UN PROBLEME METAPOLITIQUE : POURQUOI L’EUROPE ? (1)
Depuis notre
dernière assemblée plénière, nous avons assisté à une série de décisions et
d’événements, qui méritent une attention particulière de notre part, en notre
qualité d’évêques de la COMECE
(2),
car soit leur responsabilité incombait à l’UE et à ses institutions, soit –
comme dans le cas de la déclaration d’indépendance du Kosovo – ils auront des
conséquences directes sur l’évolution future de l’unification européenne.
Au cours des derniers mois, les institutions européennes ont
donné de nouvelles impulsions significatives à l’UE : ces dernières semaines,
la principale initiative politique de la Commission européenne a été, sans
aucun doute, l’acceptation, en janvier, de l’ensemble de mesures relatives à la
protection climatique. Au cours de l’année européenne du dialogue
interculturel, le Parlement européen a mis en évidence une série de
problématiques majeures, et en décembre, les chefs d’État et de gouvernement
ont signé le Traité de Lisbonne, dont
la ratification par les États membres a commencé depuis lors. Tous ces thèmes –
Kosovo, protection climatique, dialogue
interculturel et Traité de Lisbonne – nous occuperont au cours des
prochains jours.
1/ La signature du
Traité de Lisbonne n’est pas synonyme d’accord sur la finalité de l’UE :
Notre thème
majeur intitulé « Respect de la dignité humaine et préservation de la création
– qui incarne le bien public dans les politiques européennes du XXIe siècle ? »
dépasse pourtant le cadre de la politique quotidienne. Il concerne le nouveau
groupe d’experts de haut niveau créé par le Conseil européen en décembre. Au
printemps 2010, ce groupe doit remettre un rapport sur l’essence et la mission
de l’Union européenne pour la décennie 2020-2030. Le groupe relativement réduit
qui entoure l’ancien Premier ministre espagnol Felipe Gonzales, la présidente
lettonne Vike Freiberga et le chef d’entreprise finlandais Jorma Ollila, ne
commencera son travail qu’en 2009 car, conformément à la volonté de nos chefs d’État
et de gouvernement, il ne doit pas entraver le processus de ratification du
Traité de Lisbonne. Cependant, seule la mise en place du groupe proprement dit
prouve, comme le pensent également les principaux responsables politiques, que
le nouveau Traité ne répond pas à toutes les questions auxquelles l’Europe est
confrontée actuellement.
Le compromis si
difficilement obtenu après la déclaration de Laeken, après la Convention sur
l’avenir de l’Europe, après une première conférence intergouvernementale et
l’échec des référendums en France et aux Pays-Bas, la phase consécutive de
réflexion, le mandat du Conseil européen de juin 2007 et la deuxième conférence
intergouvernementale règle, en premier lieu, la manière dont l’UE doit être
organisée. Dans ce contexte, sont mentionnés la décision à la double majorité,
la création du haut représentant pour la politique étrangère, la réduction du
nombre de sièges au Parlement européen ou l’intégration accrue des parlements
nationaux. Il est vrai que des compromis formels ont également été signés,
compromis dont la viabilité peut être absolument mise en doute, comme par
exemple la réglementation très rigide qui consiste à fixer le nombre de membres
de la Commission à partir de 2014 à exactement deux tiers des États membres,
mais globalement, on est
parvenu à
adapter le fonctionnement de l’Union au nombre accru d’états membres, à
rationaliser l’UE et à se rapprocher de l’idéal démocratique. À l’avenir,
il sera plus aisé d’expliquer aux citoyens et aux citoyennes comment fonctionne
l’Union européenne.
Cependant, nous
savons tous que les «
questions relatives au comment »
comptent en général parmi les plus faciles. En revanche, il est plus difficile
de répondre aux questions qui commencent par « Pourquoi » et « dans quel but ».
Ce sont les réponses convaincantes et créatrices d’un consensus à ces questions
de sens qui sont si pénibles dans les sociétés modernes et pluralistes
d’aujourd’hui. Derrière l’activité politique quotidienne, une grande majorité
ne discerne plus et n’a plus conscience des raisons et des objectifs qui
poussent à prendre l’une ou l’autre direction. J’ai tenté, à une autre
occasion, de l’expliquer grâce à la distinction entre politique et
métapolitique
(3) .
Derrière la
politique se cache la métapolitique qui, au-delà des frontières entre les
partis, constitue le
fondement de valeur
des actions politiques dans leur ensemble. Il s’agit ici de valeurs qui
prédéterminent l’existence humaine et qui sont donc invulnérables. Il en va de même pour l’Union européenne.
Dans ce cadre, je pense par exemple au respect de la dignité humaine dans le
Traité de Lisbonne, à la Charte des droits fondamentaux ou peut-être à la
Déclaration de Berlin des chefs d’État et de gouvernement en mars 2007. Les
individus recherchent en vain la métapolitique derrière la politique
européenne. Jusqu’à présent, la Charte
des droits fondamentaux n’a pas vraiment pu pallier ce manque. Bien que ses
auteurs l’aient précisément envisagé tandis qu’ils tentaient d’établir un
consensus européen sur les valeurs fondamentales de la politique européenne,
l’accueil réservé à la Charte n’a pas été suffisamment favorable. Jusqu’à
présent, même la reconnaissance du caractère juridique obligatoire par la
grande majorité des États membres n’a guère changé la situation et elle peut
trouver son origine dans les contradictions internes de ce texte,
contradictions que la COMECE a toujours signalées.
Il est tout à
fait évident que la
question relative à
l’essence et à la mission de l’UE pour la période 2020-2030 est,
implicitement, une question métapolitique. Le mandat du groupe d’experts
comporte un examen approfondi et une refondation de toutes les politiques
importantes de l’UE et leur extension. Les États membres de l’UE connaissent
aujourd’hui la façon dont ils souhaitent prendre des décisions entre eux, mais
ils ne réalisent pas bien les objectifs qu’ils veulent atteindre ensemble au
cours des prochaines décennies et ne sont, d’ailleurs, pas vraiment d’accord à
ce sujet. C’est là que réside le grand dilemme de l’Europe unie politiquement.
En Europe, nous sommes parvenus, pendant
des décennies, à conserver une paix relative, et nous avons tout lieu de
remercier Dieu pour cela. Toutefois, le profit que nous voulons tirer de la
période de paix exceptionnellement longue dans l’histoire et les raisons qui
nous poussent à vouloir réinvestir l’impressionnant dividende de la paix qui
l’accompagne laissent perplexes les gouvernements, mais aussi les citoyens et
les citoyennes. La
politique européenne
est la première à subir la pression extérieure ; que ce soit dans la
réponse à la menace terroriste ou dans les conséquences mondiales du changement
climatique. Il s’agit également d’une politique juste et responsable quand,
face à la concurrence internationale croissante, la compétitivité des
entreprises européennes et de l’économie européenne est améliorée. C’est ici
que réside le sens de la Stratégie de Lisbonne et des
investissements dans le domaine de l’éducation et de la formation, de
la recherche et de la technologie.
Mais une politique qui se contente
uniquement de réagir va à l’encontre de l’esprit européen,
et l’augmentation constante du bien-être
matériel, de l’abondance de choses, dont profite, en outre, un petit groupe
en particulier,
ne peut pas, à long
terme, être le seul objectif de la politique européenne. Quel sens l’UE se
donne-t-elle, en quoi consiste sa finalité intrinsèque ? Ce qui distinguait la
génération des « pères fondateurs », des Schuman, Adenauer et de Gasperi,
semble faire défaut aujourd’hui. C’est ici que réside la véritable difficulté
du processus d’unification européenne pour la génération actuelle. Le Conseil
européen tente d’y répondre avec un groupe d’experts, dont le travail ne
servira pas uniquement à combler les lacunes, mais dont nous osons espérer
qu’il donnera de grandes impulsions. Le vide présent lors de la création de
l’UE et de sa politique se manifeste aujourd’hui clairement dans la politique
sociale, et c’est pour cette raison que la Commission a organisé une consultation
sur la réalité sociale de l’Europe, une initiative pour laquelle nous lui
témoignons notre gratitude. […]
2/ La crise des
institutions est une crise de l’être humain :
L’insécurité face à la question du sens
n’est aujourd’hui plus une particularité de l’Union européenne ; elle
touche la politique dans son ensemble.
En effet, la crise de la politique en Europe touche, en particulier, les
institutions européennes parce qu’elles ne peuvent pas se fonder sur les restes
d’élans nationaux, dont vivent la majorité de nos institutions nationales.
Toutefois, au niveau des états membres, la légitimité des institutions
politiques n’est pas uniquement remise en question parce qu’elles ne
réussissent pas à satisfaire aux exigences des courants de l’économie et de la
communication internationales, mais aussi parce que leur fondement
métapolitique vacille. Aujourd’hui, les institutions ne possèdent pas de vie
personnelle. Au contraire, elles sont un indicateur de l’état mental de la
société. Elles traduisent l’état d’esprit des individus qui les ont produites
et qui les soutiennent.
Voilà pourquoi
l’origine de la crise de la politique européenne réside dans la
crise du citoyen européen, qui n’ose plus
répondre à la question sur le sens de la vie ou l’élude plus fréquemment.
Il y a plus de quarante ans, le philosophe français Paul Ricœur a fait observer
le double phénomène du progrès de la rationalité technique et du recul
simultané de la question de sens comme caractéristique de notre temps. Ce
phénomène n’est pas seulement le principal défi pastoral que nous devons
relever en notre qualité de chrétiens et d’évêques dans les sociétés de
consommation européennes. Il s’agit également de la difficulté majeure de la
politique moderne. […]
À l’exception de
quelques rares endroits et cercles, la
disparition
du sens s’est également accompagnée de la disparition de l’étude souvent
obsédante
de la réalité du mal,
après que le mal eut pris, dans la Shoah, une nouvelle forme, dépassant toutes
les obsessions
(4)
).
Manifestement, la négligence du sens et la difficulté de donner un nom au mal
vont de pair. C’est aussi valable en Europe occidentale qu’en Europe centrale
et orientale où nous observons aujourd’hui parfois une indignation à faire face
aux conséquences intellectuelles de la dictature communiste et de l’
homo sovieticus .
3/ Signes d’une
renaissance religieuse en Europe ?
La redécouverte
des sources de la philosophie gréco-romaine et l’esthétique de la renaissance
ont, au début des temps modernes, ouvert les portes de l’avenir. Où se trouve
la clé pour surmonter la crise du sens de notre temps ?
Nous ne devons
pas exclure la possibilité de trouver la réponse à cette question dans une
renaissance des sentiments religieux. En effet, de nombreux signes en sont la
preuve. […]
À cet égard, il
s’agira non seulement, pour la politique en Europe et en particulier les
institutions européennes, de
respecter
l’être humain dans sa dimension religieuse et spirituelle, mais aussi d’en
reconnaître l’importance interprétative.
Il
y a plus de cinquante ans, la politique en Europe et le processus
d’unification européenne ont
principalement
trouvé leur légitimation en consolidant la paix par la croissance économique et
en favorisant le bien-être matériel.
À
présent que les limites de la recherche du sens dans le matériel sont de
plus en plus évidentes,
nous espérons
que l’Europe s’ouvrira, une fois de plus, à la dimension culturelle,
relationnelle et religieuse de l’être humain.
C’est pourquoi
la politique européenne ne devra
pas être
uniquement une politique pour tous, mais aussi une politique pour l’être humain
dans son ensemble, dont l’extraordinaire dignité réside précisément dans sa
capacité à ne pas s’enfermer dans le matériel, mais à pouvoir s’ouvrir à une
dimension supérieure.
Pour réaliser
cet objectif, il s’agit essentiellement de ne pas repousser la religion et la
foi dans la réserve étroitement clôturée de la sphère privée, et de ne pas
simplement admettre la contribution des religions aux débats majeurs de
société, mais aussi de la saluer et de la soutenir. Au niveau européen, le
dialogue prévu dans le Traité de Lisbonne entre l’Union et les églises et
communautés religieuses est, à cet égard, un signe encourageant.
Il s’agit, en
outre, de reconnaître l’héritage religieux de l’Europe, et ce pas seulement
dans la forme à la fois positive et générale du préambule du Traité de
Lisbonne, mais aussi dans une forme qui permet de souligner la part
spécifiquement chrétienne de cet héritage, sans pour autant discriminer d’autres
religions. Qu’il s’agisse dans ce cadre d’un modeste tribut à la vérité, c’est
en fin de compte ce qu’a exprimé le président français Nicolas Sarkozy. Je cite
: «
Dire qu’en Europe, il y a des racines
chrétiennes, c’est simplement faire preuve de bon sens. Renoncer à le dire,
c’est tourner le dos à une réalité historique (5)
. »
Dans la mesure
où une renaissance du religieux en Europe est acquise, le défi majeur pour
l’Église en Europe consiste à
communiquer
avec conviction à nos contemporains
que,
dans la religion précisément, la liberté ne parvient, paradoxalement, à son
plein épanouissement que lorsqu’elle s’engage. Dans le contexte de la
société moderne, nous devrons expliquer pourquoi la rencontre libératrice avec
le Christ, le Ressuscité, et la croyance en lui trouvent leur réalisation
terrestre dans une participation durable à la communauté ecclésiastique. Dans
ce cadre, il nous faudra
prendre de plus
en plus conscience que, dans la vie politique et sociale, droits et devoirs,
d’une part,
et liberté et responsabilité,
d’autre part
sont indissociablement liés.
Sur ce point, un
signal prometteur pour l’Europe nous vient du Royaume-Uni, où le nouveau
Premier ministre Gordon Brown a donné, en octobre, le feu vert à une
consultation nationale sur un
British
Bill of Rights and Duties - Projet de loi britannique sur les droits et les
devoirs. Par conséquent, permettez-moi, pour finir mon rapport, de rêver d’un
European Bill of Rights and Duties .
J’aimerais que le nouveau groupe d’experts de haut niveau intègre cette
proposition dans ses recommandations pour l’Europe de 2020 - 2030.
En conclusion :
Chers confrères,
la crise du sens de la politique de l’UE n’est pas résolue par le Traité de
Lisbonne. Il est vrai que ce dernier est nécessaire, mais il ne suffit pas. La
finalité encore obscure de l’UE puise,
en fin de compte,
ses racines profondes
dans la crise du sens du citoyen européen, dont les points de départ
étaient probablement les guerres traumatisantes du XXe siècle. Nous ne pouvons
pas
exclure qu’une renaissance du
religieux devienne un élément marquant pour l’Europe du XXIe siècle et aide à
surmonter ce traumatisme, qu’elle confère une essence humanisante à l’unité
politique accrue de l’Europe. En tant qu’Église en Europe, nous ne devons en
tout cas pas nous refuser cet espoir.