Octobre 2005.
Ceuta, frontière hispanoàmarocaine. Une
image. Celle du corps sans vie d’un jeune africain. Mort dans "l’assaut"
de plusieurs centaines de migrants subsahariens contre le triple mur de
grillages et de barbelés qui sépare ce territoire ´"européen" du reste
du continent africain.
Une image qui résume à elle seule la question des
migrations aujourd’hui. Nulle part ailleurs n’est apparu si clairement le
choc
entre le Nord et le Sud qui là, sur quelques dizaines de kilomètres se
retrouvent nez à nez. Jamais n’avaient encore été mis en évidence aussi
brutalement les dangers inhérents d’une politique de l’escalade en matière
d’immigration. Yaguine et Fodé, les plages de Tarifa, Fuerteventura,
Lampedusa ou Malte: on connaÓt malheureusement depuis trop longtemps la
profondeur du désespoir qui conduit chaque année des milliers d’Africains
à flirter avec la mort pour atteindre l’"Eldorado"." Mais cette
fois ce ne sont ni les températures polaires des routes aériennes, ni les eaux
de la Méditerranée ou de l’Atlantique qui ont mis fin à leur aventure.
Pour
la première fois, à ce désespoir, il a été répondu avec des balles ...
Beaucoup de questions. Peu de réponses.
Ces événements tragiques autour de Ceuta et Melilla
mettent
en lumière les impasses et défis rencontrés par la politique actuelle d’immigration
en Europe. Celle-ci se caractérise d’une part, par une volonté
proclamée à l’intention d’une opinion publique frileuse par rapport
à l’ouverture d’une nouvelle immigration – de
lutter contre l’immigration
irrégulière et de contrÙler, pour ne pas dire fermer, les frontières. Et
d’autre part, par une certaine tolérance de fait à l’égard de la
présence à l’intérieur de ces mÍmes frontières d’un nombre non
négligeable de ´"sansèpapiers",
personnes sans existence juridique,
citoyens sans droits, mais acteurs de plus en plus incontournables de notre
économie dérégulée.
Cette politique est en elle=même contradictoire. Politique
de fermeture, entretenue par le mythe de l’étanchéité, symbolisée par la
militarisation croissante des zones, mais essentiellement mise en oeuvre par la
non - délivrance de visas aux ´"pauvres"ª dont le premier effet est de
renforcer l’immigration clandestine, et plus encore les réseaux criminels qui
en font un business aujourd’hui bien plus intéressant que la trafic de
drogue.
Restreindre les voies légales d’immigration, c’est à terme le
plus sûr moyen de perdre tout contrôle, légitime en soi, sur les flux
migratoires. Plus grave: c’est indirectement exposer la vie de milliers
de personnes qui n’hésiteront pas à confier leur sort à tous ceux qui ne
demandent qu’à exploiter leur désespoir.
Car
le défi principal, il est sans conteste davantage là-bas
qu’ici. Là-bas où les
conflits ethniques font rage, o les
violations
des droits humains sont quotidiennes, o_ pullulent les
armes légères,
où règne la
corruption, où la
faim n’est pas qu’un mot, où
les
catastrophes naturelles prennent des conséquences dramatiques, où
les
perspectives d’avenir ne vont pas plus loin que le jour de demain.
Tant
qu’une vie digne ne sera pas possible là-bas, il y aura des personnes
prêtes à venir ici. à n’importe quel prix. La priorité à
faut-il encore l’écrire? C’est donc d’agir sur les causes de la
migration, mÍme si les effets de cette action sur la migration ne se feront
voir qu’à long terme.
En attendant, il convient
d’imaginer des modèles
immigration alternatifs. Certes le slogan "immigration zéro" semble
avoir vécu: d’un peu partout, et malgré les réticences de l’opinion
publique, des voix s’élèvent pour demander une reprise d’une politique d’immigration.
La commission européenne ne vientàelle pas de publier un ´livre vert sur
une approche communautaire des migrations économiques?
Mais qui
faut-il écouter? Les
patrons qui recherchent une main d’oeuvre
qualifiée, flexible et bon marché? Les
démographes qui demandent
des solutions au vieillissement de la population et à ses conséquences
sur l’avenir de la sécurité sociale? Les
mouvements des sansàpapiers
qui réclament l’abolition des frontières et une régularisation
généralisée?
Cependant, les phénomènes du chÙmage structurel et celui d’une
masse croissante de travailleurs clandestins sans droits dans la plupart des
pays européens ne contredisentàil pas cette prétendue nécessité d’une
nouvelle immigration de travail?
Aller chercher une main d’oeuvre bon
marché hors des frontières de l’Union, n’estàce pas une autre forme de
délocalisation? N’estàce pas aussi vider le Sud de ses forces vives et
de ses cerveaux? Faire sortir de l’ombre les sansàpapiers qui font tourner
des pans entiers de l’économie (construction, restauration, travail
domestique, horticulture), ne seraitàce pas mettre en péril notre système de
protection sociale?
La
complexité de ces questions impose une certaine
humilité à l’heure de proposer des réponses. Il n’existe apparemment pas
de panacée universelle. Mais cela ne doit pas nous empÍcher d’utiliser notre
imagination. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de décider si nous voulons de l’immigration
ou pas. Elle est là; c’est un fait. Elle a d’ailleurs toujours existé;
mÍme si aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, elle s’accélère
et met face à face des cultures plus différentes. Loin du modèle
utilitariste qui voit avant tout l’immigration comme une "solution"
aux problèmes du Nord, la réponse adéquate devrait sans doute
chercher à
faire de l’immigration un outil de justice économique et sociale au niveau
mondial, en mÍme temps qu’un facteur de paix.
Avant tout, résister
Dans l’immédiat toutefois, l’engagement pour la justice
en matière de migrations ne consiste pas tant à proposer du neuf qu’à
résister.
Résister à une disparition progressive de la vertu d’hospitalité,
à une dégradation du statut de l’étranger dans nos démocraties. Le
déclin des grandes utopies, et l’avènement d’une société mondialisée
à la fin du siècle dernier se sont accompagnés de l’explosion de
mouvements de repli identitaire qui ailleurs prennent le visage du terrorisme
aveugle et chez nous celui d’une xénophobie rampante. Aujourd’hui, on est
plus enclin à grignoter lentement mais s°rement le socle des droits
fondamentaux de "l’autre" simplement parce qu’il est "l’autre".
Dans ce contexte, le
premier engagement citoyen est de
garder intacte sa capacité d’indignation. D’oser dire publiquement, au
nom de la dignité humaine: "non!".
De continuer à
affirmer une fraternité universelle. Je voudrais partager quelquesàuns de
ces chantiers de résistance. Chantiers brûlants oû se joue l’avenir de nos
valeurs démocratiques.
Contre le détricotage de l’idéal de protection
Parmi les personnes refoulées, il y a des réfugiés.
Certains sont même en possession documents délivrés par le HCRª
rapportait il y a quelques semaines Pep Buades, jésuite espagnol parti au Maroc
pour prendre connaissance
in situ de la situation des migrants africains
qui avaient tenté de pénétrer à Ceuta et Melilla et que la police marocaine
avait "reconduits" et abandonnés en plein désert du Sahara. La
manière répressive d’aborder la question de l’immigration clandestine,
comme s’il s’agissait d’un conflit, fait aussi des "victimes
collatérales": tous ceux et celles qui fuient persécutions et violences
généralisées.
A l’issue de la seconde guerre mondiale, la communauté
internationale a dit: "Plus jamais !" Avec comme
conséquence la création d’un arsenal juridique de protection des droits de l’homme.
La Convention de Genève relative au statut des réfugiés, signée en 1951, en
est une pièce essentielle. Elle vise à offrir une protection internationale
aux personnes dont la vie et les droits fondamentaux sont en danger dans leur
pays d’origine. Aujourd’hui certains prétendent qu’il faut la revoir, qu’elle
est devenue obsolète. On veut nous faire croire que rares parmi ceux qui
demandent l’asile aujourd’hui, sont des vrais réfugiés. Et dans les faits,
la procédure d’asile tend à être utilisée davantage comme un outil de
gestion des migrations. C’est inacceptable. Il est urgent de lutter contre
cette érosion progressive de l’idéal de protection.
Contre la criminalisation des migrants
Cette dégradation du droit d’asile fait partie d’une
tendance plus lourde encore: celle de la
criminalisation du phénomène
des migrations contemporaines. Le demandeur d’asile est vu avant tout
comme un fraudeur. Auteurs et victimes du trafic et de l’exploitation des
Ítres humains sont mis dans le mÍme sac, si bien que le migrant en tant que
tel est associé à une menace, un danger non seulement pour notre bienàÍtre,
mais aussi pour notre sécurité, voire pour nos valeurs.
Malheureusement ce discours n’est pas véhiculé seulement
par les presse à sensation et les partis d’extrême-droite. Les politiques
publiques tendent aussi à légitimer cette vision. La
pratique croissante
de la détention administrative des étrangers en est l’exemple le plus
éloquent. L’organisation dont je fais partie, le
Jesuit Refugee Service (JRS),
visite régulièrement les personnes détenues en centres fermés. Nous sommes
témoins de leur souffrance, causée plus encore que par les conditions
éprouvantes de détention, par la stigmatisation dont ils sont l’objet par
cette mesure d’enfermement. Quelle est l’image des migrants que transmettent
ainsi nos autorités à l’opinion publique? Ne
renforceàtàon pas mÍme
involontairement dans l’esprit du citoyen lambda l’équation†entre
migrant et délinquant?
Il faut rappeler que ces détentions, qui concernent
malheureusement un nombre croissant d’enfants, ne font pas suite à la
commission d’un délit, mais au simple fait de ne pas Ítre ordre de papiers
ou mÍme parfois de se trouver dans une procédure d’asile. Il faut
réaffirmer comme le fait l’article 13 de la Déclaration Universelle des
Droits de l’homme, que
"toute personne a le droit de quitter son pays,
y compris le sien.".
Le migrant, une personne
Une manière de résister à et une manière qui peut se
nourrit sans conteste de l’Evangile et de la tradition chrétienne c’est
de se faire
l’avocat infatigable du principe du respect absolu de la
dignité humaine, c’est de rappeler que le migrant est d’abord une
personne.
En effet,
face à une question aussi complexe, il est
tentant de la dépersonnaliser. Tentant de parler en termes de chiffres et
de flux. Un ancien Commissaire Général aux Réfugiés, pourtant expert en
droit international, s’est rendu célèbre pour ses interventions, lors de
colloques aux cours desquelles il bombardait son auditoires de graphiques et de
statistiques. Lorsque patrons et futurologues parlent de réouvrir l’immigration,
que considèrent-ils? Avant tout une force de travail, voire un consommateur,
le migrant "mains" "cerveau" ou "bouche". Mais se
soucieàtàon du fait que ce migrant est une personne, avec sa culture et sa
religion, avec une histoire propre, avec une famille, avec des besoins
psychologiques et spirituels propres?
Face à toute politique et toute pratique en matière de
migration,
nous avons le devoir de poser la question: respecteàtàelle la
dignité de la personne? Si la réponse est "non" et même si
nous n’avons pas tout de suite une solution alternative àproposer, nous
avons le droit de nous y opposer. C’est une ligne rouge à ne pas franchir. C’est
cela, par exemple, qui nous conduit à refuser les pratiques actuelles en
matière de détention. Dans certains cas enfants, personnes traumatisées
ou gravement malades, demandeurs d’asile et quelles qu’en soient les
conditions concrètes, la détention ne passe pas à l’examen de ce critère
du respect de la dignité humaine.
Résister à la tentation de la dépersonnalisation, c’est
aussi un enjeu pour tous ceux et celles, fonctionnaires, travailleurs sociaux,
avocats, membres d’associations, qui travaillent avec les migrants. Résister
aux implications parfois inconscientes de notre langage: un "dossier",
un "cas"
Et quand plus aucune intervention ne sera utile dans ce
"dossier", devenus impuissants, que ferons-nous? Comme chrétiens,
nous sommes convaincus de la valeur inestimable de la gratuité de la rencontre
et de l’accueil:
´J’étais un étranger et vous m’avez accueilli
(Mt 25, 35).
´ Tu vois, tu es venue ici aujourd’hui pour parler avec
moi et ça me fait du bien. Tu me respectes et moi, je te respecte. Tu ne peux
peutàÍtre pas résoudre tous mes problèmes mais Áa fait du bien de pouvoir
parler, de se sentir respecté, d’être traité comme un être humain
disait un jourà‡ une visiteuse du JRS un demandeur d’asile détenu en centre
fermé.
Une dynamique d’incarnation
L’énergie et le moteur de notre engagement en faveur de la
dignité humaine des migrants, réside dans notre connaissance au sens
biblique du terme, c’est-à-dire concrète, "en chair et en os"ª
des situations qu’ils vivent. La
meilleure manière de devenir un "spécialiste
de la question", c’est de pouvoir mettre des visages sur cette question.
C’est là l’esprit de la mission qui a été confiée
par la 34
e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus au JRS:
accompagner, servir et plaider la cause des réfugiés dans un monde qui n’en
a cure. L’ordre de ces trois verbes n’est pas fortuit. Plaider la cause,
défendre les droits des personnes déplacées est essentiel, car toute oeuvre
de charité se dénature sans un combat pour la justice. Mais
l’accompagnement
est premier. Notre défense des réfugiés est plus forte lorsqu’elle s’enracine
dans l’expérience de la rencontre, lorsqu’elle parle en connaissance de
cause. N’y a-t-il pas là une invitation, au coeur de notre engagement
social, à rejoindre la dynamique de l’évangile, celle d’un Dieu qui
sauve et défend non pas de loin, du haut de sa tour d’ivoire, mais en se
faisant notre "prochain"?
Christophe Renders, sj
Directeur du JRS
(Jesuit Refugee Service Belgium)
Rue Liétart 31/9
1150 Bruxelles
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