Algérie, et particulièrement au Monastère de Tibhirine, en
février 2007. Mais avant d'en venir au récit de ce « pèlerinage », je voudrais
présenter quelques aspects du dialogue et de l'amitié que nous vivons depuis
plusieurs années. Le thème de la miséricorde y tient une grande place et sans
doute en est-il même la source.
Dès sa première visite
à l'archevêché, lorsqu'il est venu se présenter comme nouveau Président du Conseil Régional du Culte
Musulman (C.R.C.M.), le Pr. Azzedine Gaci m'a parlé de sa foi et de son
amour de Dieu avec tellement de droiture et de simplicité que cela m'a
encouragé à lui poser une question très difficile que je n'avais encore jamais
osé soumettre à un responsable musulman. Chaque année, parmi les quatre-vingt
ou cent adultes de mon diocèse qui écrivent pour demander le baptême, il y a
environ une dizaine de musulmans. Souvent, une jeune fille ou une jeune femme
me confie que son père ou son frère lui a dit qu'il la tuerait, si elle se
faisait baptiser. Certes, c'est toujours
une souffrance dans une famille lorsqu'un de nos proches décide de changer de
religion (chez les Juifs et les chrétiens aussi), mais de là à le menacer
de mort, il y a de la marge ! À cela, il m'a
répondu que c'était inadmissible, et que le cheminement spirituel de chacun
devait absolument être respecté. Je lui ai alors fait remarquer que c'était
écrit dans le Coran, et il m'a expliqué que ces menaces et ces violences venaient d'une interprétation erronée du
texte. Je lui ai dit qu'il est difficile pour l'archevêque de Lyon
d'inviter des musulmans à désobéir à la lettre du Coran, et lui ai demandé s'il
expliquait cela lui-même à ses communautés. Et il m'a assuré qu'il le faisait.
Azzedine Gaci m'a plusieurs fois exprimé son accord profond sur les prises de position
de l'Eglise concernant le respect de la vie, les nouvelles biotechnologies.
« À chaque fois que je lis un texte de
vous sur ces questions, m'a-t-il confié, je peux dire que je le signerais sans
hésiter, moi aussi ». Il admire la clarté de notre doctrine sur le début et
la fin de la vie, sur la fidélité, les questions de la sexualité, de la
bioéthique... et il a voulu savoir si les couples catholiques se conforment à
l'enseignement de l'Eglise au sujet de la contraception.
Peu de
temps après, il m'a invité à l'inauguration de la Mosquée Othmane à
Villeurbanne, dont il est le Président. Plusieurs ministres et responsables
politiques et religieux étaient là, et c'est lui, Azzedine Gaci, qui a commencé
la longue série des discours. Après avoir accueilli tous les invités, il a
souhaité s'adresser surtout aux membres de sa communauté. « Mes frères musulmans, leur a-t-il dit,
pourquoi parlons-nous toujours de nos prières et du jeûne du Ramadan, au lieu
de témoigner que le coeur de notre foi, c'est l'amour de Dieu ? Regardez les
chrétiens, dès qu'ils ouvrent la bouche, on voit à quel point ils aiment Jésus.
Je voudrais dire à mes frères musulmans
que lorsque nous parlons de notre foi, il faut que l'on sente d'abord l'amour
de Dieu qui nous habite. »
Une année, au début du ramadan, il a envoyé un
message électronique à ses amis où il ne disait pas un mot du jeûne. Ce mois, nous expliquait-il, est consacré à la miséricorde. Nous
prions pour demander le pardon de nos péchés et pour obtenir que tous les
hommes soient purifiés. Je propose à ceux qui le désirent de s'unir à notre démarche
spirituelle par la prière suivante : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
offensés. » Et comme je lui faisais remarquer que ce sont des paroles de
Jésus dans le Notre Père, il m'a répondu : « Oui, je sais bien, mais c'est la plus belle prière pour le pardon que
je connaisse ! »
Lors d'une de ses
visites à l'archevêché, alors que nous étions déjà devenus plus familiers l'un
de l'autre, et disons-le simplement, vraiment amis, Azzedine m'a interrogé sur
la Trinité : « C'est un sujet sur lequel
j'aimerais vous entendre, car les musulmans disent parfois que les Chrétiens
sont incohérents de professer leur foi en un Dieu unique, alors qu'ils parlent
des trois personnes du Père, du Fils et du Saint Esprit. Mais moi, je vous connais,
Monseigneur, et je sais bien que votre foi n'est pas incohérente. Expliquez-moi
la Trinité, s'il vous plaît. » Je lui ai répondu que ce complément d'objet
direct allait mal avec le verbe « expliquer », puis je me suis lancé... comme
j'ai pu ! Si nous disons que nous croyons « en un seul Dieu », c'est que telle
est bien notre foi, et nous souhaitons être respectés dans notre Credo : il n'y a qu'un seul Dieu. Mais la puissance de ce Père « tout
puissant, créateur du ciel et de la terre » n'est pas celle de Jupiter, ni
celle d'un bloc de béton. Le message
essentiel de la Bible est que « Dieu est
Amour » (1 Jean 4, 8). Or le
propre de l'amour, c'est de se donner et d'être fécond. Nous contemplons
l'éternel échange de cet amour en Dieu. Et nous appelons « Père », Dieu qui se donne ; il est la « source de toute divinité
». Le Fils est Dieu qui se reçoit tout
entier du Père, et l'Esprit Saint est la circulation de cet amour entre le Père
et le Fils, leur « communion d'amour ». Pauvres mots, pour dire le trésor
de la foi chrétienne ! J'ai eu le sentiment d'être écouté en profondeur ; mon
interlocuteur voulait percevoir la logique interne de la foi chrétienne. Son
seul commentaire a été : « Je savais bien
que ce serait très beau ! ».
À la fin de l'année 2006, il est allé faire le pèlerinage de
La Mecque. C'est un événement spirituel majeur dans la
vie d'un musulman, qui fait de lui un « hadj ». Peu de temps avant son départ,
il m'a appelé pour se recommander à ma prière, afin que Dieu lui permette de
vivre un bon pèlerinage. Et il est vrai que, dans les semaines suivantes, il
revenait souvent dans ma prière. Je demandais au Seigneur de lui accorder tous
les dons qui lui sont utiles pour progresser dans l'amour de Dieu et le service
de ses frères. À son retour, il m'a déclaré qu'il avait aussi souvent prié pour
moi, durant ce pèlerinage.
Récemment, j'ai dû subir une intervention
chirurgicale, et il m'a envoyé plusieurs
messages de compassion avant et après l'opération : « Guérissez vite, et complètement. C'est important pour les Catholiques,
mais aussi pour nous, les musulmans, que vous reveniez en pleine forme. »
Parallèlement, comme il me partageait quelques épreuves personnelles qui
l'affectent beaucoup et le découragent de poursuivre sa responsabilité dans la
communauté musulmane de notre Région Rhône - Alpes, je lui ai parlé de la même
façon : « Ne vous laissez pas aller au
découragement, poursuivez votre mission. C'est très important pour les
musulmans, mais aussi pour nous, les catholiques ! ».
Le
pèlerinage à Tibhirine :
Venons-en maintenant à
l'aventure exceptionnelle qu'il nous a été donné de vivre l'an dernier en
Algérie. En visionnant un jour une cassette sur le Monastère cistercien de
Tibhirine, Azzedine Gaci a été très
touché par le témoignage du Frère Luc, le plus ancien de la communauté, un
médecin qui soignait gratuitement tous les gens de la région. Il est venu me
trouver et m'a dit: « Cet homme avait
donné sa vie à l'Algérie et il l'a offerte en sacrifice. L'enlèvement,
l'assassinat des sept moines de Tibhirine est une monstruosité. Accepteriez-vous d'y aller avec moi pour
prier et demander à Dieu son pardon ? ».
J'ai demandé à M. Gaci pour qui nous allions prier.
Il m'a répondu : « Pas pour les moines ; eux, ils sont certainement déjà au paradis. Mais nous
irons demander à Dieu sa miséricorde pour les assassins, car ces événements
se sont passés il y a à peine plus de dix ans, et ces hommes sont sans doute
encore vivants. Il faut obtenir de Dieu
qu'Il leur fasse miséricorde et qu'Il change leurs coeurs. » Les choses
étant ainsi présentées, j'ai répondu : « Si vous partez demain, je vous
accompagne. ».
Nous avons alors constitué deux délégations, musulmane et
catholique, de huit personnes
chacune, et organisé le voyage
avec l'aide du gouvernement et de l'Eglise d'Algérie. Il s'est déroulé du 17 au 21 février 2007. Une dizaine de
journalistes nous accompagnaient, de sorte que nous formions un groupe varié et
amical d'un peu plus de vingt - cinq
personnes, mais la majorité d'entre nous avons vécu ces journées comme un
vrai pèlerinage.
L'implication du gouvernement algérien
a donné à notre déplacement une dimension officielle. Les Walis (préfets) des villes traversées, l'Université Emir Abd el
Kader de Constantine, l'Ambassadeur de France, le Président des Oulémas et
celui du Haut Conseil Islamique, le ministre des Affaires religieuses lui-même
nous ont reçus avec beaucoup d'égards, mais cela n'a pas empêché de
garder à cette démarche sa dimension fraternelle et spirituelle. Mgr Gabriel
Piroird, évêque de Constantine, était là pour nous attendre à l'aéroport
d'Annaba et nous a accompagnés jusqu'à notre départ de Constantine, puis Mgr
Teissier, archevêque d'Alger, a pris le relais dès notre arrivée dans la
capitale, et jusqu'à la fin du séjour. Les temps forts ont été les rencontres
avec les communautés chrétiennes de Constantine et d'Alger ; l'évocation
de saint Augustin à Annaba - où j'ai lu devant tous le début des Confessions, merveilleuse hymne à la
grandeur de Dieu - ; un temps de prière devant la tombe de l'Emir Abd el
Kader à Alger, dans plusieurs mosquées et lieux historiques de l'Islam et
surtout le sommet du voyage, à Tibhirine.
Les conversations
quittaient rapidement le terrain
protocolaire pour aller au coeur de la foi. Ainsi, le Docteur Bouabdellah
Ghlamellah, Ministre des Affaires religieuses, n'a pas craint de se lancer dans
un témoignage personnel sur l'importance
de la prière et la façon dont il la vit. Il nous a indiqué qu'il devait en
grande partie son chemin spirituel à son maître, le cheik Abderrahmane Chibane,
Président de l'Association des Oulémas. Celui-ci venait de nous accueillir à
Mohammadia avec délicatesse et grande attention, et de nous expliquer la
place et l'autorité des Oulémas dans la communauté musulmane d'Algérie. Le
Président du Haut Conseil Islamique, le Professeur
Cheik Bouamrane, docteur en philosophie, nous avait présenté sa conception du dialogue interreligieux
en des termes comparables à ceux utilisés par le P. Yves Congar, il y a
soixante dix ans, pour parler du dialogue oecuménique : il ne faut porter
aucun jugement sur la religion d'autrui
avant de l'avoir écouté expliquer lui-même, de l'intérieur, sa foi et ses
pratiques.
Il me semble que c'est
dans cet esprit que se développent nos rencontres en région Lyonnaise. Chaque
année, le Recteur de la grande Mosquée de Lyon, M. Kamel Kabtane, organise,
durant le mois du ramadan, des conférences à trois voix pour comparer les
conceptions juive, chrétienne et musulmane de la Révélation, de la prière, du
prophétisme, du jeûne ...
Tout cela n'empêche
pas les questions et remarques critiques, qui conduisent à un vrai dialogue,
dont le critère ultime me semble être celui de la miséricorde. Lorsque j'ai
dit, par exemple, à l'un des jeunes imams qui participait au voyage que nous
étions choqués par l'aspect démonstratif du jeûne ou de la prière dans l'Islam
(avec les horaires publiés ou le chant du muezzin), alors que Jésus nous
enseigne de pratiquer tout cela « dans le
secret » (Mat. 6, 2-18), il m'a expliqué comment le Coran insiste aussi sur le secret, mais que la dimension visible et
communautaire aide à la pratique intérieure. J'ai trouvé cela pertinent,
notamment à propos du jeûne qui, sous prétexte de rester secret, risque
quasiment de disparaître dans la pratique des Catholiques, aujourd'hui. Il m'a
dit que le Coran reprenait la phrase de Jésus à propos de l'aumône (« Que ta main gauche ignore ce que donne ta
main droite » Mat. 6, 3), mais il a ajouté : « Pourtant, on nous apprend aussi
qu'il faut donner aux mendiants, car que serait notre société, a-t-il ajouté,
si l'on ne voyait jamais personne s'arrêter près d'un pauvre dans la rue, lui
parler et lui faire un don ? » Ces réflexions, qui m'ont semblé fines
et justes, ont inspiré mon homélie, au soir même de notre retour, le mercredi
des Cendres, dans la Primatiale saint Jean.
Nous sommes partis
d'Alger un matin sous escorte, en direction de Tibhirine, et, avant d'atteindre
le monastère, nous nous sommes arrêtés à proximité du lieu où douze Croates
avaient été assassinés quelques mois auparavant, puis à l'endroit où les têtes
des moines ont été retrouvées suspendues aux branches d'un arbre, dans des sacs
en plastique. D'un commun accord, nous avions décidé de ne pas nous exprimer
dans les médias ce matin-là, et, en arrivant, nous nous sommes immédiatement
rendus sur les tombes.
Mgr Teissier
et le P. Jean-Marie Lassausse, qui vit sur place trois jours par semaine, nous
ont présenté les lieux et leur histoire. Un passage du Coran a été lu, puis le
récit du lavement des pieds en Jean 13, un texte du Frère Christophe et un
autre du Frère Christian, le Prieur assassiné. Le silence, un rayon de soleil
dans le froid, un chant d'oiseau nous ont préparés à la double prière de la Fatiha et du Notre Père. Comme je
m'attardais près de la tombe du Frère Christophe, Azzedine s'est approché de
moi et m'a attiré vers celle du Frère Luc, en me disant : « C'est lui, le vrai initiateur de ce voyage.
»
Nous avons ensuite
visité le monastère et dans la salle de communauté, j'ai donné aux membres de
la délégation musulmane un Nouveau Testament, comme A. Gaci nous avait offert,
au début du voyage, une nouvelle édition du Coran à laquelle il avait
collaboré. J'ai remis aussi à chaque
musulman la Lettre des Martyrs de Lyon,
en expliquant que les Lyonnais, il y a plus de dix-huit siècles, n'avaient pas
non plus bien accueilli les chrétiens, qui venaient alors d'Asie mineure. Puis,
j'ai annoncé que nous allions célébrer la Messe dans la chapelle des moines, et
qu'une petite collation était préparée pour ceux qui ne souhaitaient pas y
assister. À ce moment-là, Azzedine Gaci a dit qu'il voulait y assister et
plusieurs membres de la délégation musulmane l'ont suivi. Le P. Christian
Delorme ne parvenait pas à maîtriser son émotion en lisant l'Evangile. En guise
d'homélie, j'ai lu celle que Christian de Chergé avait donnée en ce lieu pour
son dernier Jeudi saint.
Outre les échanges
constants entre les membres de nos deux délégations durant les trajets et les
repas, il y a eu des prises de parole plus officielles et surtout, le dernier
jour, au retour de Tibhirine, une rencontre ouverte au public à la Bibliothèque
Nationale, à Alger, qui a rassemblé plus de trois cents personnes. Animée par
le responsable des lieux, elle a commencé par trois brefs exposés de Mgr
Teissier, d'Azzedine Gaci et de moi-même sur le même sujet : Comment voyez-vous
l'avenir des relations islamo-chrétiennes ? Puis, lorsque la parole a été
donnée à la salle, quelqu'un a exprimé sa difficulté à accorder la même
confiance au Pape Benoît XVI qu'à Jean-Paul II, après le discours de
Ratisbonne. J'ai répondu que ni Mgr Teissier ni moi-même n'avions parlé
personnellement de cela avec le Saint Père, et que le seul qui avait eu cette
chance dans la salle était M. Mustapha Chérif, l'Ancien Ministre de
l'Enseignement supérieur. Celui-ci a évoqué l'entretien qu'il a eu en
tête à tête avec le Saint Père pendant plus de trente minutes et il a témoigné
avec clarté du désir de Benoît XVI de poursuivre le dialogue islamo - chrétien,
dans la ligne du Concile Vatican II, et à la suite de Jean-Paul II.
Une autre personne a
reproché à A. Gaci de trop parler de
l'amour et ne pas assez faire droit à la loi islamique. À cela, il a répondu
avec force qu'il pratiquait
attentivement la loi, précisément parce qu'elle provient de la miséricorde d'un
Dieu qui nous appelle à aimer. « L'Islam est une religion du coeur »
répète-t-il souvent.
Ensemble, nous avons
essayé d'exprimer les acquis de l'amitié entre musulmans et chrétiens à Lyon,
et de voir quel peut être son avenir. Depuis plus de cinquante ans, des prêtres
lyonnais, comme le P. Henri Lemasne, se sont lancés dans cette aventure et ont
traversé les heures tumultueuses de la guerre d'Algérie. Dès les années 70, mon
prédécesseur, le cardinal Renard, s'est engagé en faveur de la construction
d'une grande mosquée. Les responsables des communautés entretiennent des
relations suivies et n'hésitent pas à se rendre visite pour des occasions
significatives. Beaucoup d'initiatives se prennent dans les quartiers, en ville
et en banlieue.
Ce voyage a eu
beaucoup d'écho. Les uns et les autres, nous sommes souvent invités à donner
une conférence ou un témoignage. Une rencontre de prêtres et d'imams a eu lieu
en novembre dernier, durant une journée entière. Notre dialogue en est venu maintenant à des sujets essentiels, sur
lesquels nous sommes heureux de travailler, entre nous et en présence de nos
communautés : la foi, la miséricorde,
l'aumône, le pèlerinage, le combat spirituel ..., sans oublier de
nombreux points de morale. Il faut encore nous interroger et nous écouter sur
monothéisme et Trinité, obéissance et soumission, sur le prophétisme, les
conversions... pour nous « entre-connaître », comme aime à répéter M. Gaci, qui
reprend souvent ce beau verbe utilisé par le Coran. Ce travail n'est jamais
déconnecté du monde dans lequel nous vivons et où nous avons mission d'être des semeurs d'amour et de paix.
Récemment, par une
déclaration interreligieuse sur le mariage, nous avons donné avec nos frères
juifs un témoignage commun sur un grand problème de société, mais d'autres
défis majeurs nous attendent, comme la bioéthique, l'euthanasie ...
Tout cela a été vécu dans une amitié émerveillée qui nous remplit
d'espérance. On voit bien que la notion de tolérance, utilisée sans cesse à
propos du dialogue interreligieux, n'a plus grand sens ; il faut passer de la tolérance à l'estime
mutuelle, et, si le Seigneur nous en fait la grâce, à l'admiration. Dans le
verbe tolérer, on n'entend aucune nuance d'amour : on tolère celui qu'on n'aime
pas beaucoup, mais avec lequel on est obligé de composer. Pour le progrès du
dialogue interreligieux et du cheminement spirituel de chacun, il faut bien
davantage : à savoir une confiance
profonde, un intérêt qui vienne à la fois de l'intelligence et du coeur, un
regard de contemplation et d'admiration. Qu'on se souvienne du choc
intérieur ressenti par Charles de Foucauld lorsqu'il a vu la ferveur des
musulmans, à Fès. Il a soudain mesuré ce qu'il avait perdu en s'éloignant
de la foi, et ce fut le début de son retour vers le Christ. Quand A. Gaci parle
de l'amour des Chrétiens pour Jésus, quand je le vois vivre sa foi, il est
clair que nous sommes sur le registre de l'admiration, mêlée d'un brin d'envie
ou de confusion..., sentiments qui gênent celui qui en est l'origine, car il a
vivement conscience de n'en être pas digne, de n'être pas à la hauteur de
ce que Dieu lui demande.
On me permettra d'évoquer encore un petit
épisode de notre séjour algérien. À Annaba, le dimanche matin, nous avions un
rendez-vous assez matinal pour le petit -déjeuner, en prévision d'une journée
chargée. Les Chrétiens se saluaient amicalement dans la salle à manger, se
demandant gentiment les uns aux autres des nouvelles de cette courte nuit. Puis
les musulmans nous ont rejoints ; ils arrivaient ensemble de la Mosquée, où ils
s'étaient retrouvés, sans se donner le mot la veille au soir. L'appel à la
prière avait suffi à les rassembler pour commencer la journée sous le regard de
Dieu. L'idée n'était pas venue aux Catholiques de se réunir pour chanter les
Laudes, et pourtant, c'était le « Jour du Seigneur » !
Deux
mois après le retour d'Algérie, nos délégations se sont retrouvées à
l'archevêché pour une soirée amicale de bilan. Chacun a partagé l'écho que ce
voyage avait rencontré autour de lui, mais plusieurs ont su dire qu'ils ne
priaient plus de la même façon depuis ce grand moment. Qu'est-ce qui a changé
pour celui-ci, dans sa manière de dire la fatiha
? Comment les frères musulmans surviennent-ils maintenant dans l'oraison ou
la prière d'intercession des catholiques ? C'est le mystère de Dieu,
vivant dans le coeur de ses enfants.
Il
reste que la vérité de tout le chemin parcouru ne sera reconnue par les autres
et ne se vérifiera que si elle débouche sur des réalisations concrètes. C'est la charité en actes qui sera le sceau
de l'authenticité de ces échanges. Pourquoi, musulmans et chrétiens, ne
nous lancerions-nous pas, en y associant nos frères juifs, dans l'ouverture
d'un centre de soins pour les sidéens ou autres « blessés de la vie », au coeur
d'un pays pauvre qui n'a pas assez de moyens pour s'occuper d'eux ? Alors, ce
que nous vivons dans nos coeurs et nos intelligences à travers toutes ces
rencontres deviendrait un témoignage pour le monde. Cette démarche commune et
désintéressée, quand et comment allons-nous en prendre l'initiative ?
Ces
jours derniers, nous avons reçu, à l'occasion de Pâques, le message suivant
d'Azzedine Gaci : « Je vous souhaite une
joyeuse fête de Pâques. On m'a bien expliqué l'importance de cet événement pour
tous les chrétiens. Le dialogue interreligieux traverse actuellement des
moments très difficiles (...) Mais nous n'avons pas d'autre choix que de
continuer sur la voie que nous avons tracée ensemble, et qui nous mènera vers
un monde où nous pourrons vivre justement, tranquillement et paisiblement
ensemble. »
Ma
conviction est que seule une attitude
intérieure humble, où chacun sera
attentif à demeurer personnellement réceptif à tous les dons que Dieu veut lui
faire, nous permettra d'être
de vrais serviteurs de Sa miséricorde, des serviteurs de la joie dans le coeur
des hommes.