Auto-suffisance alimentaire
AGRICULTURE :
LEURRE DE LA COURSE À LA PRODUCTIVITÉ(1)
La profession agricole a vu son revenu baisser de 34 % entre 2008 et
2009 — et 54 % dans le secteur laitier —, avec peu d’espoir de relèvement dans l’immédiat.
Le Salon de l’agriculture, qui a fermé ses portes le 7 mars, est toujours
l’occasion pour des hommes politiques, des haut-fonctionnaires, des
journalistes, de donner des leçons. Pour sortir de la crise, les agriculteurs
doivent, disent-ils, faire des efforts de productivité. Le président de la République
a lui-même repris l’antienne dans un discours récent.
Le Salon, que pour la
première fois depuis 1995 le chef de l’Etat n’a pas inauguré, est toujours une
grande kermesse destinée à célébrer la productivité : machines agricoles
toujours plus grosses (et plus chères !), vaches laitières plus productives,
semences plus efficaces, etc.
Il y a
fort à craindre pourtant que cette course à la productivité ne soit pour la
profession un leurre. Non point que la recherche de la productivité ne soit
pas nécessaire dans une compétition mondiale très dure — nous ne prêchons pas
le retour au moulin à eau ! — mais parce qu’elle ne saurait suffire par
elle-même à relever le revenu agricole.
Des progrès
de productivité inégalés :
Parle-t- on de la
productivité du travail ? Contrairement aux idées reçues
, elle a augmenté au cours des soixante dernières années, dans
l’agriculture, plus que dans n’importe quel secteur, y compris industriel.
Un agriculteur nourrissait
trois Français en 1950. Il en nourrit cinquante aujourd’hui. Les agriculteurs
se comptaient par millions, il y a cinquante ans, encore par centaine de
milliers aujourd’hui, par dizaine de milliers bientôt, ce qui veut dire que la
productivité du travail agricole va encore augmenter. À quoi rimera d’ailleurs
de n’avoir plus que 50 000 agriculteurs dans un pays qui aura peut-être 5
millions de chômeurs ?
Parle-t-on de la productivité des autres
facteurs ?
Les rendements de la terre
sont devenus si élevés qu’on dût un temps imposer des jachères. Le Salon de
l’agriculture est le grand festival des super - performances : taureaux de plus
d’1,5 tonne, vaches à plus de 10 000 litres de lait par an, brebis géantes etc.
Or
cette course à la performance —
qui implique chez les meilleurs une conscience professionnelle extraordinaire
et un grand amour du métier —
n’a depuis
quelque temps aucune incidence sur le revenu. On dira que ne vont au salon
que les champions. Mais n’imaginons pas que ceux qui n’y vont pas soient très
en dessous de ces performances. N’imaginons pas non plus que les champions
gagnent beaucoup plus que les autres : malgré les flonflons et les médailles,
certains sont très en difficulté.
Veut-on que l’agriculture française investisse encore ? Mais beaucoup
des exploitations sont surendettées (c’est aussi le cas aux États-Unis souvent donnés
en exemple).
Depuis quarante ans, la
politique officielle encourage les jeunes agriculteurs à investir le plus
possible en recourant à l’emprunt : pas d’investissements, pas de dotation.
L’escalade des normes environnementales et sanitaires — le ministre n’est plus
d’abord celui de l’agriculture mais celui de l’alimentation ! — continue à
exiger toujours plus d’investissements. Ce n’est que depuis une date récente
qu’on se préoccupe aussi du caractère judicieux de ces investissements et du
souci d’économiser les «
intrants »
(inputs) pour maximiser le bénéfice.
L’amertume des agriculteurs vient du sentiment que, au rebours des discours
officiels,
plus ils s’efforcent
d’améliorer leurs rendements et leur productivité et plus ils investissent,
plus leur revenu est laminé.
Beaucoup de fermes ne dégagent
encore du revenu que par des artifices : ici un retraité de 75 ans tient lieu
d’ouvrier agricole gratuit, là le salaire de l’épouse vient boucher le déficit
de l’exploitation, presque partout les journées font plutôt 50 heures que 35.
Pour la plupart d’entre elles, le revenu dégagé est bien inférieur à ce que
l’on obtiendrait en ajoutant, comme il serait normal, un SMIC et un rendement
de 5 % du capital investi, soit le rendement moyen d’un portefeuille boursier
normalement géré.
Hors le cas particulier, de grands crus
viticoles ou de quelques «
niches »,
seules dégagent encore des bénéfices à peu près normaux, les fermes qui
combinent l’efficacité technique maximum et les aides européenne les plus
conséquentes, principalement dans le secteur céréalier.
Si on en est arrivé là, c’est que la compétitivité des exploitations
dépend en réalité de bien d’autres facteurs que de la seule productivité
technique :
-
Elle
dépend du
taux de change :
comme l’industrie, l’agriculture française est piégée par l’euro fort. Elle
dépend des charges générales : quelle comparaison faire avec la Grande-Bretagne
où il n’y a ni foncier non bâti, ni cotisations sociales lourdes (le National
Health Service étatisé assure les soins de santé), ni chambres d’agriculture ?
-
Elle dépend dans certains
secteurs comme les fruits et légumes, des charges salariales : pendant longtemps le
recours des ouvriers saisonniers sous-payés était toléré ; les inspecteurs du
travail y ont mis bon ordre, mais comment résister à la concurrence de
l’Allemagne où l’emploi de main d’œuvre venue de l’Est n’est pas soumis au SMIC
?
-
À tout cela s’ajoute
l’incertitude des cours mondiaux sur lesquels Bruxelles voudrait que, de plus en
plus, l’agriculture européenne s’aligne.
Prendre en
compte le rapport de force social :
Mais la course à la
productivité recouvre aussi l’illusion que c’est la profession agricole qui va
profiter des gains de productivité. Les milieux dirigeants de l‘agriculture,
FNSEA en tête, qui imaginent que la libéralisation des OGM sera pour eux le
Pérou, sont en plein dans cette illusion.
En réalité, depuis soixante ans, le gain de productivité ne bénéficie
que rarement à la profession concernée et est au contraire confisqué par le
reste du corps social. Par quel mécanisme ? La hausse de la productivité en
milieu concurrentiel se
traduit par une
hausse de la production et donc une baisse des prix relatifs qui lamine les
marges.
Cela vaut autant pour
l’industrie (indépendamment des délocalisations, les gains de productivité ont
abaissé les prix des appareils électriques) que pour l’agriculture. C’est ce
qui explique ce phénomène que les agriculteurs ont tant de mal à comprendre :
la baisse des prix relatifs de la plupart de leurs productions sur quarante
ans.
Pour s’exonérer de cette confiscation, une entreprise a besoin d’une
protection, soit par un brevet, soit par une position de monopole ou de cartel : c’est ainsi qu’avant d’en
faire bénéficier le consommateur, EDF a pu faire ses choux gras de la baisse du
prix de revient de l’électricité induite par le nucléaire.
Savoir
quelle part du gain de productivité sera en définitive retenu par une
profession donnée ne relève pas de l’économie pure, mais du rapport de force
social : les agriculteurs qui sont dispersés, en bout de chaîne et donc sans
possibilité de répercuter leurs coûts , dans un marché de produits fongibles et
aujourd’hui ouvert aux quatre vents de la mondialisation, se trouvent à cet
égard dans une position de vulnérabilité toute particulière.
C’est pourquoi, depuis de nombreuses années, leurs gains de productivité
sont, par le jeu des prix, confisqués par d’autres :
-
L’industrie
agro-alimentaire, y compris les grandes coopératives qui ne sont plus que
formellement leur propriété,
-
Les
grandes surfaces
-
Mais
aussi les consommateurs.
C’est dire le caractère trompeur d’un salon où la
fête de la performance cache bien des misères. C’est dire l’inanité des
discours qui ne présentent d’autre voie de salut aux agriculteurs que la course
à la productivité.
Lors de son discours de Poligny du 26 octobre
dernier, le président de la République a cru bon de servir au monde agricole,
outre le copié-collé de vieux discours, quelques poncifs inspirés par un
pétainisme grossier, plus représentatifs des préjugés du milieu bobo où il
évolue que des véritables préoccupations des agriculteurs.
Le
ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire, qui a réuni le 10 décembre 22
ministres de l’Agriculture de l’Union européenne pour contrer les orientations
ultralibérales de la commission de Bruxelles a, lui, bien mieux pris conscience
des véritables enjeux. Il lui reste à trouver, pour sauver du désastre une
profession sinistrée, à gagner la bataille intellectuelle contre des
institutions, européennes mais aussi nationales, où les think tanks libéraux
exercent plus que jamais une influence prépondérante et à convaincre une classe
dirigeante qui croit encore que l’agriculture coûte trop cher et que le
tout-marché est la panacée.
Charles (19/03/2010): Merci
pour cette analyse juste. À mon sens il manque une donnée et je reste un peu
sur ma faim quant aux solutions que vous proposez.
La donnée manquante:
ce gain de productivité s'est aussi fait au
détriment de la santé des agriculteurs et de la qualité des produits. Tout
le monde le constate tous les jours: les tomates n'ont plus de goût (mais en
Décembre ca n'est pas vraiment la saison des tomates...), les fruits
pourrissent rapidement, et à bien y observer, sur les étalages des maraîchers,
la liste des molécules de traitement utilisées s'allongent.
La santé des agriculteurs: malgré le silence assourdissant des grandes
entreprises phytosanitaires sur ce sujet, les agriculteurs souffrent de
nouveaux maux. Quoi de plus normal dans un monde ou pour faire pousser des
pommes il faut entre 15 et 20 traitements pesticides classés comme toxiques!!
Les cancers explosent, sans compter les maladies de peau des yeux, etc...
Alors pour aller plus loin
que vous:
oui la course à la
productivité est une impasse. on ne peut pas faire plus et les sols comme
les hommes meurent à cause de cela.
-
Comment
réduire nos besoins ? (50% des céréales servent à l'alimentation du bétail par
exemple).
-
Ne
pourraient-on pas privilégier la qualité par rapport à la quantité (un fruit
qui pourrit en qq jours n'est pas consommé)?
-
Comment
inventer des nouvelles solutions de traitement (il existe aujourd'hui des
molécules naturelles aussi efficaces que les molécules chimiques)?
-
Comment
rémunérer l'agriculteur pour des services rendus (et pas seulement le paysage,
mais la conservation de la qualité de l'eau, "l'assurance-santé" que
donnent des produits agricoles biologiques, la production de biomasse pour
l'énergie, etc...
Ouvrons une vraie réflexion
indépendante, loin de tous les jeux politiques. L'agriculture est plus qu'une
activité économique, c'est l'avenir de territoires, et le futur de notre pays.
1-
19 Mars 2010 | Roland
Hureaux