La Banque mondiale et le FMI viennent d’annoncer une
réduction de la dette du Congo-Brazzaville qui est très loin de faire l’unanimité.
Car comme nous allons le voir, ce petit pays d’Afrique centrale est un exemple
révélateur du lien extrêmement étroit existant entre dette, corruption et
pauvreté.
En 1979, Denis Sassou Nguesso, soutenu par la société
franÁaise Elf, prend le pouvoir au Congo. Sous sa première présidence, de
1979 à 1991, Elf et les cercles proches du pouvoir se régalent des conditions
d’exploitation pétrolière privilégiées. En 1991, une Conférence nationale
souveraine s’étonne des faibles revenus que le pétrole génère pour le
budget congolais et demande un audit indépendant. Cet audit est torpillé par
Elf qui pratique une obstruction systématique et corrompt les personnalités
concernées, comme l’a reconnu un haut dirigeant d’Elf devant la justice
franÁaise en mars 2003. Lors de l’élection présidentielle de 1992, Sassou
est largement battu dès le premier tour. Le nouveau président,
Pascal
Lissouba, augmente la redevance pétrolière de 17% à 33% et passe un
accord avec l’entreprise états-unienne Occidental Petroleum. C’est un casus
belli pour Elf qui, pour remporter la mise à coup s°r, décide d’armer
aussi bien le camp présidentiel que celui de Sassou, personnage-clé des
réseaux franÁafricains finalement vainqueur de la guerre civile qui déchire
le pays entre juin et octobre 1997. Après le vote d’une Constitution sur
mesure, des élections manipulées légitiment Sassou au poste de Président en
2002.
Aujourd’hui, le Congo est un des pays du Sud les plus endettés par
habitant, avec une dette extérieure de 9,2 milliards de dollars à la fin
2004 pour moins de 4 millions d’habitants. Mais cet endettement n’a
absolument pas servi à assurer un minimum d’infrastructures et de services
de base aux populations, qui voient leurs conditions de vie précarisées un peu
plus chaque jour: eau courante et électricité de plus en plus rares, et
même pénuries d’essence régulières! Indéniablement, le
trio dette
corruption - pauvreté est à l’oeuvre.
Par ailleurs, craignant que les défauts de remboursement de
la dette ne se multiplient dans les pays en développement, les créanciers
lancent en 1996 l’initiative
PPTE (Pays pauvres très endettés). Cette
initiative, qui doit officiellement régler le problème de la dette, contraint
en fait les 42 pays choisis, dont le Congo, à appliquer des
réformes
économiques très dures pour les populations: réduction des budgets
sociaux, suppression des subventions aux produits de base, privatisations des
entreprises publiques, libéralisation de l’économie au profit des
multinationales... Au
bout de trois années de cette potion amère, arrive le
point de décision: si la dette est jugée insoutenable, le pays
bénéficie de premiers allégements sur son service de la dette. Après une
seconde période de réformes exigées par le FMI, arrive le point d’achèvement,
o_
finalement seules les créances que le pays ne parvenait pas à
rembourser sont annulées... La dette est juste écrémée et le pays
continue de rembourser au maximum de ses capacités financières. En réalité,
rien ne change.
Le 9 mars dernier, le Congo a achevé la première phase avec
beaucoup de retard. Les institutions financières internationales ont longuement
tergiversé en raison des soupÁons de détournement et de dissimulation de
fonds. Le pouvoir congolais prétend les mettre à l’abri de fonds vautours
qui rÙdent, sans pour autant parvenir à justifier les sombres agissements de
la Société nationale des pétroles congolais (SNPC). La
bataille pour les
revenus du pétrole fait donc rage entre les proches du pouvoir et certains
créanciers douteux. Fin février, le président de la Banque mondiale, Paul
Wolfowitz, est intervenu personnellement pour bloquer la décision, mais d’autres
intérêts géostratégiques ont alors pris le dessus
Sassou, tout
nouveau président de l’Union africaine, est appuyé par les puissants
soutiens dont il dispose au sein des pays riches. C’est ainsi que le Congo
est devenu le 29e pays à atteindre le point de décision. Mais cette décision
est-elle opportune? N’est-ce pas là apporter un soutien fort discutable
au régime de Sassou? Faut-il alors se réjouir d’une réduction de la
dette à venir ou conditionner cette réduction à l’éradication de la
corruption? Dans ce cadre, quel doit être le rÙle du FMI?
Si la question de savoir comment lutter efficacement contre
la corruption est essentielle, elle dépasse le strict cadre congolais et ne
doit
pas conduire à légitimer le FMI comme un acteur central dans cette
lutte. En effet, le modèle économique promu par le FMI au nom des
principaux créanciers depuis les années 1980 -dont l’initiative PPTE n’est
que le prolongement- est structurellement générateur de dette, de corruption
et de pauvreté. Une solution à ces trois axes socialement juste et
écologiquement soutenable passe inévitablement par une remise en cause du
modèle économique lui-même. Le
FMI n’a aucune légitimité pour agir
contre une corruption dont il s’est fort bien accommodé depuis des années,
et qu’il a aussi instrumentalisée à dessein.
En réalité, un changement radical passe par un
triple
refus:
- 1_ Le refus de la domination imposée via la dette
par le FMI et la Banque mondiale au peuple congolais, au bénéfice des
riches créanciers et des sociétés multinationales;
- 2_ Le refus de l’initiative PPTE qui prolonge
ce modèle et vise à anesthésier toute forme de contestation du modèle
économique actuel imposé de l’extérieur;
- 3_ Le refus de l’accaparement des richesses,
notamment pétrolières, par Sassou et son entourage, soutenus par la France
et Total, héritière de l’empire mafieux Elf.
Ce modèle alternatif passe ainsi par l’annulation totale
et inconditionnelle de la dette extérieure publique congolaise, l’abandon des
politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI, la création de
fonds de développement gérés intégralement par les populations et
alimentés de diverses manières (revenus du pétrole, expropriation des
fortunes détournées par les élites corrompues et souvent placées dans des
paradis fiscaux, mécanismes de redistribution de la richesse). Une vraie
lutte contre la corruption sera alors possible et les véritables
responsabilités dans la situation actuelle seront identifiées. On est
très loin des remèdes frelatés du FMI.
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