NOUVELLES DE MISSIONNAIRES

René You Sidi Bel Abbès, janvier 2012

32, avenue de la Macta BP 24 RP

22000 Sidi Bel Abbès

ALGERIE


Chers parents et amis,

« Le jasmin » n’a pas fleuri. Il est d’ailleurs plutôt rare chez nous. Pas de bourgeons du « printemps arabe » Nous entrons tout bonnement dans le véritable hiver. A dire vrai, je crois même que nous sommes, ces derniers jours, en dessous des normales saisonnières. Ici, aux quêteurs de « révolution », la réponse est généralement : « A d’autres ! Nous, on a déjà donné ! »

« Alors on dort chez vous ! » me direz-vous. On vote là- bas, au parlement des « réformes » »qui ne semblent pas agiter les esprits outre mesure. Les émeutes locales quasi-permanentes pour revendiquer un logement ,une route, de l’eau potable ,semblent plus rentables et les travailleurs, toutes catégories sociales confondues, savent désormais qu’ils ont de fortes chances de voir la paye substantiellement augmenter au dépens de ceux qui n’ont pas de travail et qu’une inflation de plus en plus insupportable laisse sur le bord du chemin. Les émeutes de janvier 2011 ont provoqué la « libéralisation » de l’économie informelle et des « emplois jeunes » : bien peu de choses devant un taux de chômage, chez les jeunes diplômés en particulier, qu’il ne sert à rien de chiffrer… Il est, de toute façon, difficile aujourd’hui d’en cacher les conséquences : délinquance, drogue, migration avec danger de l’extrême , suicide, immolation par le feu

Mais le problème le plus important n’est-il pas ailleurs ? J’ai parfois l’impression que leur destin échappe à ces jeunes. Ils peuvent difficilement se projeter dans l’avenir. La place est occupée ; et le pétrole, le gaz et la finance en général montent à la tête des responsables économiques et politiques et leur font oublier qu’ils ne sont pas les propriétaires exclusifs de ces richesses. On peut légitimement se demander à quoi bon cette superbe autoroute de 1200 km, d’est en ouest du pays, si la majorité de la population ne peut que regarder les voitures lancées à vive allure, ces trains qui fileront à 220 à l’heure d’ Oran à Tlemcen, ce nouvel aéroport pour Alger, ce métro, ces tramways projetés dans plusieurs villes, dont Sidi Bel Abbès … la très grande mosquée qui devrait bientôt sortir de terre à Alger… quand les concepteurs aussi bien que les réalisateurs sont presque tous étrangers pour une minorité d’autochtones. Enfin, autant actuellement que ses voisins en « ébullition », l’Algérie se pose la question de la place de la religion, et plus précisément de la religion en politique. Les années de violence passées invitent à la prudence  C’est tout particulièrement à ce sujet que les Algériens semblent dire : « Pardon ! Nous avons déjà donné ! »

Et nous, chrétiens, dans tout ça ? Très sincèrement j’aurais souhaité mieux. Nous sommes quelques-uns à penser que l’attitude de l’Eglise pendant toutes les années qui ont suivi l’Indépendance et surtout celles du terrorisme aurait dû ouvrir une ère nouvelle de confiance mutuelle et de sincère collaboration dans le dialogue. Quelques signes avant-coureurs des difficiles relations avec les frères « évangéliques » avaient, déjà, dans l’Eglise catholique, éveillé notre attention, mais c’est l’Ordonnance d’avril 2006 concernant les « non-musulmans » qui a jeté le trouble avec en particulier, sa dimension pénale : des années de prison pour avoir prié entre chrétiens dans la nature, pour avoir porté sur soi une Bible ou pour avoir parlé de religion comparée avec un musulman au moindre soupçon de vouloir le convertir…  « Il n’y a pas de place chez nous pour le pluralisme, aurait dit à peu près en ces termes un haut dignitaire » et, dans le contexte de la conversation, il pensait, de toute évidence, en premier lieu au pluralisme religieux. Voilà peut-être l’explication de la difficulté d’obtenir des visas pour l’Algérie dès lors que l’on souhaite servir l’Eglise. Nous, les spiritains, nous avons de sérieuses raisons de nous sentir dans le collimateur : Six refus en 2 ans ! Ce qui explique notre petit nombre. Raymond est seul à Mascara et nous sommes deux à Sidi Bel Abbès, Chrislain et moi. Nous sommes donc plutôt sous le régime de la  « communauté régionale ». Heureusement, avec le nouveau réseau autoroutier, nous sommes à moins d’une heure les uns des autres, il est donc facile de nous retrouver pour prier, réfléchir et partager de substantielles nourritures spirituelles et matérielles.

Cette fragilité de notre communauté qui participe, il faut bien le reconnaître, de celle de notre Eglise d’Oranie et d’Algérie, n’est pas là pour nous décourager : nous croyons toujours profondément à notre mission de la rencontre fraternelle et respectueuse de ce monde musulman qui nous accueille et dans lequel nous sommes immergés au nom de Jésus-Christ. Le mouvement des permanents (prêtres et religieuses) du sud vers le nord du Sahara se dessine très lentement, plus lentement en tout cas que nos calvities et nos cheveux blancs. Nos paroisses, certes, «  pétillent » de jeunesse parce que constituées essentiellement d’étudiants venus de presque tous les pays d’Afrique subsaharienne, mais jusqu’à quand ? Pourtant de jeunes religieuses ou de jeunes prêtres africains seraient sans doute mieux adaptés. Ainsi à Sidi Bel Abbès, Chrislain, mon jeune confrère brazzavillois, est désormais plus à l’aise que moi dans ce milieu estudiantin. D’autre part, ces jeunes chrétiens, dans leurs cités et aux cours, vivent au moins autant que nous, la proximité avec le monde musulman algérien ou avec beaucoup de leurs compatriotes musulmans, mais on comprend que le dialogue ne soit pas toujours leur principale préoccupation. À Oran, une communauté tout aussi, sinon plus nombreuse que celle des étudiants, peuple les assemblées « dominicales » du vendredi, jour férié hebdomadaire. Ce sont tous ces migrants qui attendent un hypothétique moyen de traverser la Méditerranée. Enfin nos communautés chrétiennes reçoivent aussi le renfort de travailleurs internationaux des grands chantiers :ce qui n’est pas sans rappeler le temps de la « coopération ». Nous avons ainsi à Sidi Bel Abbès un bon groupe d’Italiens qui construit de toutes pièces la nouvelle ligne de chemin de fer rapide d’Oran à Tlemcen.

Nous ne lâchons pas pour autant les « plates- formes de rencontre » que sont les bibliothèques, les cours, les centres de formation féminine. Les sœurs de Sidi Bel Abbès ont dû ralentir leur rythme à cause de problèmes de santé, mais précisément la maladie, avec grave opération subie par notre doyenne de 86 ans , nous a révélé le réseau de relations ainsi créé au fil des ans dans le strict respect mutuel de la foi. On peut dire en toute vérité que pendant un mois, en attendant le départ de la sœur pour la maison de retraite de Tunis, ce n’a été que succession ininterrompue de visites.

Notre bibliothèque fait de la résistance contre les cyber cafés des alentours… Depuis septembre jusqu’à maintenant nous sommes assaillis par les demandes de cours de français et d’anglais : j’ai une centaine d’adultes à 3 niveaux (3 heures par semaine chacun), et cela entre les « courses » et les préparations du repas de midi : Vive (pas « vivement »)) la retraite !

Je n’ai pas parlé de l’essentiel, le temps passé à la rencontre avec le Seigneur, seul ou en communauté. Sachez simplement, chers parents et amis, que, avec ceux et celles que nous rencontrons quotidiennement, vous avez une place de choix dans ces rencontres avec le Seigneur.

Bonne année à tous ! Je vous embrasse !

René