La semaine dernière, le Président de la Banque Mondiale,
Paul Wolfowitz, est personnellement intervenu pour ajourner l’allègement de
dette prévu pour la République du Congo dans le cadre de l’Initiative en
faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE). Il a fait cela alors que Bureaux
de direction, cadres et salariés, à la Banque Mondiale comme au FMI, venaient
tous de décréter que le pays avait atteint le point de décision défini dans
le cadre de l’Initiative. M. Wolfowitz a cité la
corruption, et plus
particulièrement le
manque de transparence dans la gestion des revenus
pétroliers, comme étant sa principale raison de vouloir retarder l’allègement
de la dette. Sa décision d’intervenir personnellement dans ce dossier un jour
seulement avant la date prévue comme point de décision a été très mal
accueillie au sein de la Banque Mondiale et du FMI ainsi que par des bailleurs
bilatéraux comme la France.
Il y a encore deux semaines, tout indiquait que le pays
était en bonne voie pour atteindre le point de décision défini dans l’Initiative
PPTE. Ainsi, en novembre 2005, le "Document préliminaire relatif à l’Initiative
PPTE renforcée " pour la République du Congo, publié par la Banque Mondiale
et le FMI, soulignait ´ les progrès significatifs réalisé s par le
gouvernement du Congo dans le renforcement des structures visant à garantir la
paix et la sécurité, et dans la restauration de la stabilité macroéconomique
et financière . Le document mentionnait en outre ´" une rupture notoire avec
le cycle de mauvaise gouvernance et de gestion économique déplorable [qui
avait été] observé depuis fin 2003 ". Le gouvernement a considérablement ´
amélioré la gestion de ses revenus du pétrole et de ses dépenses publiques
ª, indiquaient la Banque Mondiale et le FMI, et ´ a concentré ses efforts sur
la gouvernance - sur une plus grande transparence du secteur pétrolier en
particulier, et sur la transparence du secteur des ressources naturelles en
général ª. Le document encourageait les Directeurs Exécutifs à décréter
que la République du Congo avait rempli les conditions nécessaires pour
parvenir au point de décision, et à fixer un calendrier préliminaire fixant
le point d’achèvement du pays. Selon le document, dans la mesure o_ le Congo
continuait de suivre le programme de réforme économique demandé par les IFI,
il devait pouvoir atteindre le point d’achèvement au second semestre 2007 ou
au premier semestre 2008. Un allègement de dette dans le cadre de l’Initiative
PPTE renforcée réduirait la dette extérieure du Congo de presque 50%,
allègement auquel viendrait s’ajouter l’annulation supplémentaire prévue
dans l’Initiative d’Allègement de la Dette Multilatérale (IADM) récemment
signée. Ce calendrier reste cependant sujet à la satisfaction des
conditionnalités imposées aux PPTE, comme par exemple, selon le document de la
Banque †Mondiale et du FMI concernant le Congo Brazzaville, ´ l’exécution
satisfaisante d’un programme de FRPC du FMI actuellement en cours ª, et ´ la
finalisation d’un cadre juridique et de normalisation visant à accompagner
la réforme et la privatisation des entreprises publiques ª.
Aujourd’hui, selon le communiqué de presse officiel de
la Banque Mondiale,
le pays va devoir entreprendre de nouvelles réformes et
satisfaire à de nouvelles conditionnalités de ´ bonne gouvernance, de
transparence dans les finances publiques et dans la gestion des revenus du
pétrole ª avant de parvenir au point de décision, ce qui risque fort de
retarder l’allègement de dette du pays de plusieurs années. Evidemment,
aucun
nouveau calendrier fixant le point d’achèvement du pays n’a été élaboré.
¿ noter que ce soudain revirement de politique doit encore être approuvé par
le FMI, lequel, si l’on se souvient bien, avait déjà approuvé le point de
décision fixé pour le pays. On attend donc avec impatience la réponse
officielle du FMI à cette débâcle.
Ce dossier
relance le débat sur la corruption, la bonne
gouvernance et l’allègement de la dette. Il est clair que la République
du Congo a un besoin urgent d’une annulation de dette. Des cycles successifs
de guerres civiles intenses (1993, 1997 et 1998-99) ont causé la perte de
nombreuses vies humaines et accru le niveau de pauvreté du pays. On estime que
70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (défini à 1 US$ par
jour), estimation qui n’était que de 30% en 1993. On compte plus d’un
million de personnes déplacées et plus de 5,000 enfants soldats encore au
combat. Le chÙmage touche plus de 50 % de la population active, en particulier
les jeunes. Le SIDA/HIV est un problème croissant, comme partout ailleurs en
Afrique sub-saharienne. En 2004, l’Indice de Développement Humain des Nations
Unies a classé le Congo au 144ème rang sur un total de 177 pays. Mais selon
Paul
Wolfowitz, le gouvernement ´ corrompu ª du Congo dissimule une part de ses
revenus pétroliers, l’argent non déclaré pouvant être utilisé à d’autres
fins qu’à des dépenses sociales. Le FMI a également reconnu que cela
représentait un réel problème. Dans ce contexte,
M. Wolfowitz demande que
le Congo Brazzaville applique ses mesures anti-corruption pendant trois ans
avant d’obtenir une réduction complète de sa dette. Pendant cette
période, le montant correspondant à l’allègement serait versé sur un
fonds pour la réduction de la pauvreté contrÙlé par la †Banque Mondiale.
De nombreuses personnes considèrent que ce revirement s’inscrit dans la
campagne générale menée par M. Wolfowitz contre la corruption, et devrait
être applaudi. Récemment, la Banque Mondiale a suspendu l’ensemble de ses
prêts à l’attention du Tchad, le gouvernement tchadien ayant détourné des
revenus pétroliers et rompu un accord prévoyant d’investir ces revenus dans
des programmes en faveur des populations pauvres.
On relève cependant de
nombreuses incohérences dans la
position soi-disant admirable de M. Wolfowitz sur cette question. En ao°t
2005, le Président Paul Wolfowitz a annoncé qu’il gelait tous les prêts de
la Banque Mondiale à l’
Equateur, pour punir ostensiblement le nouveau
gouvernement de gauche d’avoir modifié les règles régissant le fonds
spécial du pays, alimenté par ses revenus pétroliers (le Fonds FEIREP - Fonds
de Stabilisation, d’Investissement Social et Productif et de Réduction de la
Dette Publique). La
presque totalité de l’argent provenant de ce fonds est
actuellement allouée au remboursement de la dette envers les banques
étrangères. En 2004, environ 640 millions de USD de revenus pétroliers
ont été versés sur le fonds FEIREP. Moins de 50 millions ont été investis
dans le secteur social. M. Wolfowitz s’est opposé à une nouvelle loi
équatorienne (adoptée après un débat délicat au Parlement) déterminant que
20% du fonds seraient alloués à des dépenses sociales et 10% au
développement scientifique et technologique national. M. Wolfowitz est
personnellement intervenu dans cette affaire, et a ainsi suspendu un prêt déjà
approuvé par les gouvernements du bureau de direction de la Banque Mondiale, et
ce alors que ces modestes augmentations destinées à des dépenses sociales et
scientifiques auraient pu avoir un impact bénéfique important dans le pays. Il
semble que M. Wolfowitz ne soit concerné par un usage correct des revenus du
pétrole dans les pays en développement uniquement quand cela l’arrange.
La question est : dans quelle mesure peut-on punir ou
favoriser des pays qui sont sur la bonne voie pour améliorer leur
gouvernance et leurs institutions mais qui ont encore beaucoup à accomplir ?
Bien s°r, dans son communiqué de presse, le Bureau de la Banque Mondiale a
´ reconnu et salué les réformes financières et structurelles actuellement
menées par le gouvernement de la République du Congo, et encourage fortement
le gouvernement à accélérer et à approfondir leur exécution ª. Mais
si
ces réformes sont imposées par les bailleurs plutÙt que d’être décidées
et menées localement tant par des acteurs politiques locaux que par des
organisations locales de la société civile
alors les conditionnalités
imposées d’en haut sont vouées à l’échec. Et c’est le peuple du
Congo Brazzaville qui subira l’ajournement d’une annulation de dette
pourtant bien nécessaire. Les bailleurs sont tous très prompts à montrer du
doigt les cas de corruption dans les pays du Sud, mais ne parlent jamais du
rÙle que les gouvernements du Nord et les IFI ont joué (et continuent de
jouer) en facilitant et en développant cette corruption dans les pays du Sud.
M. Wolfowitz devrait se montrer un peu moins hypocrite s’il veut que sa
politique anti-corruption soit prise au sérieux.
La dette du Congo Brazzaville en chiffres : fin décembre
2003, la dette extérieure publi que et publiquement garantie du Congo était
estimée à 8,5 milliards de USD en valeur nominale, ou 8,4 milliards de USD en
valeur nette actualisée (VNA). Ce niveau d’endettement correspondait fin 2003
à une VNA de dette de 806% des recettes fiscales, 338% des exportations, et
235% du PIB.
Gail Hurley, Eurodad : ghurley@eurodad.org
Sources:
World Bank Agrees on Approach to Debt Relief for the Republic
of Congo
Washington, 25 février 2006 Le Bureau des Directeurs
Exécutifs et la direction du Groupe Banque Mondiale sont parvenus à un
consensus sur un ajournement de l’allègement de dette prévu pour la
République du Congo, ajournement destiné à améliorer la transparence et la
responsabilité financières et à servir les intérêts des populations
pauvres. L’accord de principe qui a été donné hier et qui doit être
approuvé par le Bureau du FMI contient des clauses et des conditions visant à
assurer la continuité des réformes pour lesquelles le gouvernement de la
République du Congo s’est engagé.
Communiqué de presse complet :
ici....
Republic of Congo, Enhanced HIPS Initiative : Preliminary
Document (WB/IMF):
... et là.
World Bank Agrees Conditions for Congo Debt Relief
Washington, 27 février (Reuters) -La Banque Mondiale a
indiqué lundi avoir convenu d’une série de conditions à remplir par la
République du Congo dont l’amélioration de la transparence dans la
gestion des revenus pétroliers si le pays centrafricain veut obtenir un
allègement de dette.
Reuters (article complet) :
http://today.reuters.com/investing/financeArticle.aspx?type=bondsNews&storyID=URI:urn:newsml:reuters.com:20060227:MTFH10410_2006-02-27_15-47-22_N27363144:1
Taking on Corruption
Vendredi 24 février 2006
Le Bureau de la Banque Mondiale doit aujourd’hui prendre
une décision sur un allègement de dette, qui aura de nombreuses répercussions
sur le développement. La République du Congo, petit Etat pétrolier, espère
se voir accorder une réduction de dette, ce qu’il mérite, dans une certaine
mesure. Le dispositif d’allègement de dette prévoit qu’un pays dont la
dette représente 2 fois 1⁄2 les recettes budgétaires est éligible à
un allègement intégral de sa dette. Le FMI a déterminé que le Congo
remplissait cette condition. Mais le
gouvernement corrompu du Congo dissimule
une part de ses revenus pétroliers, et ne mérite donc pas forcément une telle
annulation. Le Président de la Banque Mondiale, Paul D. Wolfowitz, explique
avec raison que l’allègement de dette doit être ajourné. Les gouvernements
membres du Bureau de la Banque Mondiale, y compris les représentants africains
et les européens qui sont généralement leurs alliés, devraient se ranger aux
cÙtés de Paul Wolfowitz.
Washington Post
(article complet) :
ici...
(Sur le cas du Tchad) Le ´ modèle tchadien ª : chronique d’un
désastre annoncé !: www.eurodad.org/articles.default.aspx?id=681
(Sur le cas de l’Equateur) Wolfowitz at the World Bank : A New Leaf ? http://mrzine.monthly-review.org/anonymous250805.html
<
http://mrzine.monthly-review.org/anonymous250805.html> †
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