Nous avons l'habitude de considérer la
miséricorde comme un sentiment tout à fait individuel et «privé»
qui n'entre en jeu que dans la relation
de l'homme avec Dieu ou avec ses semblables. Bien comprise dans ses
implications, elle est, au contraire, le concept le plus révolutionnaire et le
plus «politique» que l'on peut imaginer. Il s'agit d'appliquer à la vie sociale, au-delà de la vie individuelle, l'idée que chacune des grandes religions
a de son Dieu, en ne faisant pas du Dieu dans lequel on croit une arme à
brandir contre les autres, mais un
modèle à imiter.
La
miséricorde est en effet le trait qui, plus qu'aucun autre, rapproche le Dieu des juifs et des
chrétiens, le Dieu de l'islam et le Dieu (ou plutôt la religion) bouddhiste, et qui se prête donc le
plus à un dialogue et à une collaboration entre les grandes religions pour la
paix dans le monde. Etre ou non
miséricordieux est, avant tout, une
question de fidélité ou d'infidélité à sa propre croyance religieuse.
Le
Dieu biblique se présente à Moïse
avec les mots «Yahvé, Yahvé, Dieu de miséricorde et de pitié, lent à la
colère, riche en grâce et en fidélité» (Ex 34, 6) et toute la Bible est
la confirmation de cette phrase, jusqu'à Jésus qui est la suprême révélation de
la miséricorde du Père. Dives in
misericordia, «riche en miséricorde»
est le titre choisi par Jean-Paul II pour son encyclique sur le Dieu de la
Bible.
Mais
Mahomet lui aussi ne prêchait pas
seulement un Dieu tout-puissant prompt à la colère et au jugement. Il adopta
pour Dieu un qualificatif qui était déjà commun en Arabie: ar-Rahmân «le Miséricordieux»,
et ce mot resta dans la formule qui introduit chaque sourate du Coran: «Au nom de Dieu le Miséricordieux, empli de
compassion».
Dans
le bouddhisme, qui ne connaît pas
l'idée d'un Dieu personnel et créateur, le fondement est anthropologique et
cosmique: l'homme doit être
miséricordieux pour la solidarité et la responsabilité qui le lient à tous les
vivants. Les écrits de l'actuel Daïla Lama Gyatso Tenzin expriment à
chaque page un grand sens de la solidarité et une sorte de tendresse envers
tous les êtres vivants et ils suggèrent également quelle place accorder à cette
vision dans la politique, dans l'économie et dans toutes les autres réalités de
la vie; ils proposent «une éthique de paix et d'attention»
pour le troisième millénaire. Même dans l'actuelle crise de son Tibet, il donne
la preuve de la recherche du dialogue et de la solution pacifique du conflit
avec les autorités chinoises.
Miséricorde
est un mot latin composé de deux
autres mots: misereor «je
compatis», et corde «dans
le coeur». L'idée sous-jacente est celle d'une personne qui, face à
l'erreur et même à l'offense de l'autre, ne
réagit pas immédiatement avec un jugement de condamnation et la volonté
d'anéantir l'ennemi, mais s'efforce de
se mettre à sa place, d'analyser ses raisons. On dit du Dieu biblique qu'il
est miséricordieux «parce qu'il sait de
quelle pâte nous sommes faits».
Essayons
d'imaginer ce qui se passerait si l'on
tentait de transposer dans la pratique politique la grande «valeur» de la
miséricorde. Limitons-nous à l'un des conflits les plus douloureux
actuellement en cours dans le monde: qu'arriverait-il si Israéliens et
Palestiniens, au lieu de penser uniquement aux torts qu'ils ont subis,
commençaient à penser également aux souffrances de l'autre partie, à
l'exaspération à laquelle ils sont souvent réduits? La recette opposée à celle
de la miséricorde, c'est-à-dire «il pour
il, dent pour dent», même dans le domaine politique et militaire a montré
qu'elle ne résout rien et ne fait au contraire que provoquer encore davantage
de violence. La miséricorde, n'est pas un succédané de la vérité et de la
justice, mais une condition pour faire en sorte d'être en mesure de les
trouver. Elle n'est pas un indice de
faiblesse, mais de force.
Ce que l'on dit des relations
internationales, vaut également pour les relations entre les partenaires
sociaux, les coalitions et les partis au sein d'une nation
et en particulier, en ce moment, de la nation italienne. Le contraire de la
miséricorde est la tendance, malheureusement très répandue, de diaboliser et de
ridiculiser l'adversaire, de repousser ses raisons avant même de les avoir
analysées. C'est une attitude profondément antipolitique, en plus d'être
antireligieuse, si la politique consiste à faire l'intérêt de la pòlis, de l'Etat, et non seulement celui
de son propre parti. Dante définit tristement l'Italie comme: «la plate-bande qui nous rend si féroces»;
la miséricorde peut la transformer en une plate-bande qui nous rend si ...
heureux. Jésus a proclamé: «Bienheureux (c'est-à-dire heureux) les
miséricordieux!».
La miséricorde est pour tout type de
communauté ce que l'huile est pour le moteur. Si quelqu'un
part en voyage, il peut le faire sans même une goutte d'huile dans son moteur,
après quelques minutes, il verra tout s'enflammer. Il en est ainsi pour une
communauté humaine qui veut se passer de la miséricorde. Comme l'huile, le pardon lui aussi élimine les frictions, «lubrifie» le
mécanisme des relations humaines à tous les niveaux, de la communauté la
plus élémentaire qu'est la famille à la plus vaste qu'est la Communauté
internationale.