« QUI
DITES-VOUS QUE JE SUIS ? »
M. FABRICE MIDAL, BOUDHISTE
À Xavier Accart À
Laurent Boudin À Anne Ducrocq
Quel honneur et
quelle joie d’être invité à parler, ici, en ce lieu, à Notre-Dame, cœur
majestueux d’une parole et d’une histoire unique et inouïe ! Quel honneur
et quelle joie d’être ainsi invité, moi qui ne suis pas chrétien, mais
philosophe et bouddhiste, à me mettre à l’écoute de la parole de l’Évangile. Et
je pressens que, derrière ma personne, c’est un
signe d’ouverture de l’Église de France envers le bouddhisme qui
est venu s’acclimater dans notre pays depuis un demi-siècle. Être bouddhiste, c’est d’abord mettre au
cœur de la pensée l’expérience directe que l’on peut faire, dans l’exigence la
plus radicale possible. Je vais donc
tenter,
de l’intérieur du bouddhisme, de dire ce que je peux vivre aujourd’hui en
écoutant le Christ.
1. La mort du Dieu métaphysique :
La question du
Christ «
qui dites-vous que je
suis ? » nous interroge. Chacun de nous. «
Qui dites-vous que je suis ? »
Aujourd’hui, on ne dit souvent rien.
Notre
temps ne fait plus beaucoup de place au Christ. Notre rapport habituel aux
êtres et aux choses ne passe pas au premier chef par lui.
Autrefois, il était partout. Dieu était partout. Au moins, comme
horizon du sens. Dieu était le garant de toute vérité. Fondement. Fondation. Un
arbre, un théorème, l’existence d’autrui — tout était garanti par l’existence
de Dieu. Dieu était bien le fondement de toute vérité, de l’ordre social – le
roi était roi de droit divin — , de l’ordre moral— éprouvé comme volonté de
Dieu.
Cette disparition du Dieu garant de toute
réalité — c’est ce que Nietzsche tente de penser en disant que Dieu est
mort. Le Dieu métaphysique, celui devant lequel il n’est pas nécessaire de se
mettre à genoux et de chanter des louanges,
ce Dieu-là est mort. Le
Christ
n’est plus fondement. Son évidence ne repose plus sur une nécessité
institutionnelle, mais
sur la rencontre
qu’un être humain peut faire avec lui.
2. Le grand risque et le secours des
poètes :
Cette situation de la mort de Dieu pourrait
être une grande chance. Mais encore faudrait-il que nous ne fermions pas
les yeux sur cette situation. Que nous ne la reconnaissions. Je crois que seuls
les poètes peuvent nous le permettre. Eux seuls font l’épreuve du réel sans
aucun a priori. Martin Heidegger
(1)
en a pris la mesure. Il est le premier philosophe dans l’histoire de l’Occident
à prendre vraiment au sérieux les poètes, à ne plus considérer que la
philosophie les surpasse, à se mettre à leur écoute, eux qui nomment le sacré.
Les poètes, souligne-t-il, dans
l’extrême écoute à laquelle ils sont astreints, sont une boussole sûre. Ils
sont prêts à faire l’épreuve de notre monde
instable — de nos ombres, de l’inconfort et de la dévastation, dans
l’écoute d’une parole qui parle enfin.
Or, plus nous ferons l’épreuve de cette
absence de sécurité plus nous serons à même de rencontrer le Christ — non
pas un rêve, une idole, l’occasion d’une consolation facile, quelqu’un que nous
connaissons d’avance.
Les poètes nous
montrent que
c’est au plus vif de
l’effroi qu’une parole de vérité peut jaillir et que seul, là, est le sol
authentique. Que l’on pense ici à Arthur Rimbaud, René Char, Rainer Maria
Rilke, Mandelstam ou Paul Celan. Il faut traverser la saison de l’enfer.
Comme le confie
Rainer Maria Rilke
(2) au jeune
poète : «
Qu’est-ce en effet
qui me serait plus stérile à la fin qu’une vie consolée ? » .
La grandeur de l’homme dépend de son
courage à soutenir l’inconfort, à ne pas fermer les yeux sur la douleur.
La naïveté qui
enjoint de simplement chercher les chemins de grâce, les possibles aurores, les
signes de vie, est une tentation mortelle.
Il
faut regarder en face la dévastation, l’éprouver, si nous voulons découvrir la
vraie lumière et non pas la rêver.
René Char
(3)
écrit, dans un texte crucial qu’il composa en hommage à Martin Heidegger :
«
Une intolérance démente nous
ceinture. Son cheval de Troie est le mot bonheur. Et je crois cela mortel. » Oui,
à
chercher partout le bien-être, le confort, nous nous fermons à tout. Rien
ne peut plus alors nous rencontrer pour de bon. Rilke, dans un des Sonnets à
Orphée, fait un diagnostic aussi impitoyable que vrai : «
Les souffrances ne sont pas reconnues,
l’amour n’est pas appris et ce qui dans la mort nous éloigne n’est pas
dévoilé. »
Il nous faut le
reconnaître si l’on veut entendre une parole de vérité. Or on cherche des
solutions de bout de ficelle. De vides slogans. Face à la déflagration des
« valeurs » anciennes, qui résulte de la “mort de Dieu” – on se
crispe de manière passéiste ou encore on revendique d’autres
« valeurs ». Mais il faut abandonner cette notion monétaire et faire
l’épreuve réelle de notre monde.
Reconnaissons
que nous n’avons plus de repères fixés une fois pour toutes. Et pour ce que
je peux comprendre des Évangiles, le Christ loin de nous donner un manuel pour
éviter l’angoisse et être à l’abri en toute situation, nous fait sortir dans la
nudité du grand risque. Il le dit sans cesse. «
Qui dites-vous que je suis ? » Celui qui ne vient pas
calfeutrer les brèches, nous apporter la sécurité, rendre notre société plus
habitable. Il nous parle d’une perspective tout autre que celle de nos
habitudes. C’est pour cette raison, d’abord, qu’il choque, qu’il provoque.
3. Pourfendre le matérialisme
spirituel :
Quand j’ai lu
les Évangiles pour la première fois, j’ose à peine le dire, j’avais trente ans.
J’ai été foudroyé. Cela n’a rien à voir avec tout ce que l’on m’avait raconté
ou que j’avais cru entendre. Je ne m’en suis jamais remis.
Même si l’on n’est pas chrétien, on peut faire l’expérience de la divinité de Jésus, et de la provocation
de sa parole.
Je me souviens
d’une anecdote que m’a racontée le professeur de philosophie qui m’a appris à
lire et à penser, auquel je dois la possibilité d’être un homme, François
Fédier. Lors d’une rencontre qu’il eut, vers la fin des années 60, avec Martin
Heidegger — qui n’était pourtant plus chrétien en un certain sens—, ce dernier
lui demanda s’il ne voyait rien d’étrange dans le titre d’un livre de Karl
Jaspers qui venait de paraître et qui s’intitulait
Des hommes qui ont marqué l’histoire (Socrate, Bouddha, Confucius,
Jésus) . Comme son interlocuteur ne trouvait rien à répondre, Heidegger lui
dit, en insistant sur le dernier mot : « Jésus, un
homme ? »
Moi qui suis
bouddhiste, né dans le judaïsme, quand je lis les Évangiles, j’en fais, à
chaque fois l’épreuve, cela ne fait pas le moindre doute.
Jésus n’est pas un homme comme nous autres : il n’est homme qu’en
tant qu’il est Dieu.
Il ne parle pas
du tout comme les scribes, comme les savants, de manière posée et raisonnable.
Je sais bien les débats qui traversent le christianisme sur le rapport entre
foi et raison. Mais à lire les Évangiles simplement, comme je le fais, ce type
de questionnements apparaît vraiment très étrange.
Le Christ invite à une conversion de tout notre être, une conversion
d’une radicalité qui ne doit rien à aucune philosophie. Peut-être même que
la philosophie comme métaphysique, nous prenant sous sa coupe, nous apprenant à
tout penser à l’aide de concepts clairs et distincts, de la dualité du sensible
et de l’intelligible est devenu un filtre déformant qui nous rend peu capables
de rencontrer le Christ dans l’urgence qu’il faudrait.
Qui dites-vous que
je suis ?
Pour moi, celui
d’abord qui ose affirmer : «
Ce
qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu » (Luc,
XVI, 15), «
Si quelqu’un vient à moi
et ne hait point son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses
sœurs, et même encore son âme, ne peut être mon disciple. » (Luc, XIV,
26), «
Ne pensez pas que je sois
venu jeter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu jeter la paix, mais le
glaive. » (Mat, X, 34), ou encore «
Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ? Il appela à
lui un petit enfant, le plaça au milieu d’eux et dit “En vérité je vous le dis,
si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le
royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là
est le plus grand dans le Royaume des Cieux.” » (Mt 18, 1-4)
Nous ne
pouvons qu’être interloqués devant de tels propos. Ils n’ont rien perdus de
leur tranchant. Tous les efforts que nous faisons pour être responsable, pour
nous hausser, pour avoir un peu plus de pouvoir, d’argent, de bonheur seraient
donc vains ? Oui.
Il peut être
bénéfique d’essayer d’être heureux – mais il ne faut pas confondre cette quête
avec ce à quoi nous invite le Christ… Pour cette raison, le livre de
spiritualité qui m’a le plus bouleversé ces dernières années a été — à ma très
profonde surprise — celui du Pape Benoît XVI
(4),
Jésus de Nazareth. Il y écrit : «
Le
tentateur n’a pas la grossièreté de nous
inciter directement à adorer le diable. Il nous incite seulement à choisir ce qui est rationnel, à donner la priorité à
un monde planifié et organisé, où Dieu en tant que question privée peut
avoir une place, sans avoir pourtant le droit de se mêler de nos affaires
essentielles. Soloviev attribue un livre à l’Antechrist, Le chemin public vers
la paix et le bien-être du monde, livre qui devient pour ainsi dire la nouvelle
Bible dont le contenu véritable est l’adoration du bien-être et de la
planification raisonnable. »
Je vais vous
faire une confidence. Quand j’étais adolescent, je me suis retrouvé, par des
hasards trop longs à expliquer ici, dans une école catholique. Je parlais
parfois avec l’aumônier. J’écrivais des poèmes très sombres et il ne cessait de
me parler des oiseaux qui chantent, de la nécessité de m’ouvrir à la joie et
d’être un peu plus heureux. Cela me semblait simpliste. Une joie qui ne
viendrait pas de l’épreuve consentie de la souffrance me semblait bien trop
creuse. J’aspirais à bien davantage ! Et pendant longtemps, j’ai eu cette
vision du christianisme. Mon engagement
dans le bouddhisme est venu de la découverte de C. Trungpa dont l’ouvrage
principal s’intitule Pourfendre le matérialisme spirituel. Il y montre que les religions, aujourd’hui,
bouddhisme compris, ont une forte propension à nier le feu qui les anime et à devenir
ainsi des sortes de marchandises. On fait un peu de bouddhisme pour se
détendre. On va à l’Eglise par habitude. On n’abandonne rien.
On utilise les religions pour essayer
d’aller mieux. On les fait participer à « la planification
raisonnable ».
Loin de moi
l’idée de vouloir rapprocher ici le bouddhisme et le christianisme (leurs
différences sont profondes) — mais il est certain que, sur ce point, C. Trungpa
(5)
et Benoît XVI se retrouvent pour constater ce qui, aujourd’hui, rend un
authentique discours spirituel si difficilement audible. Il invite à conversion
entière de notre être. Comme le dit Saint Paul dans la Première Épître aux
Corinthiens « est-ce que Dieu n’a pas affolé la sagesse du
monde ? » (1, 20)
4. La nudité du
Christ comme invitation au pur amour :
Sans que
souvent, nous en soyons pleinement conscient,
nous sommes tous assoiffés d’une parole qui puisse enfin dire quelque
chose de vrai de l’amour. En Islam, Rumi, dans le judaïsme, le rabbi Baal
Shem Tov, dans le christianisme Sainte Thérèse de Lisieux comme tant d’autre,
nous disent chacun, à partir de leur foi, que l’amour brûle et qu’il ne faut
pas s’enfuir devant lui. Voilà, ce que j’entends dans la provocation de la
parole du Christ.
Qui dites-vous
que je suis ? Celui qui montre la flamme de l’amour sans laquelle tous les
hommes sont piégés dans les glaces des calculs minables, carriéristes, sans
passion ni grandeur… De l’amour, nous savons peu : il n’a rien à voir avec
la recherche du bien-être affectif comme de toutes formes de possession.
Le Christ montre un chemin. Un chemin dans
l’amour. Dans le feu de l’amour qui
demande tout. Jésus naît dans la nudité d’une étable. Il entre à Jérusalem
non sur un destrier magnifique, mais sur un ânon. Et il meurt, nu, sur la
croix. Il est l’être sans aucune protection. Il
invite à une pauvreté extrême, seule dimension où il est possible de
vivre l’amour. Car l’amour ne se déploie qu’a celui qui accepte de se
dénuder. De ne plus rien savoir. De ne plus rien vouloir. De pouvoir aimer sans
raison.
Entrer dans l’intériorité, et y
plonger jusqu’à toucher le fond qui se révèle, ô surprise, troué et se confond
avec une ouverture illimitée. Mme Guyon
(6),
cette extraordinaire femme qui vécut en France au XVII siècle, est, pour moi,
un guide irremplaçable pour comprendre l’amour. Pour le rencontrer, nous
dit-elle, il existe un moyen très court,
« propre
aux petits qui ne sont pas capables des choses extraordinaires ni de celles qui
sont étudiées » : aimer Dieu pour rien, s’abandonner à lui
«
sans écouter le raisonnement ou la
réflexion », «
laisser le passé dans l’oubli, l’avenir à la
providence, et donner le présent à Dieu ». «
Qui
dites-vous que je suis ? »
Celui qui
demande l’impossible. Tout donner. N’être rien. «
Je suis venu jeter un feu sur la terre et combien je voudrais déjà
qu’il soit allumé » (Luc, XII, 49)
Lire les Évangiles, c’est être saisi par ce feu. Le sentir s’allumer en
nous.
Or ce qui
m’appelle, ce qui me semble le plus nécessaire,
ce dont j’ai le plus soif, c’est que ce feu d’amour me consume toujours
plus avant, jusqu’à ne rien laisser indemne. C’est dans cet amour que
j’entends le Christ. Puissions-nous, tous, quel que soit notre tradition,
donner à l’amour toute la place…