En préparant
cette session, sur un terrain relativement peu défriché auparavant par les
Semaines sociales, nous étions quelque peu anxieux, prévoyant déjà la question
revenue à maintes reprises au cours de ces trois journées: mais en quoi les
Chrétiens vont-ils faire la différence? En fait, leur déroulement nous a
conduits à mieux répondre à une autre question, excellemment formulée à un moment
donné par Jacques ARNOULD: Qu'est-ce
qu'être chrétiens, dans le contexte de ce "Développement durable"
? En tant que chrétiens sociaux, que voulons-nous être au juste ?
Pour retracer le
cheminement qui a été le nôtre, l'image la plus percutante me semble être celle
du chemin de Damas. Faisant route vers Damas, Paul est jeté à bas de sa monture
et entend une voix qui s'écrie "Saül, pourquoi me persécutes-tu?"
C'est le début d'une aventure spirituelle. Paul entrevoit alors qu'il s'était fourvoyé.
Celui dont il persécutait les disciples était vraiment le Christ sauveur.
Libéré de ses préjugés, il devint à son tour l'Apôtre d'une libération par
l'Esprit qui transforme en sagesse ce qui passait auparavant pour folie.
Paul recouvre alors la vue. Mais c'est pour une vision neuve, celle d'un nouveau style de vie, comme dirait
Elena Lasida.
Premier temps de ce chemin de Damas: la chute, la rupture.
Jean Marc JANCOVICI, Nick STERN, nous
invitent à faire preuve d'un pessimisme
actif. Ils le font chacun à sa manière, l'un insistant plutôt sur l'alarme, l'ampleur de la menace à vue de génération, l'autre d'avantage sur
les solutions politiques, nationales et
internationales pour la conjurer. Tous deux s'accordent sur l'idée d'une
augmentation délibérée des prix de l'énergie par la taxation. Nick STERN complète cette recommandation par
une invitation pressante à la solidarité
avec les pays du Sud et souligne que développement et adaptation au
changement climatique vont de pair. Il laisse aussi entrevoir un nouveau de
coopération entre entreprises et pouvoirs publics. Dans la bouche de
l'économiste britannique, le thème de l'Alliance n'est pas loin.
Avant d'aller
plus loin dans les conclusions de cette session, nous devons franchir cette
première étape qui nous désarçonne: voulons-nous comme chrétiens sociaux et
comme citoyens partager ce pessimisme actif et nous y engager personnellement?
Je répondrai pour ma part: Oui, mille fois oui. Toute la sagesse héritée de la
tradition sociale chrétienne nous met au coté de cette prévoyance collective,
de cette solidarité entre les nations riches et pauvres, de cette volonté de
donner visage humain au futur. C'est ce "Oui" qu'expriment les
propositions présentées ce matin par Philippe DACOSTA.
Ce soutien,
cette adhésion étant exprimés, où se trouve l'originalité chrétienne? Le
cheminement de notre session montre que pour répondre à cette question, nous
devons d'abord comprendre ce que recouvre exactement la démarche des trois
piliers du développement durable. Mais cette découverte à son tour, nous amène
à reconsidérer notre manière de croire. À cette condition notre parole et nos
actes pourront redevenir signifiants pour nos concitoyens.
Deuxième étape de cet itinéraire, la découverte de ce
qu'est réellement le développement durable.
Pour Laurence TUBIANA comme pour Bernard CHEVASSUS au LOUIS, le
changement climatique, l'épuisement de l'énergie renouvelable, ne sont qu'une
porte d'entrée dans un ensemble de problèmes interdépendants. Ils nous
rappellent que l'ensemble des questions
de la "soutenabilité" sont liées les unes aux autres : l'énergie,
l'eau, la biodiversité, la pollution des sols, la déforestation, mais aussi la
concentration géographique de la pauvreté, les migrations.
Face à un tel
changement global, la réponse du développement durable a de quoi nous
déconcerter. Elle n'est pas dans la continuité du "modèle d'économie
sociale de marché", cadre de référence de la pensée sociale chrétienne,
depuis la seconde guerre mondiale, au sens où il s'agirait d'ajouter une
contrainte environnementale à la contrainte sociale. Il ne s'agit pas seulement
de compléter le cadre de règles publiques par une panoplie de taxes
environnementales. Il s'agit aussi de
modifier les conditions du pilotage de nos organisations collectives , de
nos collectivités territoriales , de nos entreprises et de nos nations, afin de
faire en sorte que les buts et les normes objets des choix communs, soient
autant que possible informés et enrichis par les savoirs de tous, en
particulier de ceux qui sont au contact du terrain
Laurence TUBIANA
et Elena LASIDA ont me semble-t-il, bien mis le doigt sur cette dimension
cognitive, sur cette question d'un
nouveau rapport au savoir pour la détermination du but à atteindre. Face à
la complexité des enjeux d'un développement durable, la connaissance, la
détermination appropriée du but final, ne sont plus à la porté d'un acteur
central, fût il légitimé par l'élection démocratique ! Elles sont à construire et à vérifier régulièrement,
au fur et à mesure des progrès accomplis, avec le concours des acteurs
concernés. C'est la construction
collective de ce chemin plutôt que son terme qui devient l'enjeu du
développement durable ! N'est-ce pas ce visage, plutôt déconcertant,
que nous a montré Alain JUPPE, en maître - horloger de la complexité
bordelaise?
Même
l'entreprise, lieu d'un pouvoir clair, et en principe hiérarchique, n'échappe à
ce bouleversement des règles de pilotage. Comme le débat entre Bertrand COLLOMB
et Michel CLERC l'a fait apparaître, de
nouvelles dynamiques intérieur/ extérieur se font jour:
-
La
prise en compte des contextes extérieurs, invite à la décentralisation des
responsabilités à l'intérieur;
-
Mais
l'extérieur lui-même , en particulier le cadre normatif des règles ne constitue
plus une donnée purement exogène à l'entreprise: par la Co-régulation , par les
partenariats public-privés, les contrats de compensation carbone négociés avec
l'autorité publique, l'entreprise privée contribue par son savoir faire à
l'élaboration du cadre de l'intérêt public.
Vision peut-être
idyllique diront ceux que frappe surtout l'âpreté de la concurrence,
l'étroitesse des horizons financiers. Perspective visionnaire certainement,
rejoignant le pronostic de Marcel GAUCHET qui voit dans la contrainte environnementale,
la promesse d'un retour de l'Etat. Chance
aussi pour notre temps de rendre à la politique son rôle de construction et
d'orientation de l'avenir, comme me le confiait Pierre Yves COSSE, ancien
Commissaire au Plan, et présent dans cette session. Chance aussi pour l'Europe
d'apparaître à nouveau. Chance aussi pour l'Europe de trouver un souffle
nouveau, d'incarner pour les peuples qu'elle rassemble, une vocation mondiale,
comme le suggérait encore ce matin Alain LIPIETZ. Comment ne pas voir, ayant
mesuré la dimension mondiale du développement durable, que l'Union européenne
représente aujourd'hui pour la jeune génération, le moyen de regarder en face
l'avenir?