Faire société civile
La fin du XXe siècle a vu s’effondrer les dogmes dont s’enchantaient les
élites dirigeantes pour gouverner le monde. L’histoire retiendra probablement
que cette époque fut "monomaniaque". Elle a subi les
sectarismes
contraires professés par les élites, celui de la
toute puissance de l’Etat
au nom de l’égalité, celui du
totalitarisme du Marché au nom de la
liberté. La
chute du mur de Berlin, les
dysfonctionnements croissants
de la société mondiale, l’accroissement du nombre de pauvres et de l’écart
entre riches et pauvres témoignent de la vanité de ces dogmes qui font fi
de la complexité des sociétés humaines.
Face à ces échecs, le discours des décideurs en appelle de plus en plus
à la ´"société civile", concept qui, trop souvent, relève plus de l’incantation
verbale que d’une nouvelle analyse du fonctionnement social.
Bref rappel historique des rapports de l’individu et de la société.
Pour bien comprendre ce thème de la société civile, il faut le situer dans
la longue histoire des rapports entre l’individu et la société. On pourrait
à ce sujet évoquer trois phases†:
a) Dans les
sociétés traditionnelles, l'individu
était défini par sa matrice d'origine géographique, religieuse, familiale.
On était de son village, de son clocher, de son environnement économique.
Ce
qu’il fallait croire, le travail qu’il fallait faire, la famille qu’il
fallait construire†: tout cela m’était indiqué par le groupe. J'étais
à la fois protégé et aliéné. Dans cette configuration, la croyance, la
famille, l’économie, la vie privée étaient étroitement imbriquées.
b)- L'histoire de la modernité est celles de la
multiplication des individus, ´†atomes sociaux†ª qui ont rompu avec cette
matrice sociologique première. Cet éclatement a été préparé en
Occident par l'évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau
religieux par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au
niveau économique par l'urbanisation et l'industrialisation. Le contrat de
travail à durée indéterminée a été l'infrastructure juridique et
économique qui a permis à chaque individu d'exister hors de son clan. La
multiplication
de ces individus déracinés de leur milieu
d’origine a conduit à ce
qu’on a appelé l'‚ge des masses.
Deux systèmes régulateurs ont alors prétendu régir ce nouvel espace :
le
socialisme scientifique et le marché. Face à l'aliénation des
masses urbanisées, déracinées de leur milieu d'origine, il y a eu ceux qui
ont demandé à une "science" du développement des sociétés de
type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait d'avoir cette
science, et l’on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de
lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. ¿
l'Ouest, le dogme était différent†: Tous ces atomes, tous ces ´†électrons
célibataires†ª, c'est "la main invisible" du marché chère à
Adam Smith qui va les gérer. Le fait pour chacun de chercher son intérêt
personnel va construire ces fameux lendemains qui chantent. Les fractures
sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent
chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation.
La tentation est alors grande, face à ces deux échecs
de vouloir revenir "au corps d'origine". C'est la source de tous
les
intégrismes, de tous les
nationalismes, de tous les
fondamentalismes,
et Áa se traduit toujours par de la régression. Quand on ne sait plus o_ l’on
va, quand on n'a plus de projet, on est tenté de régresser en cherchant des
refuges.
c) Ce que nous devons inventer, c'est une troisième phase
que vise le mot ´†société civile†ª. Oui, l'individu a découvert
qu'il naissait et mourrait seul comme disait Pascal. Mais il ne se socialise
qu'en participant à ce que j'appelle des espaces micro-socio-médiateurs. Son
histoire sera faite
d'appartenances successives et plurielles dans
quantité de groupes formels ou informels.
Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je
suis protégé, mais o_ ma liberté d'être humain n'est pas reconnue et la
célébration de l'individualisme à tous crins régulée soit par une
planification décidée au nom d'une science sociale, soit par le mouvement
brownien du marché, il faut
retrouver de nouvelles formes de médiation
sociale. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire,
j'aurai constamment à
inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être
humain aujourd'hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d'identité,
de solidarité, de temps, de communication, bref de ´†faire société civile†ª
C'est la t‚che qui nous attend aujourd'hui, c'est la t‚che éducative, c'est
la t‚che sociale†: former des sujets capables d'inventer de nouvelles formes
de médiation sociale.†C’est à mes yeux le travail de construction d’une
société civile telle que le définit Michel Wieviorka†:
´†Ainsi, non seulement nos sociétés accueillent
et reproduisent des différences, mais elles en inventent, y compris sous le
sceau de la tradition. Chacun de nous, dans son entourage le plus immédiat, est
confronté à l’irruption d’identités inédites, voire à des conversions
; chacun de nous observe l’essor de mouvements culturels - les uns laissent
indifférents, d’autres suscitent les sentiments les plus divers, de
compréhension ou de sympathie ou, †au contraire, de peur, de répulsion et de
rejet. Un jour ou l’autre, chacun de nous peut aussi constater que sa
propre expérience d’un particularisme culturel, y compris le plus stable en
apparence, n’est pas nécessaire définitive, que des changements
personnels sont toujours possibles, susceptibles de nous conduire jusqu’à l’abandon
pur et simple d’une identité, pour le cas échéant en adopter une nouvelle.
Et chacun de nous procède à des choix relatifs au présent et au futur,
mais aussi au passé, à son propre passé : de plus en plus, nous
fabriquons notre mémoire, nous nous projetons vers l’avenir en revendiquant
notre inscription dans une histoire que nous faisons nÙtre†ª
L’analyse de Nicanor Perlas pour une ´†triarticulation
sociale†ª
…conomiste philippin,†fondateur du Centre d’étude, de
recherche et d’initiative pour un développement durable (CADI),
administrateur d’une banque locale de développement pour les pauvres, Nicanor
Perlas a reÁu le prix des Nations Unies ´†
Programme Global 500 pour une
Agriculture Durable†ª. Il est l’auteur d’une étude qui sort enfin le
thème de la ´†société civile†ª d’un certain flou oratoire pour en
faire un outil majeur d’évolution de nos sociétés.
Nicanor Perlas analyse la ´†bataille de Seattle†ª
contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), comme l’entrée en scène
de la ´†société civile†ª dans l’histoire, à cÙté des Gouvernements
et des Marchés. La chute du mur de Berlin a fait croire un instant que l’un
des deux sectarismes avait définitivement gagné et que, désormais, suivant l’ouvrage
célèbre de Francis Fukuyama, nous étions entré dans la ´†fin de l’histoire†ª
conÁu comme le triomphe généralisé du capitalisme néo-libéral. Or, nous
dit Nicanor Perlas†: ´†
C’est dans ce contexte qu’éclata la Bataille
de Seattle. Après des années de travail, la société civile du monde entier
brisa la monotonie de l’empire hyper capitaliste et le monopole du discours
capitaliste sur la mondialisation. Dans un acte de rébellion culturelle, elle recadra
tout le débat sur la mondialisation, en posant la question des valeurs et du
sens et en se démarquant du discours élitaire dominant qui croyait asseoir
sa légitimité en rationalisant un désir de pouvoir sans borne et une avidité
immodérée pour l’argent. Par cet acte de défi qui couronnait des années de
résistance, la société civile du monde entier marquait solennellement l’entrée
dans un monde tripolaire et la naissance d’une nouvelle histoire†ª.
Loin de vouloir, après les cultes successifs de l’Etat et du Marché, nous
amener à vénérer une nouvelle idole qui serait la société civile, Nicanor
Perlas, en introduisant l’idée de triarticulation, vise à promouvoir un
nouveau processus, et non pas un produit social fini. Il nous montre, non
seulement en théoricien, mais en praticien engagé dans des programmes de
développement dans son pays, les Philippines, que c’est
à travers
conflits, dialogues et partenariats entre les trois instances que sont le
pouvoir politique, le pouvoir économique et la société civile que s’élabore
un développement humain. Alors que le système politique et économique
sont des constructions qui vivent de la concurrence, ´†
la société civile
est fondamentalement auto-organistarice et essentiellement coopérative, comme
tout système vivant en bonne santé’†ª. Sa sphère est celle des
valeurs, de la culture et de la spiritualité, elle ne sépare pas la
transformation de la société du travail sur soi. Dès lors, elle ne peut qu’entrer
en conflit avec l’unilatéralisme du rouleau compresseur néo-darwinien de la
mondialisation
élitaire qui, selon l’auteur, est
"sans
scrupules, sans emploi, sans avenir, sans racines et sans voix" .
Face à l’importance grandissante de la société civile,
notamment à travers les ONGs, la
tentation est grande, pour la sphère
politique et économique, de les instrumentaliser. Nicanor Perlas invite
donc les acteurs, ceux qu’il appelle les "
créatifs culturels"
à une grande vigilance sinon,les aspirations politiques,
humaines, culturelles, sociales, écologiques et spirituelles seront réduites
à l’état de marchandise pour servir les intérêts de l’économie
mondiale, sous couvert de vouloir répondre aux besoins humains, sociaux et
écologiques.
Dans la langue de tous les jours, le mot "civil" s’oppose
à "militaire" et à "ecclésiastique". Il désigne une
sphère de la société qui n’est ni celle des gestionnaires de la force, ni
celle des cléricatures. La société civile ne saurait se réduire à un
vivier pour tous ceux qui "veulent être calife à la place du calife"!
ou à un troupeau sur lequel se pencheraient les élites mondiales. Nicanor
Perlas renverse ce rapport entre la société civile et les dirigeants. Celle-ci
lui apparaÓt comme le creuset o_ peuvent s’inventer de nouvelles pratiques
économiques et sociétales:
La société civile est actuellement ce pouvoir
qui pousse les forces dominantes de la société à réaliser l’équivalent d’un
"rite de passage". Les pouvoirs dominants doivent être
rendus humbles. De cette humilité, () de nouvelles possibilités éclosent
pour la société. Ainsi, la société civile devient le lieu de l’´initiation
de la prochaine génération de dirigeants de la société au sens large des
dirigeants qui tiendront mieux compte des besoins réels de tous les citoyens.
L’ouvrage de Nicanor Perlas touche le coeur de la crise de
nos sociétés. Il contribue à nous arracher au face à face meurtrier et
stérile du tout Etat et du tout Marché. Il introduit dans ce jeu la
société
civile, non pas réduite à un gisement d’électeurs ou de consommateurs,
mais en acteur partenaire,
porteur de la fraternité universelle des citoyens
sans laquelle les combats pour l’égalité et la liberté virent au cauchemar.
Bien loin de chercher à vendre une nouvelle pensée unique, Nicanor Perlas
nous invite à élargir le champ de la dynamique sociale, convaincu que la
culture, la spiritualité et la fraternité seront décisives dans ce qu’il
appelle "
le commencement de la Nouvelle Histoire".
La société civile, lieu de la fraternité
Le siècle qui s’achève aura vu le
face à face de
deux systèmes qui ont incarné deux exigences de la modernité†:
celle
de la liberté et celle de l’égalité. La liberté a été surtout celle
d’entreprendre, celle du marché. L’égalité, fut le combat de ceux qui ont
demandé à l’Etat la justice que la jungle des libertés laissées à
elles-mêmes est incapable de promouvoir.
En France, au fronton de nos mairies, après les mots
égalité et liberté, il y a celui de fraternité. Peut-être avons-nous pensé
qu’il s’agissait d’un voeu pieux. Or, les
combats toujours nécessaires
pour la liberté et l’égalité, sans une fraternité concrète, deviennent
stériles et mortels. J’entends les cris d’orfraie des célébrants des
deux pensées uniques du siècle: "fraternité"? Mais c’est de la
collaboration de classe que vous prônez! Tandis que les autres, narquois, se
gaussent: fraternité ? Mais cher ami allez jouer au patronage et laissez
nous les rapports de force de la finance"!
La force de la fraternité, c’est celle de l’Evangile et
de la République. Elle existe déjà. Si les sociétés tiennent debout, c’est
que, sans le savoir, elles sont en avance sur leurs élites. Cette avance, c’est
celle des fraternités citoyennes, humanistes, solidaires, spirituelles. Elles
sont en oeuvre à travers les centaines d’associations qui tissent au
quotidien le lien social, avec ces milliers d’inventeurs d’une culture différente,
d’une économie solidaire, d’autres modes de vie.
Si les Etats peuvent légiférer sur la liberté et l’égalité,
la fraternité ne se décrète pas. Non seulement elle ne se décrète pas,
mais
elle trouve ses sources dans la dimension spirituelle de la personne,
sous peine de se perdre dans les caricatures de l’embrigadement des partis,
les sectes et toutes sortes de refuges identitaires. Cette fraternité, ainsi
que l’exprime fortement Charles PEGUY, reste un préalable :
Par la
fraternité, nous sommes tenus d’arracher à la misère nos frères les
hommes; c’est un devoir préalable; au contraire, le devoir d’égalité est
un devoir beaucoup moins pressant. (...)Pourvu qu’il y ait vraiment une cité,
c’est-à-dire pourvu qu’il n’y ait aucun homme tenu en exil dans la
misère économique, tenu dans l’exil économique !.
La fraternité reste le fondement de la cité
démocratique sans laquelle liberté, justice et égalité risquent de se
dénaturer. Au lendemain des drames vécus par l’Europe durant la
dernière guerre mondiale, l’écrivain Albert Camus retourne à la
Méditerranée de son enfance pour faire le bilan de ces années noires.
Retrouvant le site admirable algérien des ruines romaines de Tipasa qui
dévalent doucement vers la mer, Albert Camus écrit ceci : "
La longue
revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné
naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la
justice ne suffit pas. C’est pourquoi l’Europe hait le jour et ne sait qu’opposer
l’injustice à elle-même. Mais pour empêcher que la justice se racornisse,
beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche, je
redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraÓcheur,
une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner
au combat avec cette lumière conquise (...) Au milieu de l’hiver, j’apprenais
enfin qu’il y avait en moi un été invinciblesup>
On ne saurait mieux définir la tâche des acteurs de la
société civile: éveiller chaque être humain, par-delà les nécessaires
institutions politiques et économiques, à l’
été invincible
qui l’habite et peut seul donner sens à ces institutions.
Bernard GINISTY
Ancien directeur de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien,
co-fondateur de l’Association
"Démocratie et Spiritualité"
13 mars 2006
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