Face aux récents et gravissimes événements liés à
l’incapacité pour des millions de personnes de se nourrir en raison du prix
trop élevé des denrées alimentaires, la Commission
européenne vient d’annoncer qu’elle renforcerait significativement son aide
alimentaire d’urgence. C’est une excellente chose et face à l’ampleur de la
crise, c’est bien le moins qu’on pouvait en attendre. Cette expression de
solidarité ne nous fait toutefois pas oublier que la responsabilité de l’Union
européenne et de la Commission en particulier, n’est pas engagée sur le seul
terrain des solutions d’urgence à apporter à cette crise. Une crise
structurelle, car même si la crise à laquelle nous assistons aujourd’hui est le
résultat de la conjonction d’une série
de facteurs, complexes et nombreux, elle est aussi et surtout le résultat de choix politiques très clairs
qui sont pris, par les pays du Nord en général et par l’Union et la
Commission européennes en particulier, dans toute une série de domaines.
Ainsi, quand la Commission
européenne décide de subventionner l’exportation de ses produits agricoles au
détriment des petits producteurs du Sud – des millions – incapables de
concurrencer des produits européens qui se vendent un tiers du prix des
produits locaux, sa responsabilité est clairement engagée dans la crise
alimentaire actuelle.
Quand l’Union
européenne diminue ses montants d’aide publique au développement alors
qu’elle devrait considérablement les augmenter, sa responsabilité est engagée
dans la crise alimentaire actuelle.
Quand des
banques européennes proposent à leurs clients des produits de placement
spéculant sur la hausse des cours des matières premières agricoles, et que
la Commission ne s’en émeut pas, sa responsabilité est engagée dans la crise
alimentaire actuelle.
De même, quand la Commission prétend négocier des accords de partenariats économiques
avec les pays ACP, il est de sa responsabilité, non seulement de faire en
sorte que ces accords n’aggraveront pas la situation que connaissent les
populations de ces pays mais aussi qu’ils contiennent des pistes concrètes de
développement plutôt que les germes d’autres crises à venir.
Il en va aussi de même quand la
Commission européenne décide de faire
passer la part d’utilisation des biocarburants à 5,75 % d’ici à 2010 et 10 %
d’ici à 2020. Pourtant, en décidant d’augmenter significativement son
soutien à l’agriculture des pays du Sud, la Commission européenne vient de
montrer qu’elle est parfois capable de prendre des décisions davantage
soucieuses de s’attaquer aux racines du mal plutôt qu’à ses conséquences, une
fois que le mal est fait. Pourquoi la Commission est-elle alors incapable de
prendre la décision que des millions de personnes attendent d’elle et qui
consiste tout simplement à arrêter la course folle aux biocarburants dans
laquelle continue de s’engager tête baissée l’Union européenne ? Le système de
subvention aux producteurs européens de biocarburant mis en place dans le cadre
de la réforme de la PAC de 2003, a eu pour résultat de faire passer la
superficie couverte de 0,31 million d’hectares en 2004 à 2,84 millions
d’hectares en 2007 ? N’est-ce pas assez pour l’Union européenne ? L’Allemagne
vient de renoncer à l’une des mesures phares de sa politique énergétique et qui
consistait à faire passer la part d’éthanol dans l’essence classique de 5 à 10
% en 2009. Le Premier ministre britannique, Gordon Brown, vient par ailleurs de
décider de prendre très au sérieux les voix, de plus en plus nombreuses, qui
s’élèvent contre la production et l’utilisation de biocarburants. La Commission européenne saura-t-elle prendre
conscience de l’ampleur de la crise alimentaire actuelle et des décisions qui s’imposent
pour empêcher qu’elle ne s’aggrave et ne se reproduise ? Parmi ces
décisions, il en est une, salutaire pour des millions de personnes, que nous
l’exhortons à prendre sans plus attendre : l’application d’un moratoire sur la production et l’utilisation
de biocarburants qui entrent en concurrence avec l’alimentation. Pour
nous, pour des millions de citoyens européens ainsi que pour des millions de
personnes qui, dans les pays du Sud, attendent des gestes forts de la part de
leurs contemporains des pays riches, il serait incompréhensible que la
Commission ne revoie pas d’urgence son point de vue sur cette question
essentielle.